Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 12 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

 

I

 

Bien qu’il soit de bon ton, en notre XXe siècle, de dénigrer l’ère du machinisme, de renifler avec mépris devant ces petites inventions, ces trucs et ces machins qui épargnent la peine et les efforts des hommes et de soupirer après les beaux jours où la vie était plus simple, il n’en est pas moins vrai que ces trucs et ces machins ont bien des avantages.

Si Penny Donaldson avait été une princesse de l’ancienne Égypte, désireuse de communiquer, avec l’homme qu’elle aimait, elle eût été obligée de griffonner sur un papyrus une longue missive, avec des têtes d’animaux et des tas de choses bizarres, puis de le faire porter par un esclave nubien, et Dieu sait quand ce message serait parvenu à Jerry Vail, car le seul moment où les esclaves nubiens accéléraient le pas était quand quelqu’un les poursuivait avec une lance. Vivant à l’époque moderne, il lui avait été facile de télégraphier et moins de deux heures s’écoulaient avant que Jerry, dans son modeste appartement de Battersearoad, Londres, S. W, reçût la joyeuse nouvelle qu’elle serait avec lui le lendemain.

Les joies subites provoquent des réactions qui varient suivant les personnes. Les uns éclatent de rire et chantent à tue-tête. D’autres font des sauts. D’autres caressent les chiens. Jerry Vail s’assit et se mit à écrire un roman destiné à une revue américaine, si une revue américaine en voulait bien. Il y était question d’un détective privé de New-York, bourré de whisky et de sex-appeal, qui ne tarderait pas à se trouver aux prises avec des personnages dotés de noms bizarres, comme Otto-le-Bœuf et Bertha-bien-en-chair.

Le lendemain après-midi il achevait son roman – car les histoires de détectives privés new-yorkais, n’ayant jamais exigé un grand effort cérébral, peuvent se rédiger en très peu de temps – quand la sonnerie du téléphone l’arrêta au milieu d’une phrase.

Il y a toujours quelque chose de troublant et de stimulant dans la sonnerie du téléphone. Est-ce, nous demandons-nous, la jeune femme que nous aimons ou quelque Dupont qui, désirant communiquer au plus vite avec Durand, a la mauvaise fortune de s’être trompé de numéro ? Jerry, quoiqu’il fût toujours heureux de bavarder avec les inconnus qui s’étaient trompés de numéro, souhaita que ce fût Penny.

— Allô, commença-t-il, d’un ton débordant de sentiment… à tout hasard.

— Allô, Jerry. C’est Gloria.

— Eh ?

— Gloria Salt, crétin, répondit la voix à l’autre bout du fil, avec un soupçon d’impatience.

Il était un temps où, au nom de Gloria Salt, le cœur de Jerry Vail eût bondi. Entre cette jeune fille et lui il y avait eu dans le passé quelques tendres liens qui auraient pu devenir plus tendres encore si la dame n’avait pas eu un jugement réaliste – cette forme de jugement qui empêche les jeunes filles de s’engager inconsidérément avec des jeunes gens séduisants, mais sans fortune. Gloria Salt n’avait pas grand-chose en commun avec Mr. Donaldson, de la firme « Au Régal du Caniche », mais elle le rejoignait en un point : celui de savoir garder ses distances envers des prétendants impécunieux.

Mais bien qu’elle eût éteint ce feu ardent sous la douche de la raison et que, du côté de Jerry, ce brasier ne fût depuis longtemps qu’un tas de cendres, leurs relations étaient demeurées cordiales. Ils se rencontraient de temps en temps pour un parcours de golf et, parfois, déjeunaient ensemble. Tout cela s’était transformé en une franche amitié sans équivoque et c’est avec un chaleureux plaisir qu’il lui répondit.

— Hello, Gloria, cela fait une éternité que je ne vous ai pas entendue. Qu’avez-vous fait ces derniers temps ?

— Rien de sensationnel. Un peu de tennis par-ci, un peu de golf par-là, un peu de cheval, un peu de natation… Ah ! oui, et je me suis fiancée, ajouta-t-elle après un temps.

Jerry fut enchanté de la nouvelle.

— Bien, bien. C’est parfait. J’aime voir les jeunes gens se ranger. Et quel est le partenaire ? Orlo-le-Bœuf, je suppose ?

— Qui ?

— Oh ! pardon. Je pensais à autre chose. Votre milord Vosper, je présume ?

Il y eut un silence, puis Gloria parla, d’une voix étrange, métallique.

— Non, pas mon milord Vosper, merci bien ! Je n’épouserai pas Orlo, tout lord Vosper du diable qu’il soit, même pour prolonger les jours d’une grand-mère à l’agonie. S’il fallait me trouver avec cette purge au pied de l’autel et que le curé me dise : « Alors, ma vieille Gloria, voulez-vous prendre Orlo pour époux ? » Je répondrais : « Jamais de la vie, vieille branche, pas pour tout l’or du monde. Si vous me demandiez si j’aimerais assister à son enterrement ce serait une tout autre affaire, mais si, comme j’ai tout lieu de le penser, vous avez derrière le crâne l’idée que je puisse devenir sa légitime épouse, permettez-moi de vous dire, cher homme de Dieu, que je préférerais pourrir dans un fossé. » Orlo Vosper ! Juste ciel ! Bien sûr que je dirais non.

Jerry fut navré. Il y avait là une tragédie, et aussi un mystère. Comme beaucoup des amis de la jeune fille, il avait toujours pensé que c’était une question de temps pour que le couple fit publier les bans. Tout le monde leur supposait des affinités. Ils avaient été « vus » ensemble à Cannes, « surpris » ensemble aux courses d’Ascot, « remarqués » comme partenaires du double-mixte dans le tournoi de tennis d’une plage à la mode. Les propos aigres-doux tenus par Gloria Salt à l’endroit d’Orlo, lord Vosper, lui paraissaient aussi ahurissants que si Rivoire avait dit du mal de Carret ou Otis de Pifre.

— Mais, bonté divine ! j’avais toujours cru…

— Oui… Oui… Je sais. Et cependant les choses sont comme je vous l’ai dit. J’ai remisé Orlo Vosper et dois prochainement, si le ciel le permet, devenir l’épouse de sir Gregory Parsloe, baronnet de Matchingham, dans le comté du Shropshire.

— Que vous est-il donc arrivé ?

— Ce serait trop long au téléphone. Je vous conterai tout cela ce soir, lorsque nous nous retrouverons. Je désire que vous m’emmeniez dîner « Chez Mario ».

— Ce soir, dites-vous ?

— Oui, ce soir. Êtes-vous devenu sourd en prenant de l’âge ?

Jerry n’était pas sourd, mais considérablement agité. En de telles circonstances, le plus placide des agneaux bêlants aurait eu pour cela quelques excuses ! Ce soir entre les soirs était consacré à son dîner avec Penny. Il comptait les minutes qui le séparaient de cette réunion sacrée, vérifiant avec soin le plastron de sa chemise empesée, choisissant sa cravate blanche, se donnant un mal inouï pour que ses souliers vernis et son chapeau claque brillent de tout l’éclat que commandait une telle solennité. Et quand on a été brutalement séparé de la seule femme qui vous intéresse, quand une chance absolument imprévue vous est offerte de dîner avec elle au Savoy, de la regarder dans les yeux au Savoy, de serrer sa petite main au Savoy, il est fort contrariant de voir surgir d’autres filles – fussent-elles de vieilles amies – qui veulent à toute force vous entraîner « Chez Mario ».

— Écoutez-moi, chère vieille, je ne puis ce soir me libérer. Voulez-vous demain ?

— Impossible. Je pars en province. Et puis, je ne veux pas vous voir uniquement pour le plaisir de votre compagnie. J’ai une bonne surprise pour vous. Vous souvenez-vous de m’avoir dit un jour que vous cherchiez à emprunter deux millions pour monter une maison de repos pour gens cinglés ?

Le projet pour lequel Jerry cherchait la somme indiquée ne consistait pas, nous l’avons vu, à s’assurer une participation dans la direction d’un asile pour déficients mentaux, mais ce n’était pas le moment de s’engager dans de longues explications. Il resta bouche bée et il lui sembla que les murs de la pièce chancelaient sur leur base.

— Vous ne voulez pas dire…

— Si, je crois avoir trouvé le moyen de les obtenir !

— Grands dieux, Gloria, vous êtes merveilleuse ! Quand la douleur et l’angoisse ravagent les cœurs, vous arrivez, tel un bon ange gardien. Donnez-moi vite tous les détails…

— Ce soir… À présent ce serait trop long. Je vous attends à huit heures précises « Chez Mario ». Et je vais m’habiller. Parce que si on vient en tenue de ville « Chez Mario », ils vous fourrent dans la galerie, au premier étage, chose que mon amour-propre ne peut envisager un instant. Avez-vous un plastron et des manchettes glacées en celluloïd ?

— Mais, Gloria, juste une seconde !…

— Non, c’est tout pour l’instant. Rien de plus. Il faut que je me hâte, j’ai quelqu’un à voir pour une raquette de tennis.

Quand le téléphone fut redevenu silencieux, un observateur qui se serait tenu dans l’appartement 23 de la pension Prince de Galles de Battersea-Park-Road aurait eu devant les yeux ce qu’on appelle communément un jeune homme à la croisée des chemins. Fallait-il prendre à droite ? Fallait-il prendre à gauche ? Gerald Anstruther Vail se débattait désespérément contre lui-même, partagé entre des émotions contradictoires. La pensée d’être obligé d’annuler son dîner avec Penny, de ne pas la voir, de ne pas la regarder dans les yeux, de ne pas caresser sa petite main, lui paraissait la plus insupportable qui eût jamais torturé son esprit. Il n’est pas excessif de dire qu’il était rongé de chagrin jusqu’au plus profond de son être.

Mais si ce qu’avait dit Gloria était vrai, si, allant la retrouver « Chez Mario », il avait une chance de trouver un moyen de se procurer ces deux millions, ne serait-ce pas une folie de laisser échapper cette occasion ?

Après bien des déchirements, il finit par se décider. Cet argent lui ouvrirait les portes du ciel et il connaissait assez bien Gloria pour savoir que, bien que pleine d’amicale générosité, elle était assez susceptible. Si on la vexait, elle restait vexée. Refuser de la retrouver « Chez Mario » et de prendre connaissance du plan qu’elle semblait avoir formé pour faire sortir miraculeusement ces deux millions signifiait fâcherie, ressentiment et rupture définitive. Elle laisserait tomber la question et l’on n’en parlerait plus.

Péniblement, accablé sous le poids de son cœur trop lourd, il se leva et se mit à feuilleter les pages de l’annuaire téléphonique. Penny lui avait dit qu’elle allait abriter son bref séjour dans la capitale chez une certaine lady Garland ; or, il y avait bien une lady Garland qui habitait dans Grosvenor Square, suivant les renseignements fournis par la liste des adresses à la lettre G. Il composa le numéro et accrocha au bout du fil quelqu’un qui semblait être le maître d’hôtel.

— Pourrais-je parler à Miss Donaldson ?

Ce n’était pas possible. Apparemment Penny était sortie pour boire un coup.

— Hein… quoi ?… Ah ! pour voir son couturier. Bien. Vous n’avez pas la moindre idée de l’heure à laquelle elle reviendra ?

— Non, monsieur. Je regrette de ne pouvoir vous fournir d’autres précisions. Monsieur voudrait peut-être me laisser un message ?

— Oui. Voulez-vous dire à Miss Donaldson que Mr. Gerald Vail est désolé, mais qu’il se trouve dans l’impossibilité de dîner ce soir avec elle à cause d’une affaire à régler de toute urgence.

— Un rendez-vous d’affaire, monsieur ?

— C’est cela même. Un très important rendez-vous d’affaire.

— À vos ordres, monsieur.

C’était fait. Mais quel supplice ! Après avoir raccroché l’appareil, Jerry s’écroula de tout son poids dans la chaise la plus proche, avec la vision nette que des démons ricaneurs déchiraient son âme en lambeaux à coups de pincettes incandescentes.

À Wiltshire House, dans Grosvenor Square, résidence de Dora, veuve du dernier sir Everard Garland, baronnet depuis l’époque du roi Charles, lady Constance Keeble se sentait également fort mal à l’aise. Jerry avait téléphoné au moment même où Riggs, le maître d’hôtel, lui servait le thé ainsi qu’à lord Vosper, venu pour grignoter quelques toasts beurrés et bavarder avec Penny, et l’événement lui faisait perdre tout intérêt aux plaisirs de la table.

« Sinistre histoire » : telle fut l’expression qui germa aussitôt dans son esprit. Riggs avait répondu « monsieur », ce qui indiquait que l’interlocuteur appartenait au sexe masculin, et lady Constance n’arrivait pas à comprendre comment un inconnu pouvait savoir que Penny se trouvait à Londres à ce même moment. Il fallait qu’elle le lui eût dit ! Et si elle le lui avait dit, cela supposait un degré d’intimité qui lui donnait la chair de poule.

— Qui était-ce, Riggs ?

— Un Mr. Gerald Vail, Madame, qui exprimait ses regrets de ne pouvoir convier Miss Donaldson à dîner ce soir.

En pareil cas, l’éducation joue ! « Une grande dame ne doit jamais laisser percer ses émotions », lui avait enseigné autrefois une gouvernante avertie, et cette maxime était demeurée sa règle de vie. Là où d’autres femmes de moindre éducation seraient tombées à la renverse en s’écriant « doux Jésus ! », elle sourcilla à peine.

— Oui… je vois. Merci, Riggs.

Elle reprit d’un geste rapide le gâteau farci de confitures qui s’était échappé de ses mains fiévreuses, et le croqua dans une sorte de transe. Que Pénélope Donaldson, sous prétexte d’aller dîner avec une vieille amie de son père, Mme Bunbury, eût purement et simplement projeté d’aller faire bombance en cachette avec un personnage si douteux qu’elle ne s’était même pas senti le courage de dire son nom, elle en était épouvantée. Cette jeune enfant ne pouvait qu’appartenir à la catégorie de ceux que son frère Galahad appelait les bambocheurs impénitents, et tous ceux qui par malchance ont eu affaire avec des « bambocheurs impénitents » savent qu’il n’y a pas pire engeance.