Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 30 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

Sir Gregory lui saisit la main comme s’il s’était agi d’une tranche de parfait de charlotte à l’ambrosienne.

— Alors ? Qu’est-ce qu’on fait, chère vieille amie ?

— Oh ! Bouboule !… répondit Maudie.

 

III

La plupart des hommes qui, ayant commencé un voyage en compagnie d’une dame, auraient constaté en fin de parcours que la dame n’était plus à leur côté, se seraient sans doute un peu étonnés de cette disparition et auraient posé un tas de questions oiseuses. Lord Emsworth, que son chauffeur avait réveillé devant le château en lui enfonçant un index respectueux dans les côtes, n’avait, en se retrouvant seul, pas perdu de temps à se demander ce qui avait bien pu arriver à sa compagne de route. Il ne se créait jamais de soucis superflus en ce domaine. Si une jeune femme trouvait bon de disparaître de sa voiture comme par enchantement, cela faisait une femme disparue de plus, et voilà tout. Il n’y pouvait rien et tout s’expliquerait en temps voulu, à la grâce de Dieu. Il battit légèrement des paupières en disant :

— Eh, quoi ?… Nous sommes arrivés, sans doute ?… Parfait… C’est l’essentiel.

Il pénétra dans le château d’un pas légèrement vacillant, tout en éternuant, et Gally, qui traversait le hall en compagnie de Jerry, lui jeta un coup d’œil inquiet :

— Vous avez attrapé un mauvais rhume, Clarence, dit-il.

Jerry était du même avis.

— C’est vraiment un mauvais rhume que vous avez attrapé, ajouta Jerry.

Beach survint sur ces entrefaites et, d’un coup d’œil sur son patron, confirma le diagnostic.

— Votre Seigneurie a un mauvais rhume, dit-il.

Lord Emsworth, affalé sur une chaise, reniflait sans dire un mot, et les trois hommes s’interrogeaient du regard.

— Il n’y a qu’une chose à faire contre un rhume, dit Gally. Une boule chaude aux pieds et un cataplasme de farine de lin.

— J’aurais proposé du thé au citron avec une cuillerée de sucre en poudre imbibée d’alcool de menthe, reprit Jerry.

— Si je puis me permettre une suggestion, monsieur Galahad, ajouta Beach, j’ai lu ce matin dans les journaux qu’il existait un produit américain de suralimentation appelé « Granulés Mignons ». Il renferme soixante-deux pour cent de nutro-gluten et, d’après ce que j’ai cru comprendre, une seule cuillerée devrait être efficace.

— Permettez, dit Jerry. Si je faisais un saut jusqu’au bourg de Blandings pour rapporter les quelques médicaments utiles que je pourrais trouver à la pharmacie de la grand-rue…

— Excellente idée. Vous voulez dire chez Bulstrode ? Il est sans doute déjà fermé, mais l’animal habite au-dessus de sa boutique. Vous n’avez qu’à tambouriner dans la porte jusqu’à ce qu’il descende vous servir. Que pensez-vous faire, Clarence ? demanda Gally d’un ton ferme, car le malade s’était redressé, prêt à accompagner Jerry dans les vastes espaces.

— Je voulais jeter un coup d’œil sur l’Impératrice.

Gally et Beach échangèrent un regard complice : « Motus et discrétion », disait celui de Gally. « Oui, Monsieur. Parfaitement, Monsieur », répondait celui de Beach.

— Vous êtes cinglé, dit Gally. Avez-vous envie d’attraper une pneumonie ? C’est le lit qu’il vous faut. Beach vous servira à dîner sur un plateau. N’est-ce pas, Beach ?

— Très volontiers, monsieur Galahad.

— Et pas un mot à lady Constance. Nous ne voulons pas la voir arriver ici et empoisonner ce pauvre diable. La première chose qu’il faut éviter à un homme qui a pris froid, c’est tout contact avec les femmes.

— Lady Constance n’est pas au château en ce moment, Monsieur. Elle est allée assister à la réunion hebdomadaire du Cercle littéraire, à la cure, chez le pasteur.

— Excellente nouvelle. Cela nous préserve d’un gros ennui. Hop là ! Clarence.

— Mais, Galahad, l’Impératrice ?

— Que lui voulez-vous ?

— Je voudrais voir comment elle va.

Il y eut un nouvel échange de coups d’œil complices entre Gally et Beach.

— Ne vous tourmentez pas pour l’Impératrice. Je viens de la voir à l’instant et elle est en pleine forme, le regard brillant et les joues roses. Venez au lit, mon bon ami, dit Gally. Et bientôt lord Emsworth se trouva confortablement installé entre les draps, avec une bonne bouillotte sous les orteils, le plateau du dîner sur les genoux et, sur la table de nuit, deux livres d’Edgar Wallace, que Beach avait apportés au cas où il se sentirait d’humeur à lire. Le plus jeune fils de lord Emsworth, Freddie Threepwood, avait confié à Beach sa collection de « Cherchez le coupable » qui passait pour être la plus complète de tout le Shropshire et Beach était toujours heureux de pouvoir contribuer à sa diffusion.

Mais lord Emsworth ne se sentait guère attiré par les monstres sans visages et les mystères de la nuit. Un coup d’œil au premier de ces ouvrages lui avait appris qu’il y avait un gorille qui grimpait le long du tuyau d’une gouttière pour aller, dans les heures creuses, s’emparer de force de jeunes femmes aux yeux gris et aux cheveux blonds ; mais lord Emsworth était homme qui savait aussi bien s’intéresser aux gorilles que les négliger complètement. Il referma le livre et se mit à éternuer à petits coups en songeant à Maudie. Il était contrarié d’avoir, en s’endormant dans la voiture, manqué une occasion peut-être unique de glisser, dans le creux de son oreille d’albâtre, de brûlantes paroles d’amour.

Pour glisser dans le creux de son oreille d’albâtre de brûlantes paroles d’amour, lord Emsworth se heurtait à quelques obstacles. Le château de Blandings fourmillait, dans ses coins et recoins, d’une multitude de gens qui fourraient leur nez partout et semblaient n’avoir d’autre souci que d’interrompre toute conversation de caractère privé, et la présence de ces importuns rendait difficile un tête-à-tête avec l’objet de ses rêves. Chaque fois que la scène se prêtait à un échange intime de vues, un intrus intervenait brusquement et tout travail était à refaire.

Il en était là de ses méditations quand son regard tomba sur le bureau qui se dressait au milieu de la pièce et il se souvint alors que notre civilisation moderne nous a pourvus de moyens de communication autres que la parole. Dans les petits casiers de ce bureau se trouvaient des feuilles simples de papier à lettre, des feuilles doubles du même papier, des cartes postales, des enveloppes, des formules de télégramme et quelques-uns de ces petits blocs sur lesquels on peut jeter les idées intéressantes qui vous passent par la tête. Sur la tablette du bureau il y avait des plumes, de l’encre, des gommes à effacer, de la cire à cacheter, et un objet bizarre assez semblable à l’instrument qui sert à ôter les cailloux dans le fer d’un cheval. Sautant de son lit de douleur, sans s’intéresser davantage aux gommes, à la cire à cacheter, ni à la curette pour fer à cheval, lord Emsworth s’empara de tout ce qu’il lui fallait pour écrire une lettre.

Tout lui vint à merveille. Ce n’était pas, en vérité, un très habile épistolier, mais après une série de faux départs sa prose passionnée se mit à jaillir comme un geyser. Quand il eut terminé, il relut son texte et fut étonné de son talent. Il y avait juste la dose de ferveur respectueuse qui convenait et il lui apparut que son petit somme dans la voilure avait favorisé ses plans, car il n’aurait jamais pu exprimer aussi facilement en paroles ce qu’il avait écrit. La prose qui s’étalait sur les quatre pages recto-verso du papier à lettres lui eût valu une fraternelle tape d’amitié de l’auteur du Cantique des cantiques.

Comme il passait la pointe de sa langue sur l’enveloppe, Jerry fit son entrée, chargé de paquets comme un mulet.

— Je vous ai apporté de la cannelle, de l’aspirine, du vapex, de la glycérine, du thymol, du thé noir et de l’ouate thermogène. Il vaut mieux avoir de quoi faire son choix, n’est-ce pas ? Voici encore un cataplasme de farine de lin et de l’huile camphrée. Et le vieux père Bulstrode m’a dit que vous feriez bien de boire du lait chaud et de porter une flanelle à même la peau.

Lord Emsworth reconnut que c’était évidemment un bon moyen, assez distrayant, de tuer le temps. Mais son esprit restait attaché à sa lettre.

— Eh ! dit-il.

— Oui, dit Jerry, prêt à intervenir d’urgence, suivant la règle de conduite qu’il s’était fixée de répondre au moindre désir de son patron.

— Je me demande, dit lord Emsworth, si vous voudriez faire quelque chose pour moi, mon jeune ami.

— Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous voudrez, dit Jerry avec chaleur. Dites-moi de quoi il s’agit !

— Voilà, j’ai écrit une lettre… une lettre… bref… une lettre.

— Je vois, dit Jerry. Vous voulez dire une lettre ?

— C’est cela même. Une lettre. Une lettre pour madame… euh… madame Bunbury. Je voudrais qu’elle lui parvienne au plus vite, et j’ai pensé que vous pourriez peut-être la lui porter vous-même.

— Bien sûr, bien sûr. C’est une excellente idée. Rien de plus simple. Je vais la lui remettre dès que je vais la rencontrer.

— Non… ne faites pas cela. Vous pouvez être sûr de vous faire repérer par quelqu’un. Vous savez comment ça se passe, ici. Il faut aller porter cette lettre dans sa chambre.

— Et la piquer sur la pelote d’épingles de sa coiffeuse ?

— Exactement cela. Il faut la piquer sur la pelote d’épingles. Votre idée est parfaite !

— Où se trouve sa chambre ?

— La deuxième à droite, en se dirigeant vers le fond du couloir.

— Vous pouvez considérer la mission comme remplie, dit Jerry.

Il n’aurait pas pu souhaiter de meilleur moyen, ni de plus simple, pour se faire valoir aux veux de son patron. Il s’éclipsa en songeant que les choses prenaient bonne tournure.

Il était fort curieux de savoir pourquoi diable ce vieil oiseau écrivait à Mrs. Bunbury. Mais il pouvait difficilement le demander et si la tentation d’ouvrir l’enveloppe au-dessus d’une casserole d’eau bouillante effleura son esprit, il la repoussa résolument. Comme lord Vosper, il était un ancien du collège de Harrow.

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