Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 2 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre Premier

 

I

Beach, le maître d’hôtel, tout essoufflé d’avoir navigué dans les escaliers – car ce n’était plus le svelte et fringant valet de pied qu’il avait été trente ans plus tôt – entra dans la bibliothèque du château de Blandings, un plateau, chargé de lettres, à la main.

— Le courrier de l’après-midi, M’lord, annonça-t-il.

Et lord Emsworth, levant les yeux – il lisait l’étude de Whiffle sur L’élevage les cochons – dit : « Le courrier de l’après-midi… euh… parfait… parfait… » Sa sœur, lady Constance, pouvait bien, et à juste titre, se plaindre de sa distraction (« Oh ! pour l’amour du ciel, Clarence, ne restez pas ainsi… à bayer aux corneilles »), il n’en avait pas moins, à l’occasion, l’esprit aussi vif que n’importe qui.

— Oui… oui., bien sûr… le courrier de l’après-midi, répéta-t-il d’un air entendu. Merci, Beach, posez-le sur la table.

— Très bien, M’lord. Excusez-moi, M’lord, mais M’lord peut-il voir sir Gregory Parsloe ?

— Non, dit lord Emsworth, ayant jeté un coup d’œil autour de lui et ne voyant rien. Où est-il ?

— Sir Gregory a téléphoné il y a quelques instants pour me dire qu’il serait heureux d’avoir un petit entretien avec Votre Seigneurie. Il a ajouté qu’il allait venir à pied.

Lord Emsworth cligna des yeux.

— À pied ?

— C’est ce que sir Gregory m’a laissé entendre, M’lord.

— Pourquoi diable vient-il à pied ?

— Je n’en sais rien, M’lord.

— Il y a quatre kilomètres de route et c’est la journée la plus chaude que nous ayons eue de tout l’été. Il est complètement idiot.

À l’énoncé d’une telle remarque, tout maître d’hôtel un peu stylé, même s’il est d’accord, ne répond pas par « Bravo-chef » ou « Tu-l’as-dit-mon-vieux ». Beach se contenta d’esquisser une moue approbative et lord Emsworth tomba dans une profonde rêverie. Il pensait à sir Parsloe-Parsloe, baronnet, du domaine de Matchingham.

Pour la plupart d’entre nous, observateurs négligents et enclins à de trop rapides jugements, le sort d’un comte habitant dans un palais de marbre, entouré de vassaux et de serfs, peut sembler très enviable. « Un veinard », pensons-nous en nous éloignant dans notre modeste voiture, après avoir payé cinquante francs pour visiter les lieux et, naturellement, dans bien des cas, nous avons raison.

Mais pas dans le cas de Clarence, neuvième comte d’Emsworth. Il y avait un serpent dans son paradis terrestre, une feuille flétrie dans son bouquet de roses, un grain de sable dans sa nourriture spirituelle. Sa santé était à toute épreuve, ses revenus plus que suffisants. Il possédait une très belle demeure ancestrale aux allées revêtues de gravillon, au parc orné de gazon bien tondu, aux agréments de toutes sortes, mais ces bienfaits du ciel demeuraient nuls et non avenus parce que l’air pur du canton où il vivait se trouvait empesté par la présence d’un homme tel que sir Gregory, individu qui, il en était convaincu, avait des desseins diaboliques à l’égard de ce cochon exceptionnel qu’était l’Impératrice de Blandings.

L’Impératrice de Blandings était la prunelle de l’oeil de lord Emsworth. Elle avait gagné deux années de suite le championnat de la catégorie des Cochons Gras à la foire agricole du Shropshire et l’on prévoyait pour cette année une troisième et facile victoire… pourvu que… toujours pourvu que… ce Parsloe, propriétaire de sa rivale la plus redoutable, l’Orgueil de Matchingham, ne complotât point quelque mauvais tour pour consommer sa perte.

En promettant, deux ans plus tôt, un pont d’or à George Cyrill Wellbeloved, le très compétent éleveur de porcs attaché au service de lord Emsworth, il avait réussi à le prendre à son service. Et l’opinion de l’Honorable Galahad Threepwood, frère cadet de lord Emsworth, opinion exprimée avec force, était que cette basse manœuvre constituait les préliminaires d’un mauvais coup encore plus caractérisé et qu’il fallait s’attendre au pire.

— Que diable, disait Galahad, raisonnant de près, quand on se trouve en face d’un individu comme le jeune Parsloe, un garçon qui, pendant des années, avant d’entrer en possession de son titre, a battu de la semelle à Londres, sans un maravédis en poche, vivant Dieu sait comment, toujours à un doigt d’être arrêté, est-ce absurde de penser qu’il ne reculera devant aucun procédé ? S’il présente dans la compétition un cochon de son élevage et qu’il entrevoie un moyen de gagner en se débarrassant du favori par une quelconque traîtrise, il sautera dessus à pieds joints.

Telle était l’opinion de l’Honorable Galahad Threepwood.

— Parsloe ! disait-il, je l’ai connu très jeune, quand nous avions à peine vingt ans. Il était déjà si vicieux qu’il vous aurait coupé des tartines avec un tire-bouchon. Dans le vieux temps, quand ils voyaient arriver Parsloe, les hommes les plus résolus frémissaient et camouflaient à la hâte les objets de valeur. Tel était le genre de l’homme et vous ne me ferez pas croire qu’il ait changé depuis cette époque. Vous ferez bien de garder un œil rivé sur votre cochon, Clarence, sinon, avant que vous ayez le temps de dire ouf ! ce démon à forme humaine introduira des grenades explosives dans sa pâtée de son.

Ces mots avaient porté, car de telles paroles ne manquent pas leur but, et avaient fait naître en lord Emsworth, à l’endroit de sir Gregory, des sentiments semblables, en moins cordial encore, à ceux de Sherlock Holmes pour le professeur Moriarty. Aussi restait-il maintenant assis, à ruminer des pensées moroses au sujet de cet individu, et sans doute serait-il resté à ruminer pendant longtemps si Beach, qui désirait retourner à l’office et reposer ses orteils, n’avait toussoté de façon significative.

— Hein ? fit lord Emsworth, sortant de son coma.

— Milord voit-il autre chose ?

— Autre chose ? Ah ! oui… autre chose, non, rien d’autre, Beach.

— Merci, monsieur.

Beach se retira dans ce style majestueux et pesant qui rappelait toujours aux visiteurs familiers de l’Extrême-Orient les flâneries d’un éléphant à travers la jungle, et lord Emsworth reprit sa lecture. La venue du maître d’hôtel l’avait interrompu au milieu de cet important chapitre où Whiffle explique comment, pour amener à la belle saison les cochons au mieux de leur forme, on doit leur donner journellement une quantité de nourriture ne représentant pas moins de cinquante-sept mille huit cents calories, fournies par un mélange de farine d’orge, de farine de maïs, de farine de lin, de pommes de terre et de petit lait.

Mais cet après-midi-là était marqué du mauvais signe. À peine lord Emsworth avait-il jeté un coup d’oeil sur la page que la porte s’ouvrit de nouveau, mais cette fois pour laisser entrer une élégante dame d’allure autoritaire en qui il reconnut, après avoir cligné de l’œil une ou deux fois à travers son lorgnon, sa sœur, lady Constance Keeble.