Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 33 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

Les rayons de lune tombant sur la terrasse éclairaient une silhouette de femme étendue sur une chaise longue, et le cœur de Gally, bien qu’il fût solide, bondit dans sa poitrine. Puis il vit que ce n’était pas, comme il l’avait craint, sa sœur Constance, mais sa jeune amie Penny Donaldson.

— Hello ! Penny, dit-il en s’installant sur une chaise à ses côtés. Hé bien ! nous vivons une période agitée depuis quelques jours. Beach vous a-t-il raconté l’histoire du cochon de Parsloe ?

— Oui.

— Il a parfaitement réussi à l’enlever et à le mettre dans la petite maison que Fruity Biffen habitait.

— Oui.

— C’est un extraordinaire coup de chance que Wellbeloved, croyant avoir affaire à Parsloe, m’ait tout raconté au téléphone.

— Oui, dit Penny.

Gally lui jeta un coup d’œil rapide. Sa voix avait un timbre métallique et triste et, en la regardant de plus près, il constata qu’elle avait le front soucieux et les lèvres pincées d’une personne dont l’âme est torturée.

— Que se passe-t-il ? demanda Gally. Vous semblez déprimée.

— Je le suis.

— Eh bien ! j’ai des nouvelles pour vous qui vont vous réconforter. Je viens d’avoir une conversation avec lord Vosper.

— Ah !

— Et que croyez-vous ? Il veut tout abandonner.

— Il veut faire quoi ?

— Rompre vos fiançailles et annuler la commande du gâteau de noce. Il a l’intention d’épouser la jeune Salt. Apparemment ils étaient comme les deux doigts de la main avant que vous entriez dans sa vie, mais le frêle esquif de leur amour s’est échoué sur un écueil. Ils viennent d’en réparer les brèches et de le remettre à l’eau. Leur mariage est décidé et la cérémonie ne tardera pas. Il ne savait comment s’excuser et il souhaite que vous ne lui en veuilliez pas, mais il a tenu à mettre franchement les choses au point. Vous voici donc de nouveau rendue à la circulation et libre de poursuivre avec Jerry, suivant les plans prévus.

— Oui… je vois.

Gally fut froissé. Il éprouvait un peu ce qu’auraient éprouvé les hommes qui portaient la bonne nouvelle d’Aix jusqu’à Gand, si les Gantois les avaient accueillis au terme de cette longue randonnée avec des bâillements et un « Ah ! tiens ! »

— Hé bien ! je veux bien être pendu, fit-il désappointé. Moi qui m’attendais à vous voir sauter et battre des mains comme un enfant joyeux. J’aurais pu aussi bien vous dire : « Charmante soirée. »

Penny poussa un soupir.

— C’est la plus lamentable soirée que j’aie connue. Savez-vous ce qui arrive, Gally ? Jerry vient d’être renvoyé.

— Hein ?

— Mis à la porte. Jeté dehors. Lady Constance a dit que s’il n’avait pas déguerpi demain matin à la première heure, elle…

— Elle… quoi ?

— Elle lâcherait les chiens…

Le monocle de Gally, jaillissant de son orbite, scintilla au clair de lune. Gally le ramena comme un pêcheur tirant sur sa ligne pour ramener un poisson et, l’ayant rajusté, regarda Penny sans comprendre.

— De quoi diable voulez-vous parler ?

— Je viens de vous le dire.

— Mais cela n’a aucun sens. Que voulez-vous que Connie ait à reprocher à Jerry ?

— Cela ne lui a pas plu de le trouver dans son placard.

— Dans son… quoi ?

— Dans sa garde-robe, si vous préférez. Le placard de sa chambre.

— Mais par les monstres de l’enfer, que faisait-il dans le placard de la chambre de Connie ?

— Il se cachait.

Gally en resta bouche bée.

— Il se cachait ?

— Oui.

— Dans le placard ?

— Oui.

— Dans la chambre de Connie ?

— Oui.

Une explication vint à l’esprit de Gally.

— Ce jeune homme a-t-il bien toute sa raison, dites-moi ?

— Oh ! il n’a pas perdu la tête. C’est lord Emsworth qui l’a perdue !

— Oui, je sais, dit Gally, reconnaissant cette évidence. Mais que vient faire Clarence dans tout cela ?

Penny, d’une voix monotone et éteinte, entreprit de le lui expliquer. On ne peut évidemment pas demander à une jeune fille, dont tous les espoirs et tous les rêves viennent de s’évanouir, d’avoir une voix claire et vibrante comme une cloche.

— Jerry m’a mise au courant de tout. Cela a débuté par une lettre que lord Emsworth a écrite à votre amie Maudie.

— Qu… ? commença Gally, mais le reste des mots s’étrangla dans sa gorge.

Aussi désireux fût-il de savoir ce que son frère pouvait bien avoir écrit à Maudie, il jugea préférable de ne pas interrompre.

— Il a remis la lettre à Jerry en lui demandant de la porter dans la chambre de Maudie. Jerry lui a demandé où se trouvait cette chambre et lord Emsworth a répondu que c’était la deuxième chambre à droite dans le fond du couloir. Jerry est allé porter la lettre à cet endroit, puis lord Emsworth l’a prié d’aller la reprendre et de la lui rapporter.

Là, Gally fut obligé d’interrompre.

— Et pourquoi ?

— Il ne lui a pas dit pourquoi.

— Bien. Continuez.

— Jerry est donc allé reprendre la lettre. Il venait à peine de s’en emparer quand il a entendu quelqu’un tourner le bouton de la porte. Voilà pourquoi il s’est caché. Il n’avait naturellement aucune envie d’être surpris dans cette chambre. Il a plongé vers le placard et je suppose qu’il a dû faire pas mal de bruit, car la porte du placard a été ouverte sur-le-champ et il s’est trouvé nez à nez avec lady Constance.

— Mais que venait-elle faire dans la chambre de Maudie ?

— Ce n’était pas la chambre de Maudie, mais celle de lady Constance. Quand il eut fini de lui parler, ou plutôt quand elle eut fini de lui parler, Jerry retourna auprès de lord Emsworth. En apprenant les faits, ce dernier s’est frappé le front en disant : « Vous ai-je dit la deuxième porte à droite ? Je voulais dire la deuxième porte à gauche. » C’est ce qui a produit la méprise.

Gally fit claquer sa langue.

— Vous avez ainsi un véritable aperçu de Clarence tel qu’il est. D’après certains psychiatres, c’est le fait d’une chute qu’il fit sur la tête étant bébé. Mais je maintiens que, lorsque vous avez un bébé dans le genre de Clarence, point n’est besoin de le laisser tomber sur la tête. Vous n’avez qu’à laisser la nature faire son œuvre et vous obtiendrez automatiquement un adulte qui dira la droite quand c’est de la gauche qu’il voudra parler. Jerry a dû être très ennuyé ?

— Un peu. Il n’était pas content. De fait, il a traité lord Emsworth de vieille bourrique au cerveau liquéfié et lui a dit qu’il serait mieux à sa place dans une cellule capitonnée. Ces paroles n’ont pas manqué de contrarier lord Emsworth et ils se sont quittés en mauvais termes. Aussi toutes les chances qu’avait Jerry de s’insinuer dans les bonnes grâces de ce cher vieil homme pour en arriver un jour à lui dire : « Frangin, peux-tu me prêter deux millions ? » paraissent s’estomper, ne trouvez-vous pas ? Là-dessus, je crois que je vais aller me promener du côté du lac.

— Que comptez-vous faire là-bas ?

— Tout simplement me noyer, histoire de passer le temps.

Avant que Gally pût lui demander si c’était là le vieil esprit Donaldson – il venait juste de proférer « tut… tut » – la silhouette d’un individu qui marchait la tête basse se profila sur la terrasse.

— Ah ! Jerry, dit Gally, votre marivaudage est terminé ? Je viens de parler à Penny du développement de la situation entre Orlo Vosper et Gloria Salt et elle vient de m’informer de vos mésaventures. C’est une catastrophe. Que comptez-vous faire à présent ?

Jerry le dévisagea d’un air sombre.

— Je vais retourner à Londres.

— Mais c’est ridicule.

— Que puis-je faire d’autre ?

Gally fit entendre un reniflement désapprobateur. Cette nouvelle génération, pensait-il, manquait totalement de la volonté de vaincre.

— Restez plutôt dans les parages. Vous n’êtes pas encore vaincu. Qui sait ce que peut apporter le lendemain ? Rentrer à Londres ? mais vous n’y songez pas ! Vous allez retenir une chambre à l’auberge des « Armes d’Emsworth » et attendre la suite des événements.

Le visage de Jerry s’éclaira légèrement.

— Ce n’est pas une mauvaise idée.