Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
Avec soulagement elle songea que, le lendemain soir, Penny Donaldson serait de nouveau à l’abri au château de Blandings et hors de portée de la sphère d’influence Vail. Une fois de plus lady Constance apprécia la sécurité et le refuge qu’offrait Blandings Castle. Blandings avait toutes les qualités : du bon air, un décor pittoresque, une vie paisible comme au bon vieux temps, et, par-dessus tout, pas un Vail à cent lieues à la ronde.
II
Quand de jeunes personnes comme Gloria Salt, organisant un dîner avec un vieil ami, disent qu’elles vont s’habiller, elles emploient ce mot au pied de la lettre, c’est-à-dire qu’elles s’apprêtent à se harnacher de telle sorte que les autres clients, dans la salle de restaurant, feraient bien de se munir d’une paire de lunettes noires. Jerry, l’attendant trois heures plus tard dans le hall de « Chez Mario », crut s’évanouir à la vue de ce qui approchait en se balançant à travers le tambour d’entrée, avec une vingtaine de minutes de retard sur l’heure fixée pour le rendez-vous.
Si l’on songe que, depuis plusieurs années, leurs rencontres s’étaient bornées aux terrains de golf et aux tables de lunch, on comprendra que Jerry ait oublié à quel point Gloria pouvait être éclatante quand elle s’habillait pour le soir.
Gloria Salt était grande et mince et du dernier chic dans l’élégance langoureuse. Bien qu’elle pût envoyer rouler une balle de golf à plus de trois cents mètres et battre son service en foudroyants canons sur un court de tennis, sa beauté brune était celle même de Cléopâtre. Un individu un peu nerveux la rencontrant ce soir-là aurait eu quelques excuses à ne savoir que lui offrir d’un cocktail ou d’un aspic.
Il aurait eu tort dans les deux cas. Elle eût refusé le serpent, comme elle venait de refuser de partager un martini avec Jerry.
— Je n’y touche jamais. Impossible de rester en forme si vous avalez de tels ingrédients. C’est ce que j’ai expliqué à mon futur seigneur et maître, dit Gloria comme ils s’asseyaient à leur table, « Renoncez au gin à l’angoustoura, Greg, lui ai-je dit, évitez le whisky et, pendant que vous y êtes, abandonnez toute alimentation lourde. Faites de la culture physique chaque matin, car une jeune fille qui épouse un homme doté de votre silhouette doit avoir la désagréable impression de devenir bigame. »
— Et comment a-t-il pris cela ?
— Il a beaucoup ri de la plaisanterie, mais un peu moins des recommandations.
— Il est corpulent, ce Parsloe ?
— Il aurait une belle valeur marchande s’il était vendu au poids.
Jerry avait hâte d’en finir avec les préambules et d’en arriver à la grande affaire de ce dîner, mais il faut demeurer courtois lorsqu’on traite ses amis. On ne doit pas parler affaires avant d’avoir attaqué le saumon froid. Il était, en outre, extrêmement curieux de connaître le fond de la sombre histoire à laquelle son invitée avait fait allusion – si l’on peut dire – lorsque, quelques heures plus tôt, elle lui avait parlé de lord Orlo Vosper. Jerry, qui connaissait ce précieux ornement de la pairie depuis sa plus tendre enfance et l’aimait beaucoup, était attristé de voir ces deux cœurs séparés.
— Le vieux frelon a bien changé, commença-t-il.
— Quel vieux frelon ?
— C’était le surnom de Vosper quand il était gamin. Nous allions en classe ensemble.
— C’est vrai. À Borsal, je crois. Lui donniez-vous des coups de pied ?
— Bien sûr que non. Je ne lui ai jamais donné de coups de pied. Je l’aimais comme un frère.
— Il a perdu la seule chance de sa vie, dit Miss Salt d’un ton amer. Car s’il avait reçu quelques bons coups de pied deux ou trois fois par jour lorsqu’il était en classe, les dimanches compris, il ne serait pas l’insupportable pou vaniteux qu’il est devenu.
— Vous trouvez que c’est un pou vaniteux ?
— Oui, et je le lui ai jeté en pleine face !
— Et quand cela ?
— Sur le court de tennis, à Eastbourne, et je le lui ai répété en regagnant les bâtiments du club. Je lui aurais dit la même chose au vestiaire s’il y avait été, mais les femmes ont leur vestiaire à part. « Vous êtes le champion du monde des poux vaniteux », lui ai-je dit, en lui restituant sa bague de fiançailles.
— Oh ! vous étiez officiellement fiancés ?
— Je vous en prie, n’insistez pas. Tout le monde a le droit de se tromper.
— Je n’avais pourtant rien vu de cela dans les journaux.
— Nous devions l’annoncer immédiatement après le tournoi de Wimbledon.
— Qu’a-t-il pu faire pour vous mettre dans un tel état ?
— Je vais vous le dire. Nous jouions ensemble dans le double-mixte. Je reconnais que je n’étais pas tout à fait dans ma forme habituelle, mais ce n’était pas une raison, quand nous eûmes perdu le premier set, pour venir patauger dans le carré du court que je défendais et reprendre les balles à ma place comme si j’étais une vieille tante paralysée des deux jambes et qui aurait appris depuis une semaine à jouer au tennis par correspondance. « À moi, hurlait-il. À moi, à moi », et que pouvais-je faire ? Me ratatiner modestement dans un coin en le suivant avec des yeux béants d’admiration, en disant : « Ô toi, mon champion adoré. » Eh bien ! non, monsieur. Je lui ai dit que s’il ne cessait pas à l’instant de piétiner mes plates-bandes, je lui brûlerais la cervelle, s’il en avait une. Cela le calma un certain temps. Il se tint plus tranquille. Mais chaque fois que j’avais la malchance de rater une balle, et cela peut arriver à n’importe quelle femme un peu émotive, surtout après un pareil incident, il levait le sourcil d’un air supérieur et ricanait : « Lamentable… lamentable ! » Et lorsque nous eûmes perdu – 2/6, 3/6 – il me dit que c’était pitoyable et que si je l’avais laissé… Bref, c’est alors que tout a été rompu. Peu de temps après je me suis fiancée à Parsloe.
Jerry fit entendre un claquement de langue, et comme son invitée lui demandait, non sans humeur, la raison de ce bruit idiot, et s’il se croyait au Grand Prix en train d’encourager son cheval à sauter la rivière des tribunes, il lui expliqua que toute cette histoire lui faisait de la peine. Oui, vraiment de la peine. C’est une grande tristesse de voir deux vieux amis se disputer. Il était très attaché à lord Vosper depuis le temps où ils se lançaient des fléchettes en papier trempées dans l’encre et gardait à Gloria toute l’affection que les hommes éprouvent pour les femmes qu’ils auraient pu épouser.
— Le frelon est-il au courant ?
— Je suppose. La nouvelle a paru dans le Times.
— Cela a dû lui faire un choc.
— Je l’espère bien.
— Où est-il maintenant ?
— Dieu seul le sait. Moi, pas. Pour l’amour du ciel, n’en parlons plus. Je croyais que vous auriez attaché plus d’intérêt à ce que je vous ai dit cet après-midi au téléphone. J’imaginais que vous me bondiriez dessus pour m’assaillir de questions. Et vous n’y avez même pas fait allusion !
Jerry s’étonna qu’elle prit en mauvaise part une discrétion qui n’était que courtoisie.
— Grands dieux ! bien sûr, je suis terriblement intéressé, mais j’attendais votre bon plaisir. Je n’aurais pas voulu vous laisser croire que c’était uniquement pour cela que je dînais avec vous.
— Cela vous fait plaisir de dîner avec moi ?
— Bien sûr, voyons !
— Vous n’aviez pourtant pas l’air tellement ravi.
— C’est que, voyez-vous, j’avais un autre engagement pour ce soir et je trouvais un peu difficile de le reporter.
— Une femme ?
C’était une façon bien vulgaire de décrire le plus sublime spécimen de l’espèce, mais Jerry laissa passer…
— Oui, une femme.
Les yeux de Gloria s’adoucirent d’un reflet de sympathie. Elle se pencha au-dessus de la table pour lui tapoter la joue.
— Je suis vraiment navrée, Jerry. Je ne savais pas. C’est sérieux ? Vous aimez vraiment ? Oui, je le vois rien qu’à la façon dont vous roulez des yeux. C’est bien, très bien. Quand cela vous est-il arrivé ?
— Il n’y a pas longtemps. J’ai fait un saut l’autre jour vers New-York et elle était sur le bateau, au cours du voyage de retour.
— Et quand vous mariez-vous ?
— Jamais. À moins que je ne trouve le moyen de me procurer ces deux millions !
— Vous en êtes là ? Vos romans ne rapportent-ils donc rien ?
— Pas la moitié de ce qu’il faudrait.
— Oui. Eh bien ! comme je vous l’ai dit, je regrette d’avoir été indiscrète, mais c’était ma seule chance de vous mettre la main dessus. Je pars demain en voiture dans le Shropshire pour un séjour dans un endroit qui s’appelle le château de Blandings.
Jerry sursauta.
— Le château de Blandings ?
— Vous le connaissez ?
Jerry hésita. Devait-il tout lui révéler au sujet de Penny ? Au fond de lui-même, il pensait que non. Moins on parle, mieux cela vaut.
— J’en ai entendu parler, dit-il. Un coin délicieux, je crois.
— C’est ce que tout le monde dit. Ce n’est qu’à deux ou trois kilomètres de l’endroit où gîte Gregory. Nous pourrons ainsi avoir quelque chance de nous rencontrer de temps à autre. Je pense, d’ailleurs, que c’est la raison qui a incité lady Constance à m’inviter. Tâchez maintenant de graver les mots « Château de Blandings » profondément dans votre crâne. Ce sont les clés du problème, et je vais vous expliquer en quoi ce problème consiste.
Un garçon apporta du roastbeef saignant et elle en prit une mince tranche. Jerry en prit deux avec quelques pommes de terre et Gloria lui conseilla d’être très prudent dans son alimentation. Elle était convaincue que c’était sa passion de toujours pour la bonne chère qui avait fait de sir Gregory Parsloe l’homme qu’il était… ou plutôt, car c’était une jeune femme qui aimait la précision, les deux hommes qu’il était devenu.
— Où en étions-nous ? demanda-t-elle après le départ du garçon.
— Vous étiez sur le point de me donner les clés du problème.
— C’est exact. Eh bien ! voilà. Écoutez-moi avec toute votre attention, car ce qui va suivre vous intéresse au plus haut point.
Elle avala un chou de Bruxelles. L’avantage des choux de Bruxelles est que vous pouvez en dévorer autant qu’il vous plaît sans risquer d’atteindre les proportions de sir Gregory Parsloe, baronnet du domaine de Matchingham.
— Je ne connais rien de la flore du château de Blandings, dit-elle, et je ne doute pas qu’elle présente un aspect chatoyant et varié, mais sa faune comprend, entre autres. Clarence, neuvième comte d’Emsworth, et sa sœur, lady Constance. J’ignore quelles relations existent entre ce noble lord et mon fiancé, mais lady Constance est en termes très amicaux avec lui. Au point que lorsqu’il a été question de trouver un nouveau secrétaire pour lord Emsworth, elle lui a demandé s’il pouvait faire quelque chose. « Avec joie, chère madame », a répondu Greg, et aussitôt il a décroché le téléphone pour me prier de m’occuper de la question, si toutefois cela ne me dérangeait pas trop. « Pas du tout, ô mon roi, lui ai-je dit. En effet, je connais quelqu’un. » Vous êtes ce quelqu’un.
Jerry resta bouche bée. La tranche de roastbeef se mit à danser dans son assiette.
— Vous ne voulez pas dire…
— La place est à vous si le cœur vous en dit et je vous conseille fortement de la prendre, car, bien que cela ne saute pas aux yeux, tout notre plan en dépend. Mais je présume que vous allez prendre cela de très haut et me dire qu’un Vail ne s’abaisse pas à solliciter un emploi de secrétaire.
Jerry se mit à rire. Qu’il pût refuser un poste dans la maison même où vivait Penny, une maison entourée d’épais buissons de roses et de recoins discrets, avec des tonnelles ombragées où ils se retrouveraient et deviseraient à leur aise, cette pensée lui semblait extravagante. Si on le lui avait demandé, il aurait accepté d’y travailler comme plongeur ou comme cireur de bottes.
— Je vais m’y rendre tout de suite. Vous ne pouviez rien me proposer qui me convienne mieux.
— Alors, c’est parfait. Voici maintenant le plan. J’ai rencontré il y a un an un garçon avec qui j’allais danser à l’époque d’Édouard le Confesseur, un jeune homme du nom de Hugo Carmody. Il m’a invitée à déjeuner et m’a raconté mille choses au sujet de Blandings Castle. Il a été pendant un certain temps le secrétaire de lord Emsworth et m’a fait mourir de rire en me racontant toutes sortes d’histoires divertissantes sur son compte. Vous me suivez ?
— Bien sûr, je vous suis !
— J’avais complètement oublié Hugo et tout le reste quand Greg m’a appelée au téléphone et le mot de « secrétaire » joint à celui de Blandings Castle m’a fait ressouvenir de tout. J’ai entrevu alors que je pouvais accomplir ma bonne action du jour. Il ressortait des propos de Hugo que le vieux bonhomme – je parle du comte neuvième du nom – est complètement entiché de tout ce qui concerne les cochons. Il consacre tous ses soins à une truie de grande valeur, une bête de concours appelée l’Impératrice de Blandings. On peut même dire qu’elle est son unique préoccupation. La position de secrétaire de Hugo avait été souvent assez menacée, mais il n’avait pour l’affermir qu’à entamer le chapitre des cochons. Il y eut même des moments où son éloquence porcine atteignait de si hauts sommets qu’il avait l’impression que lord Emsworth lui aurait fait cadeau de tous ses biens, y compris la moitié du comté. Si j’ai pensé à vous quand Greg m’a parlé d’un secrétaire, c’est que je me suis dit qu’en arrivant au château de Blandings avec les derniers tuyaux sur la vie et les conditions d’amélioration de l’élevage des cochons, vous pourriez peut-être obtenir de lord Emsworth ce prêt de deux millions dont vous avez besoin. Naturellement, je ne dis pas que ce soit tout à fait sûr. Beaucoup d’hommes d’âge mûr, aussi bienveillants qu’ils soient à l’égard d’enthousiastes jeunes gens, tiquent et rentrent dans leur coquille si ces derniers ont l’air de vouloir leur sauter sur les genoux pour fouiller dans la poche intérieure de leur veston. En ce qui vous concerne, il ne s’agit nullement d’un cadeau. Ce n’est en réalité qu’un simple emprunt, offrant toute garantie si l’on veut bien se rendre compte que de telles stations de cure ramassent l’argent à la pelle. Il faudrait lui présenter cela sous l’apparence d’une proposition commerciale : « Lord Emsworth, commenceriez-vous, ne voudriez-vous pas augmenter vos revenus ? Si cela vous intéresse, j’ai une affaire pour vous », et vous enchaîneriez sur votre proposition d’achat en lui offrant un large intérêt pour le capital investi. Un vieil hibou dans son genre doit certainement avoir placé toutes ses disponibilités en bons du Trésor à trois pour cent. Vous renifleriez avec mépris devant les bons du Trésor et lui offririez un placement de tout repos à dix pour cent. Je crois qu’il fléchirait. Mais attention ! je ne dis pas que vous allez débarquer demain après-midi au château de Blandings avec la certitude d’empocher un chèque de deux millions avant le couvre-feu. Mais après quelques semaines, après l’avoir amadoué par votre connaissance encyclopédique en matière de cochons, je ne vois pas pourquoi vous ne tenteriez pas la chance. Réfléchissez bien.
Jerry réfléchissait et il émit une objection.
— Mais je ne possède aucune connaissance encyclopédique en matière de cochons.
— Il y a des millions de livres que vous pouvez lire à ce sujet. Allez au muséum et demandez tous les ouvrages traitant de la question. Si j’étais à votre place, je vous jure bien que je deviendrais experte en la matière en deux jours. Vous ne supposez tout de même pas que Hugo Carmody ait pu posséder de grandes notions sur les cochons ! Toute son information tenait dans le bacon qu’il mangeait à son breakfast. Quand il se sentait sur le point d’être congédié et qu’il entendait par anticipation la porte claquer, il se faufilait à la faveur de la nuit dans la bibliothèque de lord Emsworth et piochait dans les bouquins jusqu’à l’heure du petit déjeuner. À ce moment, m’a-t-il dit, malgré une certaine tendance à s’endormir sur son siège, il pouvait parler de cochons. Vous êtes bien capable de faire ce que Hugo a fait, n’est-ce pas ? Ou n’êtes-vous qu’un vermisseau sans entrailles, incapable d’aucun effort ?
Ainsi se serait adressée Cléopâtre, à qui elle ressemblait si étrangement, à celui de ses soldats qui aurait eu besoin de regonfler son courage avant la bataille d’Actium. Et de même qu’à ces mots le soldat se serait redressé sur ses ergots avec des yeux de flamme, de même fit Jerry en bondissant hors de son siège avec un regard incendié.