Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
En disant que Gally se trouvait dans le salon ambre avec tout le monde, Beach avait parlé sans être tout à fait au courant de la situation. Il était en effet dans le salon un moment auparavant, mais il venait tout juste d’en sortir pour s’installer sur la terrasse avec son amie Maudie. Si un observateur s’était trouvé sur les lieux, il aurait eu l’impression que sa compagne et lui étaient préoccupés. Alors qu’on aurait pu s’attendre à un joyeux échange de souvenirs, ils demeuraient tous deux silencieux, chacun absorbé dans ses pensées.
Il existe sans doute, de par le vaste monde, des femmes pleines d’angéliques dispositions qui, après avoir été abandonnées à la porte de l’église par un monsieur de leurs amis, sont capables d’accepter cette trahison avec sérénité, en se disant qu’après tout les hommes seront toujours des hommes, mais Maudie n’était pas de celles-là. C’était une nature fière et impétueuse et la rancune brûlait encore en son cœur. Elle avait, pendant des années, accumulé un certain nombre de choses bien senties qu’elle se proposait de dire à cet amoureux infidèle si jamais elle le rencontrait et il était assez amer de penser que, maintenant qu’ils étaient à trois kilomètres l’un de l’autre, cette rencontre était plus improbable que jamais. Dans sa position, elle pouvait difficilement demander qu’on la conduisit en voiture à Matchingham Hall et elle répugnait à faire le trajet à pied, en plein été, sous le soleil. Son opinion sur la marche à pied était sensiblement la même que celle de sir Gregory Parsloe.
Il y avait alors dans le décor du château de Blandings une telle collection d’âmes en détresse qu’on aurait pu difficilement lancer une tuile au hasard sans en frapper une. Et l’âme tourmentée de Maudie Stubbs, alias Bunbury, était en tête de liste.
La mélancolie de Gally pouvait aussi facilement s’expliquer. Avec la cousine du citoyen Parsloe en contact quotidien avec l’Impératrice, la fiancée du citoyen Parsloe installée dans la place, le citoyen Parsloe lui-même se frottant les mains en chantant : « Yo ho ho et une bouteille de Slimmo », on ne pouvait vraiment pas attendre de lui une bonne humeur à toute épreuve. Ajoutez à cela la tragédie qui avait assombri les amours de Penny Donaldson et de l’excellent jeune Vail ; mettez encore en supplément la conversation téléphonique qu’il avait eue avec Gregory Parsloe quelques minutes avant le dîner et vous ne serez plus étonné qu’il ne se montrât pas aussi pétulant qu’à l’ordinaire.
Il est impossible de dire combien de temps dura le silence. Mais le charme fut rompu par l’arrivée de lord Emsworth qui surgit du salon comme s’il cherchait quelqu’un. En voyant Maudie se diriger vers la terrasse, il lui avait semblé que s’offrait une occasion unique de lui dire quelques mots hors du champ de vision de sa sœur Constance. Il n’aurait pu souhaiter de meilleures conditions pour un tête-à-tête. La lune sereine promenait sa trajectoire au milieu d’un ciel pur, les senteurs des floraisons nocturnes embaumaient l’air. Lord Vosper, qui, outre un revers terrifiant au tennis, possédait une jolie voix de ténor, chantait au piano une rengaine sentimentale et lord Emsworth sentait que se promener à la brume aux côtés de Maudie couronnerait le tout.
Un étrange et nouveau tourment chatouillait le creux de l’estomac de lord Emsworth depuis le jour où son frère lui avait présenté, sur cette même terrasse, la veuve du regretté Cedric Stubbs. C’était un homme qui, depuis la disparition de sa première femme, vingt ans auparavant, s’était donné pour tâche d’éviter toute compagnie féminine. Il ne pouvait, évidemment, prétendre les esquiver toutes, car les femmes emploient des moyens pervers pour surgir aux moments les plus inattendus, mais il savait agir vite et avait une façon de disparaître brusquement, comme un canard plongeant sous l’eau, qui donnait d’excellents résultats. Il était reconnu et admis, dans son petit cercle, que le neuvième comte d’Emsworth ne s’intéressait pas au beau sexe, et que toute femme qui essayait de lui arracher un compliment le faisait à ses risques et périls.
Pourtant, dès le début, il avait été étrangement attiré par Maudie. Sa personnalité le fascinait. « Séduisante » était le mot qui convenait. Quand il rencontrait le regard de Maudie, c’était un peu comme s’il rencontrait un regard signifiant : « Venez donc me voir un de ces jours », et aussi étrange que cela paraisse, celle idée lui semblait admirable. C’est pourquoi il était sorti sur la terrasse dans l’espoir d’une agréable conversation.
Ces choses-là, malheureusement, ne vont jamais à notre gré. Ici la terrasse, baignée de lune. Ici elle, baignée de lune. Mais ici aussi, détail imprévu, Galahad, également baigné de lune, et cette constatation arracha un brusque « Oh !… Ah !…» à ses lèvres. La présence d’un tiers fit fondre comme neige son humeur romanesque.
— Hello ! Clarence, dit Gally. Comment ça va, mon vieux ?
— Très bien, très bien, répondit lord Emsworth, en se glissant de nouveau vers le salon à la manière d’un spectre familier déçu par la maison qu’il aurait eu pour tâche de hanter.
Maudie sortit de sa rêverie.
— N’était-ce pas lord Emsworth ? demanda-t-elle, car il lui semblait avoir aperçu quelque chose qui s’agitait non loin d’elle.
— Oui, il vient de surgir, dit Gally, mais il est parti en grommelant je ne sais quoi. Il devait marcher en dormant, je suppose.
— Il est un peu distrait, n’est-ce pas ?
— Oui, je crois que c’est le mot qui convient. S’il lui arrive d’avoir les idées claires, c’est rarement en notre présence. Vous ai-je raconté l’histoire de Clarence et de la noce d’Arkwright ?
— Je ne crois pas.
— Bizarre. Cette histoire date de l’époque où j’étais votre client au Critérion et je l’ai racontée à bien des gens. Je me demande pourquoi je vous en ai privée. Les Arkwright habitaient à Bridgnorth et leur fille Amélie devait se marier. Mon frère Clarence fit un nœud à son mouchoir pour ne pas oublier d’adresser un télégramme de félicitations à la mère de la mariée le jour de cet heureux événement.
— Et il l’oublia ?
— Oh ! non. Il l’envoya. « Avec mes plus chaleureux compliments pour cet heureux événement. »
— Eh bien ! n’était-ce pas parfait ?
— Parfait. On n’aurait pu faire mieux. Le seul ennui, c’est que dans un moment de distraction il l’envoya non pas à Mme Arkwright, mais à une de ses amies, Mme Cart, qui avait eu la douleur de perdre son mari le malin même… Le diabète, triste chose ! Nous étions tous très affectés, mais sans aucun doute le télégramme la réconforta. Et l’histoire de Clarence et de la salade ?
— Non.
— Apparemment je ne vous ai raconté aucune de mes meilleures histoires. C’était à une époque où il était plus jeune et où je pouvais l’emmener à Londres de temps en temps. Même alors, il était difficile de le présenter sous un aspect brillant et avantageux aux yeux du monde et faire de lui le clou d’une réunion. Il possédait cependant un don : il savait admirablement préparer la salade. En tant que son imprésario, je mettais ce talent en avant en toute occasion. Quand les gens s’approchaient de moi pour me dire : « Dites donc, Gally, ai-je raison de croire que ce frère que vous remorquez dans tous les coins de la capitale est aussi dynamique qu’un bloc de saindoux et aussi amusant qu’une lettre de faire-part ? », je ne manquais jamais de leur répondre : « Jusqu’à un certain point, mon cher Jones ou Smith, vous avez raison. Clarence a des moyens limités en tant que feu d’artifice, mais vous ignorez avec quel chic il peut vous tourner une salade. Demandez-lui donc de vous en préparer une à l’occasion. » Cette réputation grandit. Les gens en étaient arrivés à se le montrer du doigt en pleine rue, disant : « C’est le fameux Emsworth, celui qui sait préparer des salades. » Vint un jour où je le présentai au Club des Pélicans, me sentant un peu comme l’imprésario d’une puce savante un soir de générale. On lui remit de la laitue, des tomates, on lui passa l’huile, le vinaigre et la ciboulette, puis il se mit à l’ouvrage.
— Et fit tout de travers ?
— Pas du tout. Ce fut un vrai succès. Il s’était coupé le doigt le matin même et portait un doigtier. J’avais même craint que cette poupée ne brisât son style habituel, mais il ne sembla pas gêné le moins du monde. Il détacha les feuilles, les tria, les mélangea, les redétacha, les lava, les remélangea avec un coup d’huile par-ci, un coup de vinaigre par-là, et la salade fut à point en temps voulu dans un énorme saladier, et tous les assistants se ruèrent à l’assaut comme une bande de loups affamés.
— Et cela leur plut ?
— Ils adorèrent cette salade. Ils la dévorèrent jusqu’au dernier brin. Il ne resta même pas un grain de ciboulette ou une parcelle de laitue dans le récipient. Et tandis que tout le monde venait féliciter Clarence et lui appliquer de grandes claques dans le dos, je remarquai qu’il paraissait malheureux cl ennuyé. « Qu’y a-t-il, mon vieux ? lui demandai-je. Quelque chose qui ne va pas ? – Oh ! non, dit-il. Tout est parfait, parfait. Seulement, je crois que j’ai perdu mon doigtier. » Cela, c’est du Clarence tout pur. Un garçon en or, que j’adore comme le propre frère qu’il est d’ailleurs pour moi, mais un peu rêveur. Mon neveu Freddie nous disait une fois, je m’en souviens, que si l’on envoyait Clarence chercher une livre de pommes, il reviendrait avec un éléphant, et il y avait du vrai dans cette remarque. Il titube. Il entre en transe. Et en ce moment vous le voyez sous son plus mauvais jour, car il est très préoccupé. Il doit faire un discours demain, ce qui exige col dur et chapeau haut-de-forme et, naturellement, il a beaucoup de souci à cause de sa truie et des machiavéliques combinaisons du citoyen Parsloe. L’ombre de Parsloe rôde autour de lui comme la purée de pois sur Londres. Vous avez vu cette brune à allure de sirène qui vient juste de débarquer ici ?
— Miss Salt ?
— Exactement. La fiancée de Parsloe. Cela vous donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Le cercle se resserre sur nous, chère amie. L’étreinte d’acier se resserre. Avant longtemps… oh ! zut, voici quelqu’un, dit Gally en faisant claquer sa langue. La malédiction de Blandings, c’est qu’on ne peut avoir une minute de solitude. Oh ! non, tout va bien, c’est Penny.
C’était Penny, en effet. Lord Vosper, après avoir achevé sa ritournelle dans le salon ambre, venait d’en entamer une autre encore plus chargée de sentiment au centimètre carré et la jeune fille s’était sentie incapable d’en entendre davantage. Se levant en étouffant un sanglot, elle s’était précipitée vers la porte-fenêtre et s’en venait vers eux, pareille à la triste Ophélie.
— Par ici, dit Gally. Venez avec nous. Quelle belle nuit !
Penny se laissa tomber sur une chaise.
— Vous trouvez ?
— Allons, allons, dit Gally. Haut les cœurs, mes enfants ! Il ne faut surtout pas vous laisser abattre. Il règne un esprit beaucoup trop défaitiste dans cette baraque. Je voulais d’ailleurs vous le dire, Maudie. J’ai remarqué que chez vous aussi le moral faiblissait. Quand je vous ai raconté l’histoire de Clarence et de la salade qui aurait dû vous faire tordre de rire, vous m’avez regardé avec une mine d’enterrement. Que se passe-t-il donc ? Vous ne vous plaisez pas ici ?
Maudie soupira. Le château de Blandings était pour elle un séjour de rêve.
— Si. Tout est magnifique. Mais je sens que je ne suis d’aucun secours. Je ne vous suis pas plus utile qu’un rhume de cerveau.
— Allons, allons.
— C’est la vérité. Mon oncle Sébastien…
— Pas si fort. Les châteaux ont des oreilles.
— Mon oncle Sébastien, continua Maudie en baissant la voix, a commis une erreur quand il vous a parlé de moi. Il semble m’avoir présentée comme une sorte de Sherlock Holmes. Or tout ce que j’ai fait depuis la mort de Cedric n’a guère consisté qu’à surveiller l’agence, à répondre au courrier, à expédier les factures et à jeter un petit coup d’œil sur les affaires courantes. Je n’ai jamais eu d’activité qui ressemblât de près ou de loin au travail d’un détective et ne saurais pas comment m’y prendre. Ce genre de travail regarde MM. North, Connor et Fauntleroy. Je suppose, par exemple, que vous avez besoin pour un divorce d’un constat de flagrant délit : vous venez me voir et je vous réponds : « Parfait, versez-moi des arrhes et donnez-moi tant par semaine d’enquête. » Puis je transmets le dossier à MM. Fauntleroy, Connor et North. Je ne vois pas l’intérêt pour vous de ma présence ici.
Gally lui tapota la main.
— Au contraire, il faut rester avec nous, ma chère enfant. Votre appui moral est inestimable. Et un de ces jours, vous allez avoir une idée formidable qui résoudra toutes, nos difficultés. Une fille astucieuse comme vous ? Allez, allez, ne m’en dites pas plus. Je ne serais pas tellement surpris que vous mijotiez déjà quelque chose.
— Effectivement.
— Je vous, l’avais bien dit.
— J’étais sur le point de vous proposer une solution quand Miss Donaldson est arrivée.
— Oh ! mais vous pouvez parler librement en présence de Miss Donaldson qui est au courant de la plupart de mes affaires.
Maudie jeta, par précaution, un regard autour d’elle. Ils étaient seuls, loin de tous les regards. Dans le salon lord Vosper devait être en train de chanter, à en juger par le son, quelque chose de si plaintif qu’ils s’estimèrent heureux de ne pouvoir en saisir les paroles. Cependant, la mélodie seule impressionnait Penny.
— Ce que j’ai pensé, c’est ceci. Pourquoi ne dérobez-vous pas le cochon de Bouboule ?
— Quoi ?
La crainte d’avoir outrepassé la limite des choses permises à une femme bien élevée effleura Maudie pendant une seconde, mais elle s’en délivra très vite. Elle connaissait Galahad depuis trop longtemps pour croire qu’il pût se formaliser.
— Oui. Comme il semble prêt à essayer n’importe quoi pour faire, du tort à votre truie, pourquoi ne tirez-vous pas les premiers ? L’attaque… Comment donc disent les gens ?
— L’attaque, c’est le meilleur moyen de se défendre.
— C’est exact. Si j’étais à votre place, je me glisserais chez lui et j’attendrais qu’il n’y ait plus personne.
Gally lui tapota la main une fois de plus.
— Ce que vous proposez, ma chère Maudie, serait sans aucun doute la solution idéale et votre suggestion confirme avec force la haute estime où je vous tenais. Mais il y a un obstacle. L’ennui, c’est qu’il y aura toujours quelqu’un là-bas.
— Comment le savez-vous ?
— Je le tiens de source autorisée. J’ai été appelé au téléphone juste avant le dîner. C’était le jeune Parsloe. Il m’avait lancé cet appel, me dit-il, pour me prévenir que si j’étais tenté d’entreprendre des travaux d’approche camouflés, je ferais bien d’y réfléchir à deux fois, car il avait muni son gardien de porcs, Wellbeloved, d’une solide carabine à répétition, en lui laissant toute liberté de tirer au jugé sur les ombres suspectes. Voilà maintenant où nous en sommes. Je ne sais pas ce que vaut cet imbécile comme tireur à la cible, mais je n’ai pas la moindre envie de m’en rendre compte par moi-même. Ce serait m’écarter de ma ligne de conduite habituelle que de me trouver pendant quelques semaines dans l’obligation d’absorber mes repas en station debout, parce que George Cyrill Wellbeloved m’aurait expédié une bonne charge de chevrotine dans le… vous me comprenez… d’ailleurs, pas plus là qu’à tout autre endroit ! Comme je viens de vous le dire, je suis, en théorie, emballé par cette idée d’aller chiper le cochon de Parsloe. Nous pourrions le dissimuler dans la cabane des gardes-chasse à la corne ouest du petit bois et le garder là, au secret, indéfiniment. Mais les choses étant ce qu’elles sont…
Maudie secoua la tête.
— Je vois. On ne peut rien faire.
— Rien, je le crains, aussi longtemps que George Cyrill Wellbeloved…
Gally s’arrêta court. La voix de Sébastien Beach, résonnant brusquement par-dessus son épaule, le fit se dresser d’un bond comme un cabri au soleil du printemps. Absorbé par toutes ces considérations, il n’avait pas remarqué la présence du maître d’hôtel.
— Vous m’avez fait mordre la langue, Beach, dit-il d’un ton de reproche.
— Excusez-moi, monsieur Galahad. J’aurais dû tousser.
— Ou faire fonctionner le klaxon. Qu’y a-t-il ?
— Une personne est là qui demande à vous voir. Monsieur. Le porcher Wellbeloved, monsieur Galahad.
— Wellbeloved ? (Gally se redressa de toute sa hauteur.) Vous voulez dire ce renégat maudit de gardien de pourceaux, ce traître, ce résidu de marécage… Il est ici ?
— Je l’ai laissé dans l’office, Monsieur. Il a beaucoup insisté pour vous parler, disant qu’il s’agissait de quelque chose de tout à fait urgent.
Une subite pensée traversa le cerveau de Gally. Il se frappa le front.
— Mon Dieu, il vient peut-être pour trahir Parsloe. Il retourne sa veste une fois de plus. Comme John Silver… Avez-vous lu L’Ile au Trésor, Beach ?
— Non, Monsieur.
— Ignorant ! Ou croyez-vous qu’il soit venu ici comme espion ? Eh bien ! non, dit Gally après avoir réfléchi une seconde, cela ne peut pas être ou pourquoi demande-t-il à me voir ? Est-ce qu’un espion à la solde de Napoléon Bonaparte se serait rendu dans le camp des Anglais avant la bataille de Waterloo pour demander une courte audience au duc de Wellington ? J’en doute. Hé bien ! je vais de ce pas écouter ce qu’il a à dire. Je vous suis, Beach, je vous suis.
— Si Monsieur veut bien passer par ici.
Le départ du plus doué parmi les causeurs de ce petit groupe provoqua de nouveau un long silence. Maudie était une femme qui parlait rarement si on ne lui adressait pas la parole, et si Penny avait été en humeur de bavarder un brin elle en eût été détournée par les miaulements plaintifs de lord Vosper. Il modulait pour l’instant quelque chose comme : « Tu m’as brisé le cœur, il faut nous séparer… je le savais pourtant… depuis le premier jour. » Et une fille qui se prépare à monter à l’autel aux côtés d’un homme qu’elle a choisi par erreur n’a pas envie de bavarder quand elle entend ce genre de choses.
Une fois de plus, l’arrivée de lord Emsworth rompit le charme. Espérant que son frère Galahad s’était peut-être retiré, il sortit à nouveau du salon pour faire une autre tentative de tête-à-tête et constata que Galahad était remplacé sur la terrasse par Penny Donaldson ! Il s’arrêta et murmura : « Euh !… »
Il y eut un nouveau et long silence.
— La lune, dit lord Emsworth, en pointant l’index vers cet astre.
— Oui, dit Maudie.
— Elle brille, dit lord Emsworth, lui rendant un hommage mérité.
— Oui, dit Maudie.
— Elle brille beaucoup, continua lord Emsworth.
— Oui, beaucoup.
Il parut sur le point de s’engager dans une brillante conversation, mais l’inspiration s’enfuit et, avec un : « Parfait, parfait, capital ! », il disparut à nouveau.
Penny, d’un œil distrait, le regarda battre en retraite.
— Croyez-vous qu’il ait bu ? demanda-t-elle.
C’était exactement ce que pensait Maudie. Aux jours anciens du Critérion, elle avait rencontré de nombreux clients qui se conduisaient d’une manière semblable, et ses yeux expérimentés ne trouvaient pas de différence entre son amphitryon et la multitude des jeunes gens qu’elle avait vu raccompagner gentiment par le coude à la porte de l’établissement.
Puis, un point de vue plus charitable l’emporta.
— Oh ! vous savez, il est très distrait.
— Oui, en effet. Je crois qu’il l’est.
— Gally le disait à l’instant.
— Ah ! oui…
Maudie hésitait.
— À propos de Gally, dit-elle, il m’a dit hier que vous…
— Oui…
— Il m’a dit que vous vous étiez fiancée par erreur.
— C’est tout à fait vrai.
Maudie se sentit rassurée. Comme toute femme, elle prenait un intérêt passionné à la vie amoureuse des autres femmes. Elle brûlait d’avoir une conversation à cœur ouvert avec Penny et elle craignait d’avoir parlé à contretemps, peut-être de l’avoir froissée.
— Eh oui, ainsi vont les choses, dit-elle. Personnellement, cela m’est arrivé une fois. J’ai été appelée un matin au téléphone, une voix m’a dit : « Coucou », j’ai répondu : « Oui », et cette voix a dit : « C’est Bouboule. » Alors j’ai dit : « Ça va, Bouboule ? » Et il m’a répondu : « Ça va, Maudie… dites-moi, voulez-vous m’épouser ? » Et j’ai répondu : « Oui, bien sûr. » Car j’étais très amoureuse de lui à cette époque, et très contente d’une pareille demande. C’est seulement lorsque les projets de lune de miel ont été fixés que j’ai compris que ce n’était pas le Bouboule que je me représentais, mais un autre Bouboule qui ne me plaisait pas le moins du monde. Et je me trouvais là, fiancée. Je ris souvent lorsque j’y pense.
— Qu’avez-vous fait ?
— Oh ! je l’ai balancé. Je lui ai dit d’aller se faire pendre ailleurs.
— Vous avez eu de la chance de pouvoir le faire.
— Une jeune fille peut toujours rompre des fiançailles, non ?
— Moi je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que si je faisais cela, lady Constance écrirait à mon père, mon père me ferait réintégrer l’Amérique par le premier bateau et je ne pourrai jamais plus revoir Jerry. Il ne peut se permettre de passer son temps à aller en Amérique, avec les prix exorbitants des paquebots.
— Je comprends. Vous seriez séparés par l’océan.
— Séparés irrémédiablement.
— Eh bien ! vous voilà dans une drôle de mélasse !
Penny convenait que le terme de « mélasse » résumait parfaitement la situation quand lord Emsworth reparut. Les Emsworth avaient fait l’admiration de tous au cours des siècles grâce à leur courage obstiné et il avait résolu de conduire l’opération Maudie jusqu’au bout.
— Euh !… dit-il. Euh !… madame Bunbury… Je… oui… ah !… je vais jeter un coup d’œil à l’Impératrice… Et je me demandais si vous ne m’accompagneriez pas.
— Volontiers, répondit Maudie.
— Capital, capital, dit lord Emsworth. Capital, capital…
Ils avaient à peine disparu qu’un bruit de pas se fit entendre et Gally surgit.
Même dans la lumière diffuse de la lune, il était facile de voir qu’il exultait. Ses yeux brillaient et tout son comportement était celui d’un homme qui aurait trouvé l’oiseau bleu. Quelle qu’ait été la teneur de sa conversation avec George Cyrill Wellbeloved, il était évident que cette rencontre avait eu sur lui l’effet d’un tonique.
Ses premiers mots ne laissèrent aucun doute à ce sujet.
— Je crois aux fées, dit-il. Le Père Noël existe. Penny, savez-vous ce qui se passe ?
— Quoi ?
— Écoutez-moi de toutes vos oreilles. Cette gargouille de Wellbeloved a épanché son cœur dans mon sein. Figurez-vous que Parsloe, afin de le maintenir en forme et le pied leste, l’a mis sans ménagement au régime sec et a donné l’ordre à tous les cafés de Market Blandings de ne plus lui servir à boire. Vous demandez si cette mesure a supprimé le soleil du ciel de Wellbeloved ? Bien sûr ! Le pauvre type est au désespoir. Il s’est rappelé que j’avais un cœur compatissant et il est venu me demander de faire quelque chose pour lui.
— C’est-à-dire vous demander d’intervenir auprès de Parsloe ?
— Non, pas du tout. Cela ne sert à rien d’intervenir auprès d’un cœur de pierre comme celui de Parsloe. Cet homme n’a pas d’entrailles et ignore toute pitié. Wellbeloved m’a supplié de lui donner à boire. Comprenez-vous l’importance énorme de cela ?
— Non.
— Vous me décevez. Je vous aurais crue capable de tout comprendre sur-le-champ. Eh bien ! que diable, cela veut dire que maintenant la voie est libre et que la menace de la carabine à répétition n’existe plus. J’ai donné l’ordre à Beach de le garder à l’office et de l’imbiber jusqu’à ce que l’alcool lui sorte par les narines. Pendant ce temps, je prends la voiture, fonce vers le repaire de Parsloe et emporte son cochon dans cette cabane à la corne ouest du petit bois dont je vous ai parlé. Avez-vous des questions à poser ?
— Oui, dit Penny. Le cochon de Parsloe n’est-il pas très gros ?
— Oh ! énorme. Un colosse !
— Alors comment allez-vous le transporter ?
— Ma chère enfant, les cochons ont des anneaux passés dans le nez, ce qui facilite grandement toutes les opérations, soit pour les tirer, soit pour les traîner.
— Vous n’y arriverez jamais.
— Qu’est-ce que cela veut dire, que je n’y arriverai jamais ? J’y arriverai parfaitement. Quand Puffy Benger et moi avons volé le cochon du vieux Wivenhoe, le soir du bal des Célibataires à Hammer’s Easton, nous avons dû lui faire grimper trois étages avant de pouvoir le cacher dans la chambre de Plug Basham et nous avons trouvé cette tâche on ne peut plus facile. Un vrai jeu d’enfant. Mon neveu Ronald, obéissant à des mobiles que je n’ai pas eu le temps d’approfondir, a réussi tout seul un jour à nous enlever l’Impératrice. Et l’insinuation que je suis incapable d’accomplir une tâche à la portée d’un jeune blanc-bec comme Ronnie Fish m’offense. Je n’y arriverai pas ! poursuivit Gally, brûlant d’un légitime courroux, j’y arriverais en le portant sur ma tête, les yeux bandés et un bras attaché dans le dos. C’est pourquoi, si vous voulez participer au jeu, Penny Donaldson, vous ferez bien de vous secouer. Venez, Watson, venez, la partie commence !