Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 24 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre VI

 

 

I

L’aurore du jour suivant fut brillante et claire. Le ciel était bleu, les oiseaux chantaient, toute la nature souriait. Mais l’exemple de la nature n’était pas suivi par lord Emsworth. Outre l’inconfortable obligation de mettre un col rigide, de porter un chapeau haut-de-forme et de partir très tôt, comme il l’avait dit, il avait attrapé un rhume. Éternuements et reniflements ponctuèrent les plaintes lamentables par lesquelles il découragea tout le monde au petit déjeuner. La présence même de Maudie, assise, à ses côtés, ne sembla guère améliorer son humeur chagrine.

On réussit enfin à lui faire prendre le large, non sans peine, car il fallut à lady Constance toute son autorité pour l’empêcher d’aller en dernière minute dire un dernier adieu à l’Impératrice. Gally, sur la terrasse, dégustait son premier cigare de la journée, quand il aperçut lord Vosper venant vers lui. Ce dernier semblait vouloir lui parler.

Gally s’en étonna, car leurs relations n’avaient jamais été très cordiales. Il n’y avait rien dans leurs caractères qui put préparer un terrain d’entente. Orlo Vosper, jeune homme bourré d’ambitions politiques, passait son temps, quand il ne renvoyait pas des balles de tennis au ras du filet, à lire tous les parchemins et ouvrages concernant les diverses conditions de la vie sociale et il prenait Gally pour un parasite désœuvré. Gally, pour sa part, voyait en lui, comme en d’autres échantillons d’une jeunesse dégénérée, un individu prétentieux et assommant absolument indigne de faire jamais partie du Club des Pélicans.

Néanmoins, malgré les tares qui lui interdisaient d’être présenté aux membres du Club des Pélicans, comme Fruity Biffen, Plug Basham et tout le dessus du panier, Orlo Vosper appartenait à l’espèce humaine et tous les membres de l’espèce humaine constituaient aux yeux de Gally un auditoire en puissance pour ses histoires. Il était possible, après tout, que ce jeune homme n’eût pas encore entendu celle du grand-duc, de la bouteille de champagne et de la femme-caoutchouc ; aussi l’accueillit-il en agitant cordialement son cigare.

— Belle journée, dit-il. Ce sera certainement l’une des plus chaudes de la saison. Eh bien ! nous avons réussi à faire partir ce vieux Clarence.

— En effet.

— Ce n’est jamais facile avec lui. Lancer Clarence dans une de ces expéditions est aussi compliqué que de lancer un navire de guerre. J’ai parfois l’impression qu’il conviendrait de lui briser une bouteille de champagne sur le crâne. À propos, connaissez-vous l’histoire du grand-duc, de la bouteille de champagne et de la femme-caoutchouc ?

— Non, dit lord Vosper. N’auriez-vous pas sur vous un flacon de sels ?

Gally roula des yeux stupéfaits. Il ne voyait pas où voulait en venir son interlocuteur.

— Un flacon de sels ?

— C’est cela même.

— Je regrette, dit Gally. Je crois bien avoir oublié de sortir avec le mien ce matin. Je suis si négligent. Pourquoi voulez-vous un flacon de sels ?

— Je crois qu’on s’en sert quand les femmes piquent des crises de nerfs.

— Des crises de nerfs ?

— Exactement.

— Mais qui peut bien piquer une crise de nerfs ?

— Cette grosse fille en pantalon. Celle qui s’occupe des cochons.

— La Simmons ?

— Est-ce son nom ?

— Monica Simmons, l’Orgueil de Roedan. Elle pique une crise de nerfs ?

— Oui.

— Et pourquoi pique-t-elle une crise de nerfs ?

Lord Vosper parut se réjouir que son compagnon se décidât à poser cette question.

— Ah ! dit-il, c’est ce que je me demandais moi-même. Et c’est, de plus, ce que je lui ai demandé. Je me trouvais par hasard, tout à l’heure, à proximité de la porcherie quand je l’ai rencontrée et j’ai trouvé plutôt bizarre de la voir rire, pleurer, se tordre les mains, et le reste à l’avenant. Je lui ai demandé sans préambule : « Il y a quelque chose qui ne va pas ? »

— Et il y avait quelque chose qui n’allait pas ?