Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 41 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre IV

Jerry était encore pétrifié.

— Je ne comprends pas, dit-il. Pourquoi parlez-vous de l’Impératrice ?

— Et pourquoi ne parlerais-je pas de l’Impératrice ? Oh ! je comprends ce que vous voulez dire. J’ai oublié de vous mettre au courant. J’allais le faire lorsque vous vous êtes mis à imiter les jappements de mon chien Towser. C’est bien simple. L’animal que je viens d’amener ici, c’est l’Impératrice. Quand je suis arrivé à Matchingham et que je me suis faufilé jusqu’à l’étable, la première chose que j’ai vue, c’était elle. Parsloe, avec une astuce que je ne puis m’empêcher d’admirer, la gardait au secret là exactement à l’endroit où personne n’aurait jamais eu l’idée d’aller la chercher. J’avais, bien entendu, songé à visiter toutes les masures isolées, tous les réduits et toutes les caves, ne pouvant supposer un seul instant que ce diable d’homme l’avait installée tout bonnement à la vue de tous. Il avait employé le même truc que celui qui a été décrit par Edgar Poe dans son roman policier La Lettre escamotée. Je puis dire que je lui tire mon chapeau. J’ai immédiatement repris possession de l’Impératrice et l’ai ramenée. Mais nous n’avons pas de temps à perdre en palabres. Beach est-il là ?

— Oui, il dort dans la grande pièce.

— Ce n’est pas la peine de le déranger, dit Gally, compréhensif. Laissons ce brave homme à son sommeil. Nous allons la faire entrer par la petite porte de derrière.

Après quelques minutes qui parurent longues à Jerry, Gally revint en se frottant les mains et en arborant un sourire de satisfaction.

— Et maintenant, dit-il, je vais aller rendre compte à Clarence de cet heureux dénouement. Si vous vous sentez d’humeur à m’accompagner jusqu’au château pour dire un petit bonjour à Penny, je me ferai un plaisir de vous y conduire.

 

IV

Malgré tout ce qu’un critique d’art aurait pu reprocher à l’architecture de Sunnybrae, et il y avait là matière à de nombreuses remarques, il lui aurait fallu reconnaître que c’était un endroit commode pour se rendre au château de Blandings. Un kilomètre et demi ou deux séparaient les deux demeures, et c’est pourquoi, quelques minutes plus tard, la voiture de Gally stoppa de nouveau devant le porche de Sunny, mais cette fois avec lord Emsworth à son bord.

Lord Emsworth, profondément remué par les nouvelles que lui apportait Gally, n’avait cessé de babiller avec excitation depuis le début du trajet. Il babillait encore en pénétrant dans la grande pièce de la villa et ne s’arrêta de babiller qu’en voyant, à la place de Beach, sir Gregory Parsloe. Le seigneur de Matchingham était installé dans un fauteuil, les yeux fixés sur la photographie de l’architecte accrochée dans son cadre rose. Visiblement, il ne ressentait aucune estime particulière pour ce prince de la construction. Si par hasard on l’avait questionné à ce sujet, il aurait affirmé qu’il n’avait jamais rencontré semblable tête d’ahuri. Et il fallait convenir que, si l’on considère les architectes en général, celui-là, vu sous l’angle de la beauté, ne faisait pas honneur à la profession.

L’arrivée de lord Emsworth et de Gally l’arracha à sa contemplation et il leur jeta un coup d’oeil dont l’expression et l’intensité rappelait le regard que le policeman avait lancé à Jerry au début de leur duo sur les marches.

— Ah ! s’écria-t-il. Le rassemblement des vautours. J’avais dans l’idée que vous viendriez. Si vous êtes à la recherche de votre bandit de maître d’hôtel, je puis vous dire que vous arrivez trop lard.

Lord Emsworth rajusta son lorgnon, qui, fidèle à sa politique habituelle dans les minutes de surprise et d’émotion, avait abandonné le nez de son maître en sautant comme un fauve en liberté.

— Parsloe ! Que faites-vous ici ?

— Oui, dit Gally avec colère. Qui donc vous a permis de venir vous installer ici comme chez vous ? C’est trop fort ! Votre présence constitue un flagrant délit de violation de domicile et je vais dire au jeune Vail d’entamer immédiatement des poursuites.

— Qui est ce Vail ?

— Le locataire de cette maison.

— Ah ! c’est le type en question. Des poursuites, dites-vous. Il en serait bien empêché. Il est en prison, comme Beach.

— Beach ? (Gally le fixa avec surprise.) Beach n’est pas en prison. Vous devez confondre avec deux autres.

— M. Evans, le commissaire de police, est certainement en train de l’enfermer dans sa cellule, dit sir Gregory d’un ton agressif. Il se trouvait par hasard chez moi quand Wellbeloved est venu nous donner les dernières nouvelles.

— Quelles dernières nouvelles ?

Sir Gregory se carra dans le fauteuil comme quelqu’un qui sait que son histoire va produire un certain effet.

— Je m’étais installé dans mon cabinet de travail, commença-t-il, tout à la joie de pouvoir causer avec ma fiancée et fumer un cigare, lorsque Binstead, mon maître d’hôtel, est venu m’informer que Wellbeloved désirait me parler. Je l’ai prié de lui dire que j’irais le voir dans l’allée, car j’aime mieux parler avec Wellbeloved à l’air libre. Je l’y ai rejoint et il m’a conté une étonnante histoire. Il a dit qu’il était venu dans cette maison et qu’il avait bavardé avec ce type que vous appelez Vail et qui doit être un de vos comparses. Et tandis qu’ils parlaient tous deux, il a entendu soudain grogner la Reine de Matchingham.

— Mais ce n’est pas…

— Patience, Clarence, dit Gally. Cela m’amuse d’écouter cette histoire. Elle n’a pour l’instant ni queue ni tête. Mais continuez.

Sir Gregory enchaîna.

— Il a cru d’abord que c’était une illusion, mais le bruit s’est renouvelé et c’était bien la Reine de Matchingham, elle-même, qui grognait. Il a reconnu son grognement et a pu le localiser exactement. Cela provenait de la cuisine. De toute évidence il y avait là un cochon.

— Mais c’était…

— Clarence, je vous en prie… Et alors ?

— Il s’est dit : « Ho ! ho ! »

— Ho ! ho ! quoi ?

— Oh.

— Continuez.

— Il avait remarqué que depuis le début de leur entretien le citoyen Vail donnait des signes de nervosité. Après ce deuxième grognement, il a semblé avoir complètement perdu la tête. Dans sa hâte de se débarrasser de Wellbeloved, il a inventé une histoire absurde à laquelle, d’après Wellbeloved, un gamin n’aurait pas cru. Je crois que ces apprentis escrocs perdent toujours les pédales dès que les choses se gâtent. Ils ne savent pas tenir le coup. Je ne sais pas qui est ce Vail…

— C’est mon secrétaire, dit lord Emsworth.

— Il est à votre service, n’est-ce pas ? C’est bien ce que j’avais pensé.

— Mais non, il n’est plus à mon service, maintenant que j’y pense. Connie l’a mis à la porte, rectifia lord Emsworth.

— Eh bien ! qu’il soit encore votre secrétaire ou qu’il ne le soit plus, coupa sir Gregory, ce n’est pas là la question. Ce qui importe, c’est que ce Vail est une de ces âmes damnées que vous avez achetées à prix d’or. Pour reprendre le fil de ce que je vous racontais, cet imbécile de Vail a essayé de faire avaler à Wellbeloved celte histoire rocambolesque, voulant à toutes forces lui faire quitter celle maison. Wellbeloved a été assez malin pour lui laisser croire qu’il était dupe et il est venu me mettre au courant. J’ai immédiatement emmené le commissaire jusqu’ici dans ma voiture. J’ai entendu ma truie qui grognait dans la cuisine, trouvé Beach qui veillait sur le butin et j’ai chargé le commissaire de conduire Beach en prison. À la prochaine audience du tribunal correctionnel, je ferai réclamer le maximum de la peine pour un bandit qui vole les cochons. Je ne serais pas surpris s’il récoltait au moins six mois ou un an de prison. Mais ce n’est pas tout. Vous, Emsworth, et vous, Threepwood, vous serez également dans le bain jusqu’au cou comme instigateurs de l’affaire. Avec les preuves en main, je vais pouvoir rafler toute la bande. Voilà, dit sir Gregory, après avoir jeté un regard aigu sur lord Emsworth et un autre regard aigu sur Gally, voilà où en sont les choses, et je ne suis pas surpris de vous voir trembler comme des feuilles. Vous vous êtes mis dans un très mauvais cas, espèce de voleurs de cochons !

Il se tut et Gally secoua la tète d’un air perplexe.

— Je ne comprends pas, dit-il. Je m’étais toujours cru un homme d’une honnête intelligence, mais je dois m’avouer vaincu. Cela paraît absurde, mais je crois comprendre que vous nous accusez d’avoir volé votre cochon.

Sir Gregory le regarda fixement.

— Vous avez le toupet de le nier ?

— Bien sûr, je nie formellement.

— Alors vous essayez de me faire croire qu’il n’y a pas de cochon dans la cuisine ? Écoutez donc, par tous les diables. Je l’entends même grogner en ce moment.

— Mon cher ami, naturellement, vous l’entendez. Un homme sourd comme un pot serait à même de l’entendre. Mais c’est l’Impératrice.

— Quoi ?

— Vous êtes surpris de la trouver ici ? Pourtant l’explication est simple. Clarence a eu l’impression qu’elle était dans un état un peu déficient et il a pensé qu’un petit changement d’air lui ferait du bien. Il a donc demandé à Vail de vouloir bien s’occuper d’elle et Vail s’est déclaré enchanté de la confiance qu’on lui montrait. C’est bien là ce qui n’est passé, n’est-ce pas, Clarence ?

— Hein ?

— Il dit oui…, dit Gally.

Sir Gregory resta un moment immobile, avec une expression d’incrédulité, puis il se dirigea à grandes enjambées vers la porte de la cuisine et l’ouvrit brusquement. Lord Emsworth, incapable d’attendre plus longtemps, se précipita. Des grognements et des exclamations de joie se firent entendre simultanément et Gally referma la porte sur cette charmante réunion de famille.

Sir Gregory soufflait bruyamment, n’en croyant pas ses yeux.

— Ce n’est pas mon cochon.

— Bien sûr que ce n’est pas le vôtre, dit Gally, tentant de le calmer. C’est ce que je m’obstine à vous répéter. C’est l’Impératrice ! Vous voyez que vos accusations étaient sans fondement ! Je ne veux pas être sévère, Parsloe, mais je dois dire que si vous vous mettez à accuser la crème de l’aristocratie anglaise de voler les cochons sous le simple prétexte qu’un individu comme George Cyrill Wellbeloved a cru entendre un grognement, c’est véritablement le commencement de la fin. Si ce genre d’affaire devait fréquemment se renouveler, il me semble que tout ce qui constitue les bases de la société s’effondrerait. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment vous avez bien pu vous fourrer dans le crâne que la Reine de Matchingham avait été volée. Bizarre est le mot qui me monte aux lèvres. Vous auriez dû savoir qu’elle n’a pas bougé de son étable pendant tout ce temps.

— Quoi ?

— Eh bien ! je peux vous dire que je suis allé faire un tour chez vous cet après-midi et qu’elle y était. Je pensais vous faire une visite amicale pour bavarder un peu, car je sais quelle importance ont les relations de bon voisinage à la campagne. Mais quand je suis arrivé à Matchingham, vous étiez sorti. J’ai donc fait un petit détour par votre jardin, juste pour voir vos fleurs, et je l’ai aperçue dans son enclos. Je lui aurais volontiers jeté une pomme de terre, mais je n’en avais pas sur moi. S’il vous reste le moindre doute, allons à Matchingham maintenant et vous verrez par vous-même…

Le trajet jusqu’à Matchingham fut silencieux, ainsi que la course à travers le jardin vers la porcherie de Parsloe. Ce n’est qu’après avoir atteint l’étable et vérifié son contenu que sir Gregory retrouva la parole.

Il parla d’une voix étranglée.

— Ce cochon n’était pas là ce matin, gémit-il.

— Qui vous a dit cela ?

— Wellbeloved.

Gally eut un léger rire. Il commençait à s’amuser.

— Wellbeloved ! Croyez-vous qu’on puisse accorder quelque crédit à ce que raconte un citoyen de son espèce ? Mon cher ami, ce George Cyrill Wellbeloved est fou à lier. Tous les Wellbeloved sont ainsi de père en fils. Vous n’avez qu’à interroger à Blandings n’importe qui. C’est son grand-père, Ézéchiel Wellbeloved, qui avait quitté son pantalon au milieu de la grand-rue, par un après-midi de neige, et en avait fait cadeau à un passant en lui disant qu’il n’en voyait pas l’utilité, car la fin du monde était prévue pour ce même jour à 5 h. 30 précises. Quant à son père, Orlando Wellbeloved…

Sir Gregory l’interrompit en déclarant qu’il ne désirait pas en connaître davantage sur le père de George Cyrill Wellbeloved et Gally lui dit qu’il comprenait, car beaucoup de personnes étaient de cet avis.

— Je voulais uniquement vous amener à convenir avec moi que c’est pure folie d’écouter les babils des Wellbeloved. Lui est le pire du lot. Je comprends qu’il ait reçu des propositions flatteuses de la part des actionnaires de l’asile d’aliénés de Colney Hatch et autres établissements similaires.

Sir Gregory lui jeta un long regard, un regard lourd de sentiments contradictoires. Son esprit ne s’y retrouvait pas. Il était convaincu qu’il y avait dans tout cela quelque chose de louche… si seulement il avait pu mettre le doigt dessus… mais il avait l’esprit lent et cela le dépassait.

— Ah ! dit-il.

— Tut… tutut… tut…, fit Gally, je suis sûr que vous n’allez pas vous contenter de dire cela, mon cher, dit-il avec une douceur affectée.

— Hein ?

— Je pensais qu’un brin de remords serait tout indiqué. Je veux dire que vous vous êtes peut-être embarqué un peu trop vite, un peu trop à la légère, n’est-ce pas ?

Sir Gregory lutta un instant avec ses sentiments.

— Oui, oui, je comprends ce que vous voulez dire. C’est bien. Excusez-moi.

Gally exultait.

— Enfin j’ai le plaisir d’entendre parler le vrai Gregory Parsloe, dit-il. Vous allez téléphoner immédiatement à vos flics pour faire relâcher Beach sans délai. Et ce serait encore plus aimable à vous d’envoyer votre chauffeur le prendre pour le ramener chez lui. Je m’en serais volontiers chargé, mais je dois reconduire Clarence et l’Impératrice au château de Blandings. Maintenant qu’elle a terminé sa petite cure de repos, Lord Emsworth désire la voir réintégrer son cantonnement.

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