Le plus beau cochondumonde
Chapitre IV
— C’est une idée splendide, dit Penny. Vous pourrez vous glisser dans le parc et je vous retrouverai.
— Oui, en effet.
— La roseraie serait une bonne cachette.
— Excellente. Attendez-moi parmi les roses à la première occasion. Je compte sur vous. Vous y serez ?
— J’y volerai !
— Ma chérie !
— Mon ange adoré !
— Depuis longtemps j’avais prévu que la conversation prendrait cette tournure, dit Gally. Enfin vous voici dans le vrai, mon garçon. C’est toujours une erreur de désespérer. Vous devriez le savoir. Penny m’a confié plusieurs de vos romans. Je les ai lus et ce qui m’a frappé le plus c’est que dans tous les cas, en dépit de criminels accomplis, de bandits mexicains grêlés de petite vérole, de coups de feux dans la nuit et de cobras sortant de la cheminée, l’amour finit par triompher. Vous souvenez-vous de l’un de vos livres qui a pour titre : Un demi de bière en vitesse pour Barney ? Eh bien ! le héros de cette histoire arrache sa bien-aimée aux mains d’une bande de pirates auprès de qui ma sœur Constance fait pâle figure. Et maintenant, comme la dernière chose que vous devez souhaiter en un tel moment est de voir rôder autour de vous une vieille gargouille comme moi, je vous souhaite donc « bonne nuit ».
Il s’éloigna à petits pas. Il se sentait en parfaite forme et pensait que c’était le moment choisi pour aller voir sa sœur Constance et lui assener proprement sa façon de penser. Ses préventions contre la scène vulgaire s’étaient évanouies. Il se sentait parfaitement en état d’affronter une scène vulgaire et plus elle serait vulgaire, mieux ce serait.
IV
À neuf heures du soir le lendemain, Beach, installé dans l’office, s’efforçait de calmer à l’aide d’un verre de porto l’inquiétude que les récents événements du château de Blandings avaient fait naître en son esprit. Il n’en ressentait pourtant pas les réconfortants effets habituels. Le porto, infaillible remède jusqu’à présent, semblait pour une fois avoir perdu son pouvoir magique.
Beach ne faiblissait pas, mais il commençait à avoir l’impression que l’on réclamait bien des choses d’un serviteur qui, toujours prêt à répondre, au premier appel, aimait néanmoins qu’il y eût des limites. Un maître d’hôtel qu’on oblige à introduire dans la maison de son patron, sous une fausse identité, sa propre nièce, puis, pour couronner le tout, à transporter un cochon volé depuis la cabane du garde-chasse dans le petit bois jusque dans une villa isolée du nom de Sunnybrae au nord de la roule de Shrewsbury, est un maître d’hôtel qui trouve que trop c’est trop. Les yeux de Beach étaient cernés de noir et il se prenait à sursauter au plus léger bruit. Et ce qui n’améliorait pas son état général, c’est qu’il avait le coeur sensible et réagissait vivement au spectacle de toutes les tristesses qui l’entouraient.
Une conversation qu’il avait eue ce même soir avec Penny l’avait profondément affligé et la vue de lord Emsworth pendant le service du dîner n’avait fait qu’accentuer son chagrin. Il n’avait pas été possible de cacher plus longtemps à lord Emsworth l’aventure de l’Impératrice de Blandings et Beach, l’observant pendant le dîner, avait bien vu que les mets tournaient en cendres dans sa bouche.
M. Galahad lui-même semblait préoccupé, et Maudie, qui aurait pu tenter quelque chose pour dissiper cette atmosphère d’enterrement, s’était absentée pour se rendre à Matchingham Hall. La seule note réconfortante était due à l’absence de lady Constance qui avait attrapé le rhume de lord Emsworth et prenait de ce fait ses repas dans sa chambre.
Beach se servit une troisième rasade de porto. C’était là sa dose euphorique et il aurait dû se sentir d’humeur à danser autour de la pièce en jetant des roses du fond de son chapeau, mais son regard resta éteint. Il aurait aussi bien pu prendre une tisane de salsepareille. Il ne savait que tenter pour se procurer un peu de bien-être, maintenant que le porto lui-même ne lui faisait plus rien, quand il s’aperçut que quelqu’un avait dérangé sa solitude. Gally venait d’entrer et, sur son visage expressif, Beach crut déceler les traces d’un certain optimisme, comme si l’espoir renaissait.
Il ne se trompait pas. D’un bout à l’autre de la journée et d’un bout à l’autre du dîner, Gally avait appliqué un cerveau entraîné par un long contact avec les membres du Club des Pélicans à résoudre les problèmes qui se posaient à son petit groupe de penseurs. Ce que Beach avait pris à table pour de l’inquiétude n’était qu’une profonde méditation. Et cette méditation venait de porter son fruit.
— Du porto, s’exclama Gally en regardant la carafe. Vous pouvez m’en donner un peu… et rapidement. Ma parole, ajouta-t-il en buvant, c’est notre vieux « 78 ». Vous vous soignez, Beach, et vous en avez bien le droit. J’ai dit plus de cent fois qu’il n’y a personne comme vous. « Fidèle » et « discret » sont les adjectifs que je choisis toujours lorsque j’ai à faire en quelques mots un portrait de vous. Beach, dis-je aux gens qui viennent se renseigner sur votre compte, c’est un homme qui… voyons, comment pourrais-je vous le décrire ? Eh bien ! oui, c’est un homme qui, si l’occasion se présente de rendre service à un ami, sautera dessus à pieds joints, dût-il affronter le fer et le feu. Il…
Il serait inexact d’écrire que Beach avait pâli. Son teint, très haut en couleurs, ne perdait pas facilement sa nuance vermillon. Mais sa mâchoire inférieure s’affaissa et il regarda son visiteur un peu comme Schopenhauer regardait son boucher.
— Il… il n’y a rien d’autre, n’est-ce pas, monsieur Galahad ? bégaya-t-il.
— Hein ?
— Vous ne voulez pas que je fasse encore quelque chose pour vous, Monsieur ?
Gally éclata de rire.
— Juste ciel. Non. Rien du tout. À moins que…
— Monsieur ?
— Il m’est passé par la tête, je dois l’avouer, l’idée que vous pourriez peut-être enlever George Cyrill Wellbeloved, le ligoter et l’obliger à vous avouer où se cache l’Impératrice en lui piquant des allumettes enflammées sous les ongles des pieds. Le feriez-vous ?
— Non, Monsieur.
— Ce n’était qu’une, suggestion. Vous auriez pu le garder dans la cave à charbon.
— Non, Monsieur, je regrette.
— Très bien. Parfait, mon cher ami. C'est une idée… qui m’était venue comme ça, en lisant une histoire de gangsters dans la bibliothèque avant le dîner. Je me disais que cela vous tenterait peut-être, mais non. Oh ! je sais, chacun a ses goûts et ses préférences. Parlons donc d’autre chose et nous avons un sujet tout trouvé. Est-ce vrai que Maudie est sur le point d’épouser Parsloe ?
— Oui, Monsieur. Je le tiens de ses propres lèvres.
— Et il l’aime ?
— C’est ce qu’elle a conclu d’après son attitude, Monsieur.
— Dans ce cas je suppose que ses moindres désirs font loi auprès de lui.
— Je le suppose aussi, Monsieur.
— Alors tout devient simple. Elle n’a qu’à faire jouer son charme auprès de cet animal.
— Monsieur ?
— Vous la prenez à part, Beach. Vous la persuadez de demander à Parsloe où se trouve l’Impératrice et de se servir de toute sa ruse de femme pour lui arracher ce secret. Elle n’a qu’à se donner la peine d’essayer pour réussir. Rappelez-vous Samson et Dalila. Rappelez-vous…
Quel que fût l’exemple historique que Gally s’apprêtât à évoquer, il lui fut arraché des lèvres par la sonnerie du téléphone, un instrument strident capable de couper la parole au tribun le plus éloquent. Beach, qui avait sauté en l’air, retomba sur la terre et décrocha le téléphone.
— Ici, le château de Blandings. À l’appareil le maître d’hôtel de lord Emsworth. Oh ! bonsoir. Monsieur. Oui, Monsieur, très bien, Monsieur.
— C’est Mr. Vail, monsieur Galahad. Il voulait faire savoir à Miss Donaldson qu’il a dû quitter l’Auberge des A…
Il n’est pas facile de couper un mot comme « Armes » après la lettre A, pourtant Beach y était parvenu. Tel un nuage qui éclipse la lune, un voile d’horreur et de consternation recouvrit lentement son visage.
Gally fronça les sourcils.
— Il a quitté les Armes d’Emsworth ? dit-il d’un ton tranchant. (Un homme qui s’est donné la peine de faire profiter de son expérience un membre de la jeune génération n’aime pas beaucoup voir ses conseils rejetés.) Laissez-moi lui parler.
Beach remit doucement le récepteur en place.
— Ce monsieur a raccroché, Monsieur.
— A-t-il dit où il allait ?
Beach s’approcha de la table et saisit d’une main tremblante son verre de porto.
— Oui, monsieur Galahad. Il a loué une villa meublée.
— Hein ? Où ? Quelle villa meublée ?
Beach vida son verre. Ses veux ronds étaient exorbités.
— Celle de Sunnybrae, Monsieur, dit-il d’une voix à peine perceptible. Sur la route de Shrewsbury.
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