Le plus beau cochondumonde
Chapitre III
Quelques dix minutes plus tard, Gloria Salt, restée silencieuse et pensive dans le salon ambre, se leva de son fauteuil pour demander à lady Constance la permission de lui souhaiter bonne nuit. Elle avait, dit-elle, deux ou trois points à régler avant de se retirer dans sa chambre et elle s’éclipsa.
Un long moment après son départ, lord Vosper, qui lui avait galamment ouvert la porte, resta immobile, la main sur la poignée, un éclat étrange dans les yeux. Le son de sa voix, l’odeur de son parfum, le fait de l’avoir sentie si près de lui qu’il aurait pu (mais il ne l’aurait pas fait, bien sûr) lui tapoter le creux de l’épaule, tout cela l’avait profondément troublé. Et tout en restant planté là, il luttait contre un grand désir de courir après elle pour la prendre dans ses bras et la supplier d’oublier le passé.
Cela se passe trop souvent ainsi. Une fille que nous avons placée sur un piédestal nous traite de pou vaniteux et l’amour meurt. Adieu tout cela, disons-nous en nous demandant ce que nous avions bien pu lui trouver. Mais voici qu’elle surgit un jour comme d’une trappe dans la maison amie qui vous abrite et, avant que vous avez pu vous écrier : « Ciel ! », l’amour s’est échappé de la stèle funéraire et accomplit sa tâche avec plus d’activité que jamais.
Lord Vosper retrouva pourtant son sang-froid. Après ce qu’un rédacteur de drame radiophonique eût nommé « un instant de folie », la raison reprit ses droits. Il se reprocha même de s’être laissé aller à des pensées indignes. Il avait été formé au collège de Harrow, et les anciens de Harrow, lorsqu’ils avaient juré fidélité à une demoiselle A, n’avaient pas pour habitude de courir après une demoiselle B pour la serrer dans leurs bras. Les anciens d’Eton, oui. Les anciens de Rugby, peut-être. Mais pas ceux de Harrow. Avec un soupir et d’un geste résigné, il referma la porte et retourna au piano. Reprenant sa place sur le tabouret, il se remit à chanter.
« Le soleil est sombre (dada… dou… dou…), le ciel est gris… (tila… hita…) depuis que ma chérie (dada… dou… dou…) s’en est allée », chantait Orlo Vosper et Gloria Salt, dans sa chambre à l’étage au-dessus, tordait nerveusement ses belles mains en écoutant les paroles qui montaient vers elle par la fenêtre ouverte et regardait dans le vide, les yeux perdus.
La jeunesse, d’après nos grands maîtres, est la saison de la gaieté et du bonheur de vivre, mais un coup d’œil sur cette jeune fille aurait suffi pour comprendre, que personne n’aurait pu la convaincre de cette vérité. Son beau visage était crispé de chagrin et ses yeux noirs noyés d’angoisse.
Si elle avait figuré avec cette expression dans un vieux film muet, on aurait vu apparaître en sous-titre sur l’écran un texte de ce genre : MAIS VINT LE JOUR OÙ LE REMORDS DEVAIT S’EMPARER DE GLORIA SALT. SON CŒUR FIER SAIGNE EN PENSANT À CE QUI AURAIT PU ÊTRE. Et ce sous-titre aurait exprimé la réalité.
Pour Gloria Salt comme pour lord Vosper, ces quelques jours avaient été des jours d’épreuve et, sous l’effet des émotions violentes et contradictoires qu’elle avait éprouvées, Gloria ressemblait davantage à un volcan qu’à une jeune fille bénéficiant d’un handicap de six sur le terrain de golf. En se trouvant nez à nez, dès son arrivée au château de Blandings, avec un homme dont elle savait maintenant qu’elle ne l’avait jamais autant aimé, elle avait reçu un choc brutal et les tourments de son âme avaient redoublé lorsqu’elle avait appris que, depuis leur rupture, il s’était fiancé à cette espèce de sauterelle aux cheveux safran que l’on voyait s’agiter à tort et à travers dans tous les angles du château et qui répondait au nom de Pénélope Donaldson.
Ayant dû dans l’après-midi jouer un double-mixte avec Jerry Vail comme partenaire contre son ex-fiancé, lui-même assisté de la sauterelle, elle avait bu jusqu’à la lie la coupe d’amertume. Pour comble de malheur, la sauterelle, faisant montre au filet d’un brio particulier, avait brisé ses plus beaux revers. Et ce soir elle avait écoulé chanter lord Vosper.
Bref, c’était bien le dernier moment qu’eût pu choisir un homme à quadruple menton comme le sieur Parsloe pour se rappeler à son souvenir. Ce fut pourtant, hélas ! ce qui arriva. Nous avons dit que Gloria Salt avait les yeux perdus dans le vide, mais, peu à peu, les brouillards se dissipèrent et elle reprit une perception distincte des choses environnantes. La première chose qu’elle, vit fut la photographie de sir Gregory installée sur la coiffeuse.
Il arrive qu’un voyageur, traversant les forêts vierges du Brésil, voie l’un des porteurs indigènes aux pieds nus s’arrêter brusquement, un masque de terreur sur le visage et le corps figé dans une attitude de cadavre, exception faite d’un léger tremblement des orteils. L’homme vient d’apercevoir un scorpion au milieu du sentier. C’est avec une expression pareille que Gloria détaillait l’image de sir Gregory Parsloe.
Il s’était imprudemment fait prendre de trois quarts et ses quatre mentons apparaissaient si nettement qu’elle frissonna et en eut le souffle coupé. Un autre coup d’oeil et sa décision fut prise. Elle avait cru que ce serait possible, mais maintenant elle comprenait bien que non. Il y a des traits qui atteignent leur but, d’autres qui le manquent. Un jour viendrait où une jeune fille en voiles blancs s’approcherait de la sainte table aux côtés de ce corpulent baronnet pendant que les orgues joueraient La Voix qui vient du Ciel, mais cette jeune fille ne s’appellerait pas Gloria Salt.
D’un geste soudain, impulsif, elle arracha la photo de son cadre et, d’une brusque détente du poignet, la lança au gré des vents, par la fenêtre ouverte. Puis, se précipitant sur le bureau, elle prit de l’encre et du papier pour écrire une lettre.
Une demi-heure plus tard, Sébastien Beach, traversant le hall, s’entendit appeler par son nom et, se retournant, aperçut une forme sinueuse vêtue d’un déshabillé qui en accentuait, plus qu’il ne les voilait, les charmants contours.
— Mademoiselle…
Il savait qu’il avait affaire à la fiancée du professeur Moriarty de Matchingham et qu’il devait en conséquence la regarder avec une méfiante réserve, mais vingt années de maître d’hôtel lui avaient appris à porter un masque, et rien, dans son attitude, ne laissait suggérer qu’il éprouvait les mêmes angoisses qu’un personnage de Gerald Vail attiré dans un guet-apens au milieu des ruines d’un vieux moulin par un Chinois borgne.
— Je voudrais faire parvenir cette lettre à sir Gregory Parsloe, dit Gloria. Quelqu’un peut-il la lui porter demain matin ?
Sinistre, se dit Beach, vraiment sinistre. Une dépêche, probablement en code. Il répondit cependant avec sa politesse coutumière :
— Ce message peut être remis dès ce soir, mademoiselle. Le gardien de porcs de sir Gregory se trouve actuellement à l’office. Je vais le lui confier.
— Merci, Beach.
— De rien, mademoiselle. Ce garçon va partir sous peu à bicyclette.
S’il lui est encore, possible de rouler en vélo après tout ce qu’il a absorbé, ajouta Beach intérieurement. Il se retira de son pas majestueux, puis se dirigea vers la cave pour prendre une bouteille de champagne. Les instructions de M. Galahad à l’endroit de son hôte était que, sauf la lune, rien ne devait lui être refusé ; or George Cyrill Wellbeloved avait réclamé du champagne. Il en avait entendu parler, disait-il, par le maître d’hôtel de sir Gregory, son ami Herbert Binstead. Il se demandait ce que cela pouvait être et désirait en goûter.