Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
Il la regarda avec appréhension, comme un gars du Milieu coincé par des policiers. Une longue et pénible expérience lui avait appris que toute visite de Connie signifiait de nouvelles complications. Rassemblant ses forces, comme toujours en pareil cas, il s’apprêta à opposer une dénégation énergique aux accusations qu’elle allait peut-être lui jeter à la tête. C’était un partisan convaincu de la méthode du « Niez toujours » et il l’appliquait avec beaucoup d’efficacité.
Pour une fois, cependant, le but de Connie semblait pacifique. Son attitude était sereine, aimable même.
— Oh ! Clarence, dit-elle, savez-vous où est Pénélope ?
— Qui ?
— Pénélope Donaldson.
— Qui est Pénélope Donaldson ? demanda courtoisement lord Emsworth.
Lady Constance soupira. Si elle n’avait été la descendante d’une centaine de comtes d’Emsworth, elle aurait même reniflé avec mépris. Elle perdit son air affable, se frappa le front d’une main chargée de bagues et leva les yeux au ciel.
— Pénélope Donaldson, reprit-elle avec l’intonation doucereuse d’une femme qui s’efforce à la patience pour parler au moins intelligent des rejetons de la dernière couvée de l’oie du métayer, est la plus jeune fille de M. Donaldson, de Long Island City, aux États-Unis d’Amérique, dont la fille aînée a épousé votre fils Frédéric. Pour vous rafraîchir la mémoire, je me permets de vous rappeler que vous avez deux fils – l’héritier du titre, Bosham, et l’autre, le plus jeune, qui se nomme Frédéric. Frédéric s’est marié avec l’aînée des demoiselles Donaldson. La plus jeune de ces demoiselles Donaldson, celle qui porte le prénom de Pénélope, est actuellement notre invitée au château de Blandings. Votre domaine s’appelle bien Blandings, n’est-ce pas ? Et je vous demande si vous l’avez vue. Je vous en prie, Clarence, faites-moi l’amitié de ne pas rester là, bouche bée, en m’écoutant. Vous avez l’air d’un poisson rouge qui chercherait à gober des mouches.
Nous avons déjà dit que lord Emsworth pouvait avoir parfois des réflexes rapides.
— Ah ! oui, s’écria-t-il, illuminé, quand vous dites Pénélope Donaldson, c’est Pénélope Donaldson que vous voulez dire ? Parfait, parfait ! Et vous demandez si je l’ai vue ? Bien sûr ! Je l’ai vue à l’instant en compagnie de Galahad. Je regardais par la fenêtre juste au moment où ils passaient. Je crois qu’ils s’en allaient faire un petit tour, une promenade ou quelque chose d’approchant. Ils marchaient, expliqua lord Emsworth, précisant par là que son frère et sa jeune invitée américaine n’étaient pas montés sur des échasses.
Lady Constance émit un son semblable à celui que produit un pouce humide appliqué sur le couvercle d’un poêle chauffé à blanc.
— Ce n’est pas correct de la part de Galahad. Depuis qu’elle est arrivée au château, il n’a pas cessé d’accaparer cette jeune fille. Il devrait être un peu plus raisonnable. Il sait bien que la seule raison de la présence parmi nous de Pénélope Donaldson est que je veux lui faire connaître notre ami Orlo Vosper.
— Qui ?…
— Oh ! Clarence !…
— Qu’y a-t-il encore ?
— Si vous dites « Qui est Orlo Vosper ? » je vous lance quelque chose à la tête. Je suis sûre que votre distraction est une pose. Vous vous en servez pour mettre les gens en colère. Vous savez parfaitement bien qui est Orlo Vosper.
Lord Emsworth opina du chef.
— Oui, maintenant j’y suis. Un homme qui ressemble à une vedette de cinéma. Il est en séjour au château, ajouta-t-il sur le ton d’un conspirateur qui dévoile un secret bien gardé.
— C’est un détail qui ne m’a pas échappé, mais Pénélope semble tout faire pour l’éviter.
— Elle a raison. Ce garçon est assommant.
— Pas du tout, c’est un homme charmant.
— Il ne me charme pas, moi.
— C’est bien possible, car il ne parle pas de cochons à tout bout de champ.
— Il ne connaît rien aux cochons. Quand je lui ai montré notre Impératrice, il s’est mis à bâiller.
— Il trouve évidemment beaucoup plus de charme à Pénélope.
— Il a eu beau se mettre la main devant la bouche, j’ai bien vu qu’il bâillait.
— Ce serait un très beau mariage pour elle.
— Lequel ?
— Celui-là.
— Qui ? Quoi ?
— Oh ! Clarence !
— Eh bien ! comment voulez-vous que je vous suive quand vous tournez ainsi autour du pot. Allez-y carrément. Sans détours ! Qui doit épouser… qui ?
Lady Constance reprit son petit jeu du pouce humide qui grésille sur un poêle brûlant.
— Je voulais simplement vous dire, fit-elle d’un air las, que lord Vosper est visiblement attiré par Pénélope et que cela plairait énormément à M. Donaldson qu’elle l’épouse. Il appartient à l’une des plus vieilles familles d’Angleterre et l’une des plus riches. Mais que peut-il faire, si elle passe tout son temps avec Galahad ? Enfin, je vais l’emmener demain à Londres et Orlo nous y conduira dans sa voiture. Cela donnera peut-être quelque résultat. Vous m’écoutez, Clarence ?
— Je vous écoute. Vous me disiez que Pénélope allait à Londres avec M. Donaldson.
— Oh ! Cla-ren-en-ce !
— Ou plutôt avec Vosper. Pourquoi s’en aller à Londres par un temps pareil ? Drôle d’idée !
— Elle a un essayage… Sa robe pour le bal du Comté. Quant à Orlo, il est obligé d’aller voir son homme, d’affaires pour son impôt sur le revenu.
— Impôt sur le revenu, hurla lord Emsworth, écarquillant les yeux comme un cheval de bataille qui entend sonner la charge (les cochons et les contributions étaient les seuls sujets capables de le tirer de sa torpeur). Permettez-moi de vous dire…
— Je n’ai pas de temps à perdre, dit lady Constance.
Et elle sortit précipitamment.
Ces petits entretiens avec le chef de la dynastie se terminaient presque toujours par une sortie précipitée, à moins, bien entendu, qu’ils n’aient eu lieu dehors et que, ne pouvant sortir, elle se contentât de s’éloigner.
Demeuré seul, lord Emsworth se laissa glisser mollement sur son siège, savourant cette délicieuse impression de paix qu’éprouvent les hommes de goûts paisibles quand leurs compagnes les quittent après leur avoir dit tout ce qu’elles voulaient qu’ils sachent. Puis, comme il allait se replonger dans le Whiffle, son regard rencontra sur la table la pile de lettres qui l’attendaient. Il s’en saisit et se mit à les parcourir. Il avait déjà lu, relu et mis de côté une bonne demi-douzaine des plus plates missives qu’ait pu tracer une main d’homme, quand il tomba sur quelque chose d’un genre tout à fait différent – quelque chose qui lui fit brusquement lever les sourcils et lui arracha un « Bonté divine ! » de surprise.
C’était une carte postale illustrée, une de ces cartes brillamment enluminées à la vue desquelles nous, les gens de l’élite, nous claquons la langue avec mépris, mais qui procurent distraction et plaisir à nombre de gens de goûts plus communs.
Elle représentait une femme nue, Vénus, probablement, sortant de l’eau sur la plage d’une station balnéaire, avec un joyeux : « Je vois la vie en rose, bébé », inscrit sur un ballon qui s’échappait de sa bouche, et juste au-dessous, tracés d’une main féminine et hardie, étaient écrits ces mots : « Ah ! ah ! c’est aujourd’hui le grand jour, hein ? Bon anniversaire, chère vieille chose. Affectueux baisers. Maudie. »
Cette carte plongea lord Emsworth dans la stupeur. Il ne se souvenait absolument pas d’avoir jamais rencontré une Miss Maudie, ni aucune femme capable de cette chaleur de sentiments presque orientale. À l’inverse de son frère Galahad, parfait homme du monde et fringant cavalier, qui avait passé sa vie dans la plus joyeuse compagnie féminine et qui, dans son jeune temps, n’était jamais plus heureux que lorsqu’il était environné de filles de bar ou de petites danseuses, il s’était, lui toujours efforcé d’éviter toute rencontre et tout contact avec les demoiselles Maudie de ce monde.
Saisissant son lorgnon qu’il ne manquait jamais de laisser tomber sous le coup d’émotions violentes et qui pendillait au bout de son cordon, il glissa négligemment la carte dans sa poche et reprit son livre. Trop tard ! Le moment était passé.
Avec ces maîtres d’hôtel qui parlaient des Parsloe à tort et à travers, ces Connie qui lui cassaient les oreilles avec les Vosper et ces femmes mystérieuses qui lui envoyaient des baisers affectueux, il avait perdu momentanément tout pouvoir d’apprécier la littérature de M. Whiffle.