Le plus beau cochondumonde
Chapitre V
— C’est pour cette raison que je suis venu voir Beach. Nous allons avoir une conférence plénière. Ah ! le voici. Dieu soit loué !
Au dehors, on entendait se rapprocher le bruit de pas d’un corpulent maître d’hôtel, martelant les pavés du couloir. Le bouvreuil, reconnaissant le bruit d’un pas aimé, lança en cascades son plus beau chant.
V
Beach, en entrant, n’était pas d’humeur à donner le contre-chant. Un coup d’oeil sur sa personne suffisait à montrer qu’il n’avait aucune envie de reprendre au couplet. Sa face lunaire, était tordue par une expression d’angoisse. Ses yeux en boule de loto jaillissaient de leurs orbites. On eût dit qu’il s’apprêtait à entrer dans la tente de Priam pour lui annoncer l’incendie de Troie. Penny eut un sursaut de stupeur. La vie jusqu’à présent l’avait protégée et elle ne s’était encore jamais trouvée devant un maître d’hôtel en proie aux tourments.
— Beach ! s’écria-t-elle, profondément émue. Que se passe-t-il ? Dites-moi tout.
— Grands dieux, Beach, dit Gally, alors vous êtes au courant, vous aussi ?
— Monsieur ?
— Vous savez que cette Simmons est la cousine de Parsloe ?
Le menton de Beach s’affaissa d’un degré supplémentaire.
— La cousine de sir Gregory, monsieur Galahad ?
— Vous ne saviez pas ?
— Je ne m’en serais jamais douté.
— Alors pourquoi vous arrachez-vous les cheveux ?
D’une main tremblante, Beach posa une pièce d’étoffe vert-de-gris sur la cage du bouvreuil. On eût dit un premier ministre donnant à la Chambre des Communes une séance à huis clos.
— Monsieur Galahad, je ne sais comment vous dire…
— Hein ?
— Non, monsieur, je ne sais comment vous dire.
— Allez-y, Beach, dit Penny. Vous tournerez de l’œil plus tard.
D’un pas mal assuré Beach s’approcha du placard aux liqueurs.
— Je pense que vous voudrez bien m’excuser, monsieur Galahad, mais j’ai besoin d’une goutte de porto.
— Versez-en deux, dit Galahad.
— Et pourquoi pas trois ? dit Penny. Un gobelet de ce bon vieux jus pour chacun des partenaires, Beach. Et remplissez le mien au ras.
Beach les remplit tous au ras et donna une nouvelle preuve de son agitation, s’il en était besoin, en vidant son verre d’un trait. En temps ordinaire il dégustait lentement, en connaisseur, faisant rouler le précieux liquide au creux de sa langue.
Le reconstituant fit son effet. Beach put enfin parler.
— Monsieur, Madame…
— Encore une petite, rasade ? dit Penny.
— Merci, Mademoiselle. Bien volontiers. Je pense que vous devriez en faire autant, monsieur Galahad, car ce que je vais vous dire va vous donner un grand choc.
— Continuez, Beach. Nous n’allons pas passer la nuit là-dessus.
— Je connais un jeune homme du nom de Jerry Vail, un auteur de romans à sensations, dit Penny d’un ton badin, qui commence ses romans de cette manière. Ce n’est qu’à la vingt-quatrième page que l’on commence à comprendre. Il appelle cela l’effet de recul.
— Allez-y, Beach, immédiatement et sans délai. Vous m’entendez ? Ne me forcez pas à vous chauffer la plante des pieds !
— Très bien, monsieur Galahad.
Avec un effort visible le maître d’hôtel commença son récit.
— Je reviens juste du bourg de Blandings, monsieur Galahad. Je m’y étais rendu pour acheter un certain produit. Je ne sais pas si vous avez remarqué, Monsieur, que depuis quelque temps j’ai pris un peu d’embonpoint, accident naturel pour nous, maîtres d’hôtel, qui sommes en fait des sédentaires.
— Beach !
— Laissez-lui le temps d’y arriver, dit Penny. C’est la méthode. Vail. Il faut créer l’ambiance. Continuez, Beach, vous vous en tirez très bien.
— Merci, Mademoiselle. Eh bien ! comme je le disais, ayant été dernièrement quelque peu inquiet de cette augmentation de poids, j’ai vu par hasard dans le journal une réclame pour un nouveau produit qui s’appelle Slimmo. Ce produit assure la perte de tout embonpoint, ne renferme aucune base nocive, ni toxique, et est recommandé par les plus grandes sommités médicales. Cela m’a décidé à aller chez Bulstrode, le pharmacien de la grand-rue, pour en acheter une fiole. C’était assez embarrassant d’entrer dans la boutique et de demander ce produit, et j’ai eu l’impression que le jeune assistant de Bulstrode me jetait un coup d’œil aigu, comme pour dire : « Tiens, tiens ! » Néanmoins j’ai tenu bon. Le jeune assistant de Bulstrode a enveloppé soigneusement la fiole dans un joli papier de soie et en a fixé les extrémités avec un cachet de cire rose.
— Je vous ai prévenu, Beach !
— Du calme, Gally. C’est là tout ?
— Excusez cette expression triviale, Mademoiselle, mais vous n’en avez pas encore ingurgité la moitié.
— Il y en a encore beaucoup ?
— Encore beaucoup plus que ça, Mademoiselle.
— Eb bien ! je vous écoute, Beach. La main en cornet acoustique près de l’oreille.
— Merci, Mademoiselle.
Beach ferma les paupières une seconde, comme pour demander au ciel de lui accorder de la force.
— À peine avais-je payé mon achat et ramassé ma monnaie que la sonnerie du téléphone retentit. Le jeune assistant de Bulstrode décrocha l’appareil.
— Et un cadavre en tomba ?
— Mademoiselle…
— Excusez-moi. Je pensais aux romans policiers de. M. Vail. Continuez.
— Il dit quelques mots dans l’appareil. « Bien, chef », je me souviens de celui-là, puis : « D’ac…, mon vieux. » D’où je conclus que son interlocuteur devait être un membre de cette classe inférieure qu’on appelle parfois la petite bourgeoisie. Il se tourna ensuite vers moi avec un sourire et dit : « Eh bien ! c’est ce que j’appelle une coïncidence, monsieur Beach. C’était Herbert Binstead. Et savez-vous ce qu’il me demandait ? Six bouteilles de Slimmo, grande taille. »
Gally sursauta comme si un baronnet, lui mordait le mollet.
— Quoi !
— Oui, monsieur Galahad.
— Ce Binstead achetait du Slimmo ?
— Oui, monsieur Galahad.
— Bon sang !
Penny les regarda alternativement d’un œil perplexe.
— Pourquoi n’en achèterait-il pas lui aussi ? Peut-être est-ce une sommité médicale.
Gally prit une voix sépulcrale.
— Herbert Binstead est le maître d’hôtel de Gregory Parsloe. Et si vous croyez qu’il a peut-être acheté cette drogue amaigrissante pour son usage personnel, détrompez-vous. Il est mince comme un hareng. Ses intentions sont évidentes. On lit dans l’homme comme dans un livre. Suivant les consignes de Parsloe, Binstead, le maître d’hôtel, s’apprête à remettre ce Slimmo à la Simmons, sa complice, qui versera furtivement le contenu dans la ration quotidienne de l’Impératrice, lui faisant ainsi perdre du poids et permettant à la Reine de Matchingham de gagner la Bourse dans un fauteuil. Est-ce bien cela, Beach ?
— J’en ai peur, monsieur Galahad. C’est la première idée qui m’est venue quand le jeune assistant de Bulstrode m’a révélé la teneur de cette conversation téléphonique.
— Seule l’explication que je viens de donner cadre avec les faits. Je vous avais bien dit que ce Parsloe était coriace, Penny. Il agit dans l’ombre et élabore d’étonnantes manœuvres.
Un silence tomba, un de ces lourds et profonds silences qui s’établissent à l’instant où les hommes de bonne volonté sentent que le moment est venu de venir en aide à leurs partenaires, mais ne savent comment s’y prendre ni par où commencer.
Mais il n’était pas dans la nature de l’Honorable Galahad Threepwood de se laisser déconcerter. Un esprit comme le sien, affûté comme le fil d’un rasoir par des années de relations avec les membres du club des Pélicans, ne pouvait être longtemps embarrassé.
— Eh bien ! nous y voilà, dit-il. Le premier coup de canon a été tiré. La guerre est déclarée. Il faut étudier nos plans de campagne.
— Quels sont-ils ? dit Penny. Je ne vois pas ce que vous pouvez faire. Je suppose que l’idée générale est de ne pas quitter des yeux cette gourgandine de Simmons, mais comment faire ? On ne peut la surveiller du matin au soir.
— C’est exact. Aussi devons-nous avoir recours aux services d’une personne compétente, d’une personne entraînée à ce genre de travail, dont le métier soit de surveiller les couches criminelles de la population. Et nous avons la grande chance d’avoir une telle personne à portée de la main. Je veux parler de l’animatrice de l’agence Digby de police privée, service permanent jour et nuit.
Beach eut un sursaut qui lit trembler son double menton.
— Maudie, monsieur Galahad ? Ma nièce ?
— Exactement. Elle se nomme bien Mrs. Digby ?
— Non, Monsieur, Mrs. Stubbs. Digby était un nom qui servait de formule commerciale. Cependant…
— Cependant quoi ?…
— Je veux dire que tout en demeurant parfaitement d’accord avec Monsieur sur le besoin que nous avons de prendre à notre service un garde du corps exercé pour surveiller les moindres faits et gestes de cette demoiselle, je ne crois pas que Monsieur ait bien nettement réfléchi à ce que donnerait l’arrivée de ma nièce ici. Rien que son allure…
— Je crois me souvenir qu’elle a tout de Mae West.
— C’est précisément pourquoi je crains fort que cela ne vous convienne pas.
— Je ne vous suis pas, Beach.
— Je pense à lady Constance, Monsieur. Je sais que Milady est parfois assez pointilleuse sur le choix de ses hôtes et je doute que ses réactions soient entièrement favorables si Monsieur introduit au château un détective privé qui soit la nièce de son maître d’hôtel et ressemble à Mae West.
— Je n’ai pas l’intention d’agir ainsi.
— Vraiment, Monsieur ? Je croyais avoir compris…
— La personne qui viendra se présenter au château de Blandings à grand renfort de coups de trompe pour alerter la valetaille et faire baisser le pont-levis sera une certaine Mrs. Bunbury, une vieille amie de votre père. Penny. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, de cette charmante Mrs. Bunbury ?
Un profond soupir souleva la poitrine de la jeune fille.
— Vous pensez rapidement, Gally.
— Il faut penser rapidement lorsqu’un homme comme Gregory Parsloe crache déjà dans ses mains et se prépare à chercher qui dévorer. À propos, Beach, pas un mot de tout cela à lord Emsworth. Nous n’avons pas besoin qu’il se morfonde et qu’il abandonne dès les premières dix minutes, ce qu’il ne manquerait pas de faire s’il était au courant. C’est un brave garçon, Clarence, mais un lamentable conspirateur. Vous me suivez, Beach ?
— Oh ! oui, bien sur, monsieur Galahad.
— Penny ?
— Oh ! de mon côté, rien à craindre.
— Brave petite. L’enjeu est trop important pour que nous prenions aucun risque. Les espoirs et les rêves de mon frère Clarence reposent sur Maudie, et aussi le sort des quelques piécettes que vous et moi, Beach, avons misées sur l’Impératrice. Appelez-la immédiatement au téléphone…
— Est-ce qu’on peut avoir l’Impératrice au téléphone ? demanda Penny émerveillée, pensant qu’on pouvait tout attendre de cette étonnante bête.
Gally fronça les sourcils.
— Je veux parler de Mrs. Maudie Beach Montrose Digby Stubbs Bunbury. Joignez-la immédiatement et dites-lui d’empaqueter sa brosse à dents et ses verres grossissants et de venir nous retrouver dès qu’elle le pourra.
— Très bien, monsieur Galahad.
— Allez-y carrément. Faites-lui miroiter tous les agréments du château de Blandings et dites-lui qu’elle trouvera non seulement un oncle très cher, mais l’un de ses plus ardents admirateurs de la belle époque du Critérion.
— Oui, monsieur Galahad.
— Je vais maintenant apprendre à ma sœur Constance qu’à la pressante demande de Miss Donaldson j’ai invité la vieille amie de son père, Mrs. Bunbury, à venir passer une semaine ou deux parmi nous. Je ne crois pas qu’elle refuse, mais si elle émettait la moindre objection ou faisait la tête, je l’écraserais comme un vermisseau.
— Vous écrasez les vermisseaux ? fit Penny, intéressée.
— Fréquemment, répondit Gally.
Et il s’éloigna pour reparaître quelques minutes plus tard, exultant de joie derrière son monocle.
— Tout va bien. Elle a acquiescé comme un agneau. Elle semble avoir un respect infini pour votre père. Penny, sans aucun doute à cause de son écœurante fortune. Et maintenant, continua Gally, maintenant que nous avons terminé le travail préparatoire, nous pouvons nous détendre un peu. Je crois que quelques gouttes supplémentaires de porto feraient notre affaire. Qu’en dites-vous, Penny ?
— Pour moi, allez-y comme si c’était de l’eau.
— Et pour vous, Beach ?
— Merci, monsieur Galahad. Un peu de porto sera le bienvenu.
— Alors, attrapez la bouteille, et versez. Et tout en versant, poursuivit Gally, dites-vous bien que la tempête peut se calmer et les nuages noirs se dissiper. Tant que votre sort est entre les mains de Galahad Threepwood, tout est pour le mieux.
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