Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 40 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

Gally fit la moue.

— Eh bien ! quelle qu’elle soit, je doute qu’il l’ait avalée.

— Je crois pourtant que si.

— Vous croyez, vous croyez ! Il se moquait de vous, bien sûr. Il est même sûrement en train de tout raconter à Parsloe. Cette fois, c’est la fin. Il ne me reste plus qu’à ramener cette créature dans son étable. Le secret d’une vie heureuse et réussie, c’est de savoir quand il faut arrêter les frais. C’est à en pleurer de rage. La défaite est une chose détestable. Il faut pourtant l’accepter.

Jerry hésita.

— Vous n’avez pas besoin de mes services ?

— Pour le cochon ? Non, je m’arrangerai.

— Bon. Je me sens un peu soulagé.

— Il vaut mieux que vous restiez ici pour attendre Beach. Il ne va pas tarder à arriver.

— À pied ?

— Non, à bicyclette, ce sera pour moi un éternel regret de ne pas l’avoir vu sur cet instrument. C’est bon. Allons-y.

Le visage dur, il ouvrit la porte et pénétra dans la cuisine.

Il était parti depuis dix minutes quand parvint de l’extérieur le bruit inimitable que fait un maître d’hôtel en tombant de bicyclette.

 

III

Les années nous volent nos performances de jeunesse. Il avait été une époque, assez reculée, où Sébastien Beach n’aurait calé devant personne en tant que champion cycliste. Il avait même gagné, une fois, la course des enfants de chœur, réservée à ceux dont les voix n’avaient pas mué depuis le deuxième dimanche après l’Épiphanie. Mais ces beaux jours s’en étaient allés.

Il avait fallu l’esprit féodal qui brûlait en lui et la pensée que M. Galahad comptait sur son aide, pour qu’il se décidât à emprunter la machine du chauffeur Alfred Voules et à partir sur la route de Sunnybrae. Dès le départ il avait eu de sombres pressentiments qui s’étaient révélés bien fondés !

C’est une croyance généralement répandue que, dès lors que vous avez appris à monter à bicyclette, vous n’en perdez jamais plus l’habitude. Beach avait prouvé la fausseté de ce préjugé. Ce fut un maître d’hôtel meurtri et pantelant que Jerry accueillit à la porte d’entrée et accompagna dans la grande pièce.

L’ayant installé dans un fauteuil, Jerry se trouva bien embarrassé. Exclu comme il l’était du petit groupe de conspirateurs qui s’était formé autour de Gally, il n’avait pas eu l’occasion de voir cet homme sous son aspect humain et ce maître d’hôtel n’avait été pour lui, au long de son séjour dans le château de lord Emsworth, qu’un de ces personnages solitaires et hautains dont la majesté le paralysait. Elle le paralysait encore. Il faut véritablement être un jeune homme intrépide pour affronter sans frémir un maître d’hôtel anglais et ne pas se sentir ravalé au niveau d’un ver de terre. Les précédentes rencontres de Jerry avec Beach – dans les couloirs, dans le hall, au déjeuner, au dîner – lui avaient laissé l’impression d’avoir les pieds trop grands, les oreilles trop rouges et un standing social tenant le milieu entre celui d’un gamin des bas-fonds et celui d’un lépreux déguenillé. Il y avait beaucoup de chats au château de Blandings et les yeux en boule de loto de Beach lui avaient toujours fait éprouver la sensation d’être un répugnant détritus traîné par un de ces chats.

De toutes façons il était chez lui et se devait d’entretenir la conversation.

— Avez-vous fait bonne route ? demanda-t-il.

Un frisson fit trembler le corps douloureux du maître d’hôtel comme un champ de blé traversé par la brise.

— Pas très bonne, monsieur, répondit-il d’une voix sans timbre. Je n’avais pas enfourché de bicyclette depuis l’époque où j’étais un petit garçon et j’ai trouvé cela épuisant pour les muscles de la jambe.

— Ce sont les muscles de la jambe qui se fatiguent, n’est-ce pas ? dit Jerry avec sympathie.

— Oui, monsieur.

— Les mollets principalement ?

— Oui, monsieur.

— Vous avez dérapé, je crois ?.

— Monsieur…

— Je croyais vous avoir entendu tomber à votre arrivée.

— Oui, monsieur. J’ai été victime de plusieurs chutes.

— Bien désagréables, les chutes de vélo. Cela vous secoue le foie.

— C’est bien cela, monsieur, dit Beach en fermant les yeux.

Sentant avec juste raison que c’était là tout ce que son visiteur désirait entendre sur la question cycliste, Jerry retomba dans le silence, cherchant d’autres sujets plus relevés, intéressants et amusants.

— Mr. Threepwood a ramené le cochon à son propriétaire, dit-il enfin.

Il avait frappé juste. Le maître d’hôtel rouvrit les yeux et l’on pouvait y percevoir une lueur d’espoir.

— Vraiment, monsieur ?

— Oui. C’est ce qui lui a paru le plus raisonnable. Trop de gens venaient rôder autour de cette maison. Des agents de police, des gardiens de porcs, etc. Il m’a dit que le plus sage était de savoir arrêter les frais avant que les choses soient irrémédiables. Il est parti depuis environ un quart d’heure et je pense que l’animal a maintenant regagné son étable.

Beach laissa s’échapper un profond soupir.

— Je suis extrêmement heureux de ce que vous m’apprenez, monsieur. J’étais nerveux.

Qu’un homme tel que Beach put être nerveux encouragea Jerry qui se sentit plus à son aise. Pour la première fois il entrevoyait que des sentiments humains se cachaient sous ce gilet bombé. La situation s’améliorait et il se sentit d’humeur à bavarder.

— Connaissez-vous Mr. Threepwood depuis longtemps ? demanda-t-il.

— Depuis presque vingt ans, monsieur.

— Depuis aussi longtemps ? Satané vieux farceur, vous ne trouvez pas ?

— Monsieur…

— Hé bien ! il s’agite dans tous les sens, vole les cochons… Excentrique, diriez-vous.

— Vous voudrez bien m’excuser si je n’émets pas d’opinion, monsieur. Il me paraîtrait déplacé de discuter sur les membres de la famille de mon employeur, dit Beach d’un ton sec.

Et il ferma les yeux de nouveau.

Le rouge brûlant de la honte enflamma les joues de Jerry. Il ne s’était encore jamais fait remettre à sa place par un maître d’hôtel et cette nouvelle expérience lui laissait une impression comparable à celle qu’il aurait éprouvée si, se promenant dans le jardin au crépuscule, il avait mis le pied sur un râteau dont le manche en se relevant serait venu le frapper sur le bout du nez. Il était difficile de trouver autre chose à dire.

Plusieurs sujets se présentèrent : le temps ? la récolte ? l’approche des nouvelles élections ? lord Emsworth ? son traitement en cas de maladie ?

Puis il s’aperçut avec un profond soulagement que toute tentative pour établir une nouvelle conversation devenait inutile. Un ronflement léger, suivi par d’autres plus violents, lui fit comprendre que son visiteur s’était endormi. Anéanti par des efforts inaccoutumés, Beach reprisait les accrocs d’une vie qui n’était qu’un tissu de soucis.

Jerry se leva sans bruit et quitta la pièce sur la pointe des pieds. Il était content de pouvoir sortir. C’était un jeune homme honnête et il se disait qu’il n’avait probablement pas vu son compagnon sous son meilleur jour, mais il préférait ne pas attendre une éventuelle amélioration. Ce dont il avait le plus grand besoin était une bouffée d’air frais.

Sur la petite route qui bordait le jardin de Sunnybrae soufflait un air frais et léger ; Jerry le but littéralement et, déjà, il se sentait redevenir plus calme quand la paix de cette nuit d’été fut troublée par le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant la villa et Gally en sortit. Il était accompagné d’un énorme cochon.

Dans la clarté incertaine de la lune, Jerry eut l’impression que l’animal lui adressait un signe de tête amical et la politesse aurait voulu qu’il y répondît. Mais il arrive qu’aux périodes troublées de notre existence nous oublions les bons usages. Jerry resta pétrifié, la mâchoire inférieure affaissée. Tel Othello, il était complètement déconcerté. Le calme que nous avons mentionné plus haut venait de la pensée réconfortante que, s’il devait supporter la honte d’être remis à sa place par un maître d’hôtel, il était du moins libéré des cochons de toutes sortes. Et voilà qu’ils surgissaient à nouveau dans sa vie, plus énormes que jamais.

Il pointa un index tremblant.

— Q…q…q… ?

Il avait voulu dire « quoi ? », mais le mot ne parvint pas à sortir, et Gally le toisa du haut de son monocle inquisiteur.

— Q…q…q… ?

— J’ai eu un chien qui faisait exactement le même bruit quand il était sur le point d’être malade, dit Gally. Un chien appelé Towser. Parsloe réussit une fois à lui couper tous ses moyens athlétiques en lui faisant absorber un bifteck sauté aux oignons le soir d’une course aux rats qui devait opposer mon chien au sien, un nommé Banjo. Je vous raconterai tout cela en détail quand nous en aurons le loisir, car je voudrais vous faire comprendre jusqu’où peut aller cet homme quand il est lancé sur la voie du mal. Cette histoire est très longue et nous avons mieux à faire. Il faut mettre notre Impératrice à l’abri avant que l’adversaire ne la découvre ici et tente quelque mauvais coup. Elle ne ferait plus de vieux os, si Parsloe savait où la dénicher. Il lancerait sur elle sa meute de tueurs armés jusqu’aux dents avant qu’elle n’ait le temps de remuer le bout de la queue.