Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 43 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre II

Gally, qui avait du flair, s’aperçut, en entrant dans l’office où se tenaient Beach et sa compagnie, que l’atmosphère était tendue. Le porto circulait librement et avec abondance, comme chaque fois que cet accueillant maître d’hôtel présidait à de semblables agapes, mais il y manquait cette gaîté confortable que la chaleur du porto engendre habituellement. Beach semblait hébété, presque égaré, comme si quelque chose de lourd et de dur lui était tombé sur le crâne. L’aspect de Jerry était le même. Mais le regard que Penny lui lança à travers la pièce était d’une autre qualité. Il ressemblait au rayon de la mort ou à la projection d’un lance-flammes. En disant qu’elle lui avait paru être plutôt mécontente, Orlo Vosper avait trouvé le mot juste.

— Ah ! vous voilà, vous, siffla-t-elle entre deux grincements de ses dents de nacre.

— Et juste au bon moment pour déguster un petit coup de ce nectar, dit Gally avec bonne humeur. Comme il est agréable, de prendre un petit quelque chose à cette heure du jour, ne trouvez-vous pas ? Et une petite rasade de porto vaut cent fois mieux que le sirop d’orgeat que notre excellent hôte porte tous les soirs au salon, à 9 h. 30, sur le plateau de boissons rafraîchissantes. Merci, dit-il en levant son verre.

Penny continuait à le fixer avec des yeux féroces.

— Je ne veux pas vous parler, Gally Threepwood, dit-elle. Je suppose que vous savez, continua-t-elle avec l’inconséquence féminine, que vous avez réduit mon pauvre Jerry chéri et mon pauvre précieux Beach à l’état d’épaves pitoyables ?

— Ils me paraissent cependant en excellente condition, dit Gally après un coup d’œil sur le pauvre Jerry chéri et sur le pauvre et précieux Beach.

— En apparence, oui, dit Jerry d’un ton froid. Mais à l’intérieur, je ne suis plus qu’un faible agneau.

— C’est la même chose pour Beach, dit Penny. Dites : « Hou ! »

— Hou !

— Vous voyez, vous l’avez vu sursauter ? Maintenant, essayez de faire tomber une assiette ou autre chose.

Beach frissonna.

— Non, pas ça, je vous en prie, Mademoiselle. Mes nerfs ne pourraient le supporter.

— Ni les miens, ajouta Jerry.

— Allons, allons, dit Gally. Je n’aime pas beaucoup cet état d’esprit. Vous étiez fait d’une autre étoffe quand nous combattions côte à côte à la bataille d’Azincourt. Eh bien ! je dois dire que je suis très surpris. Qui aurait pu penser qu’il suffisait d’une demi-heure passée au violon pour vous réduire ainsi à néant, Beach ? Du temps de ma folle jeunesse, il m’est souvent arrivé de passer des nuits entières dans les oubliettes du bon vieux commissariat de la rue des Vignes et d’en sortir gonflé à bloc. Et vous, Jerry, il est curieux que vous soyez ainsi allergique aux cochons.

— Je vous serais très obligé de vouloir bien ne pas prononcer le mot de cochon en ma présence, dit sèchement Jerry.

Il resta songeur un instant, puis reprit :

— Je me souviens d’avoir entendu mon oncle, le major Bosham, parler de vous. Je ne me rappelle plus exactement à quel sujet votre nom lui vint aux lèvres, mais il disait : « Si jamais tu te trouves empêtré dans une affaire quelconque avec Galahad Threepwood, mon garçon, il ne te reste plus qu’une chose à faire : recommander ton âme à Dieu et essayer de sauver ta carcasse. » Il avait raison, terriblement raison.

— Il savait, dit Penny. Lui aussi avait souffert.

Gally semblait déconcerté.

— Je me demande bien pourquoi il a pu dire une chose pareille. Ah ! je vois. Il devait se rappeler l’époque où Puffy Benger et moi-même nous avions enfermé dans sa chambre le cochon du vieux Wivenhoe, le soir du bal des Célibataires à Hammers Easton.

Jerry fronça les sourcils.

— Je croyais avoir exprimé le désir que le mot…

— Bien, bien, dit Gally. Changeons de conversation. Et, attaquant immédiatement un autre sujet, il continua : Je viens d’avoir le plaisir de bavarder deux minutes avec le jeune Vosper.

— Oh ! dit Penny, toujours glaciale.

— Orlo Vosper, dit Gally, n’est pas ce que je pourrais appeler l’un de nos plus brillants intellectuels, mais il a parfois de bonnes idées. Sa dernière, comme vous savez, est de regagner Londres ce soir avec ce serpent aux veux noirs de Gloria Salt. Ils vont se présenter devant l’officier d’état civil pour se marier. Orlo Vosper m’a dit en partant que vous seriez heureuse de pouvoir en faire autant. Et pourquoi pas, après tout ? Vous pourriez emprunter la petite voiture.

Jerry lui lança un regard froid.

— Vous suggérez que nous pourrions, Penny et moi, aller à Londres nous marier ?

— Pourquoi pas ?

Jerry partit d’un rire amer.

— Permettez-moi de vous fournir quelques chiffres sur ma situation financière, dit-il. Mes revenus de l’an dernier, déduction faite de mes impôts, s’élevaient à…

— Oui, oui. Je sais. Mais Penny m’a parlé du magnifique débouché que pouvait vous offrir cette station de cure. Elle m’a complètement abasourdi avec tout ce que cette maison de repos pouvait vous rapporter. Il ne serait même pas exagéré de dire que je m’en suis trouvé comme électrisé. Peut-être m’objecterez-vous qu’on ne peut être à la fois abasourdi et électrisé, mais je persiste à affirmer que c’est possible si l’on se trouve dans des conditions favorables. « Tonnerre ! me suis-je dit. Il faut que je ménage ce jeune Vail, que je m’introduise le plus possible dans ses faveurs pour pouvoir le taper de temps en temps. C’est un jeune homme plein d’avenir. »

Penny le regarda avec aversion.

— Allez-y ! Retournez le fer dans la plaie !

— Je ne vous comprends pas, ma chère.

— Vous savez parfaitement bien que Jerry doit trouver le moyen de se procurer deux millions et qu’il n’a pour l’instant aucun espoir de pouvoir le faire.

— Et pourquoi pas ?

— Qui va les lui procurer ?

Gally leva les sourcils.

— Qui donc ? Mais Clarence, bien entendu.

— Lord Emsworth ?

— Qui vouliez-vous d’autre ?

Penny le regarda fixement.

— Vous êtes cinglé, Gally. Il n’y a aucun espoir. Je vous ai dit que les relations étaient rompues entre lui et Jerry. Vous en souvenez-vous ?

— Certainement, je m’en souviens. La question a été abordée au cours de la conversation que nous avons eue dans ma voiture en revenant de Matchingham. J’ai prononcé le nom de Jerry et il s’est mis à pousser de profonds soupirs. « Il m’a traité de vieille bourrique au cerveau liquéfié », m’a-t-il dit. « Eh bien ! vous êtes une vieille bourrique au cerveau liquéfié », lui ai-je répondu du tac au tac, et il a paru en convenir. Il n’a certes pas été jusqu’à me dire : « Mon Dieu, c’est pourtant bien vrai », mais il a soupiré à fendre l’âme et, voyant que j’avais l’avantage, je l’ai exploité. « Ne comprenez-vous pas, lui dis-je, que c’est entièrement grâce aux efforts de Jerry que vous avez pu récupérer l’Impératrice ? Et vous vous montreriez le plus dégénéré des rejetons d’une noble race, ajoutai-je, si, pour quelques mots prononcés dans le feu d’une discussion, vous oubliiez le service qu’il vient de vous rendre. » Il poussa un soupir : « C’est donc ce jeune Vail qui a retrouvé l’Impératrice ? » Sa voix tremblotait comme son lorgnon. « Bien sûr que c’est lui, continuai-je. Qui diable croyez-vous que ce soit ? Comment croyez-vous qu’elle aurait pu échouer dans la cuisine de Sunnybrae si Vail ne l’y avait mise, à ses risques et périls ? – Grands dieux ! » dit-il, et il poussa un profond soupir. C’était vraiment la nuit des soupirs !

Gally s’arrêta et prit un autre verre de porto. Il éprouvait la satisfaction du conteur qui voit que son histoire est en bonne voie. Quel bon public ces deux jeunes gens, et ce Beach ! se disait-il. Exactement le silence attentif qu’il faut et les yeux convenablement exorbités.

— Je vis alors, reprit-il, que j’avais frappé juste et l’avais amené où je voulais. Vous ne pouvez vous faire une idée de l’état d’esprit de Clarence depuis que son cochon est de retour. Parler d’extase, d’exaltation, serait à peine exagéré. J’imagine que vous avez éprouvé la même chose, Jerry, lorsque vous avez demandé à Penny de l’épouser et que sa timide réponse vous a fait comprendre que l’oiseau était dans le. nid. Vous sautiez au plafond, j’en suis sûr, vous chantiez à tue-tête, et couriez la campagne en quête de quelqu’un à qui rendre un service. Eh bien ! mon frère. Clarence se trouve exactement dans ces dispositions-là. Quand nous sommes rentrés, la voiture a fait une légère embardée sur un petit accident de terrain et j’ai pu entendre clapoter en lui le lait de la tendresse humaine. Aussi n’ai-je pas hésité plus longtemps : je l’ai emmené dans sa bibliothèque, l’ai installé dans un bon fauteuil et lui ai exposé toutes les difficultés de votre situation. « Voyez ces deux jeunes poussins, Clarence, lui ai-je dit, pris dans les rets soyeux de l’amour et impuissants à entreprendre quoi que ce soit faute d’un minimum de fonds. C’est tragique, hein, Clarence ? – Diablement tragique, dit-il. On en a la larme à l’œil. Puis-je faire quelque chose avant que mon cœur ne se brise ? – Toute la question peut se trouver résolue assez facilement, lui ai-je dit, si quelqu’un, vous, par exemple, pouvait prêter deux millions à Jerry Vail. C’est la somme dont il a besoin pour dédommager le pasteur, recevoir sa bénédiction el régler les autres frais de la noce. » Il m’a regardé d’un œil sidéré. « Deux millions, a-t-il dit c’est tout ? Il n’y a pas même de quoi acheter du mouron pour les petits oiseaux. Êtes-vous sûr qu’il ne leur en faille pas plus ? – Non, avec deux millions, cela suffira », lui ai-je répondu. « Alors je vais lui faire un chèque immédiatement », a-t-il dit. Bref, pour abréger cette histoire, il a signé, tout en grommelant parce que je l’empêchais d’inscrire un montant plus élevé. Et voici votre chèque !

Les yeux incrédules de Penny et de Jerry se rivèrent au chèque. Ils ne pouvaient parler.

— Il n’y a mis qu’une seule condition, dit Gally. C’est que vous n’alliez pas le remercier.

Penny était haletante.

— Mais nous devons absolument aller le remercier.

— Non. Il est timide, sensible, nerveux et cela le gênerait terriblement.

— Eh bien ! nous pouvons vous dire merci.

— Cela, oui, vous pouvez le faire. J’adore d’ailleurs ce genre de chose. Vous pouvez également m’embrasser, si le cœur vous en dit.

— De tout cœur. Oh ! Gally, dit Penny d’une voix brisée d’émotion.

— Allons, allons, dit Gally. Allons, allons, allons !

Ce n’est qu’un peu plus tard que Gally, plutôt ébouriffé, se tourna vers Beach. La porte s’était refermée et ils étaient seuls.

— Ah ! l’amour, l’amour ! s’exclama-t-il. Rien ne vaut l’amour ! Avez-vous jamais été amoureux, Beach ?

— Oui, Monsieur, une fois, lorsque j’étais encore valet de pied en second. Mais cela n’a pas duré.

— Rien n’est plus agréable que d’aider au bonheur des jeunes gens.

— Oh ! naturellement, monsieur Galahad.

— On se sent tout brûlant de joie. Mais, dites-moi, il faut aussi penser aux vieux.

— Monsieur…

— Il me semble que vous n’avez pas tiré grand’chose de cette affaire. Vous devez pourtant avoir une compensation. Que. diriez-vous d’une plainte déposée en justice contre Parsloe ?