Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 18 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre V

 

 

I

Mais qu’est devenu pendant ce temps George Cyrill Wellbeloved que nous avons laissé, la langue pendante, devant un avenir désertique comme un horizon saharien ? Comment se fait-il, semblent nous dire avec force des millions de voix mécontentes, qu’aucune nouvelle mention n’ait été faite de ce nouvel abstinent malgré lui ?

Nous pouvons fournir une explication immédiate. L’ombre au tableau, dans le sort d’un écrivain consciencieux, c’est qu’il est obligé, pour mener à bien sa tâche, de laisser dans l’ombre des personnages auxquels il aurait préféré donner la vedette. Son devoir étant de brosser un tableau panoramique des évolutions d’un certain nombre de protagonistes, il n’a pas la liberté de concentrer son attention sur un seul personnage, quel que soit l’intérêt que ce dernier lui inspire.

Quand Edouard Gibbon, arrivé au milieu de son ouvrage sur la décadence de l’Empire romain, se plaignit un soir au docteur Johnson, dans un moment de lassitude, que le lot de l’historien consciencieux fût pire que celui d’un chien, c’est à ce côté particulier de la question qu’il songeait.

Dans la salade russe d’événements qui se sont déroulés au dedans et autour du château de Blandings, dans ce récit destiné à pénétrer l’esprit d’un public averti d’un mélange de pitié et de crainte, il nous a fallu consacrer tant de place à Jerry Vail, Penny Donaldson, lord Emsworth et autres, que George Cyrill Wellbeloved, nous en sommes parfaitement conscients, a été presque totalement négligé. À part sa courte apparition du début, on peut dire que jusqu’à présent il n’a figuré que pour mémoire.

C’est avec une authentique satisfaction que le ménestrel, accordant son luth, se prépare à chanter maintenant la complainte du pauvre gardien de cochon frappé par le destin.

Il n’est pire agonie que celle d’un homme qui aspire à quelques bonnes lampées et ne peut les avoir et l’on peut dire que dans les jours qui suivirent son entretien avec sir Gregory Parsloe, George Cyrill Wellbeloved en mesura toute l’horreur. Il serait d’ailleurs inexact de dire qu’il parcourut toute la gamme des émotions, car il n’en éprouva qu’une : un désespoir grandissant à la pensée que son maître omnipotent avait bouché toutes les échappatoires possibles. Il était pris dans une impasse sans recours.

Encore que personne, en le rencontrant, n’eut été tenté de confondre George Cyrill Wellbeloved avec le poète Keats, il était surprenant de constater à quel point pouvaient converger les pensées de ces deux hommes. « Oh ! pour une coupe pleine de la chaleur du sud, pleine du nectar pur coulant de l’Hippocrène », chantait Keats en se passant la langue sur les lèvres. « Oh ! pour une bonne pinte de bière avec, si possible, une goutte de gin dedans », soupirait George Cyrill Wellbeloved en passant sa langue sur les siennes. À la recherche de cet élixir, il avait battu tour à tour toutes les auberges du canton : les Armes d’Emsworth, la Meule, le Repos du cheminot, le Scarabée d’or, l’Arrêt du temps, les Joyeux Joueurs de cricket et autres lieux dont pouvait à juste titre s’enorgueillir le bourg de Market Blandings.

Partout c’était le même scénario : les barmaids avaient reçu des instructions et les garçons devaient respecter la consigne. Ils tenaient à sa disposition de la petite bière douce parfumée au gingembre, de la petite bière brune légère ou de la blonde tout aussi légère, sans trace d’alcool, de l’extrait de salsepareille, de la citronnade. Une fois, on lui avait même proposé un verre de lait ! Mais toutes ses supplications pour obtenir une coupe pleine du breuvage qui efface les chagrins du passé et les craintes de l’avenir se heurtaient à un impitoyable nolle prosequi. Impitoyables et incorruptibles, les barmaids et les garçons refusaient de lui servir le moindre breuvage qui eût pu offrir quelque attrait au poète Omar Khayam et il avait du battre en retraite, triste et le gosier sec.

Mais on a dit à juste titre que les éleveurs de porcs appartiennent à une classe d’hommes qui, même terrassés, parviennent toujours à se redresser. Vous élaborez toutes sortes de plans et de ruses et vous croyez avoir eu raison d’un éleveur de porcs, mais pendant ce temps son cerveau actif aura trouvé une porte, de sortie. C’est ce qui se passa avec George Cyrill Wellbeloved. Au moment où l’image de l’Honorable Galahad Threepwood s’insinua dans son cerveau – sans qu’il sût pourquoi – ce fut comme si une lumière éclairait soudain les ténèbres où il vivait. Le désespoir fit place à un brûlant espoir et il crut voir luire au loin la vision d’une heureuse solution.

Bien qu’il n’eût pas eu, quand il travaillait au château de Blandings, beaucoup d’occasions de rencontrer Gally, George Cyrill, cependant, savait tout de lui. Gally, il le savait, était un homme au cœur sensible, un homme dont on pouvait attendre beaucoup d’indulgence à l’égard de ceux de ses contemporains qui ressentaient le besoin, impérieux et immédiat, d’un bon gargarisme. Pour ceux qui le connaissaient encore mieux, toute sa vie, depuis le jour où il avait atteint cet âge que l’on pourrait qualifier de « certain », avait été consacrée à s’assurer qu’on ne mourrait pas de soif à côté de lui. Un tel homme tournerait-il le dos à un étranger, si cet étranger pouvait lui démontrer, avec preuves à l’appui, que sa langue se desséchait à la racine ? Peu probable, pensait George Cyrill Wellbeloved, et même s’il n’y avait qu’une faible chance de s’assurer le secours de cette fontaine vivante, il se devait de ne pas la négliger.

Pour un éleveur de cochons, penser c’est agir. Quand le dîner fut terminé et que son patron se fut retiré dans son cabinet de travail pour boire son café et fumer un cigare, il sortit son vélo et partit en pédalant dans la nuit d’été embaumée.

On ne pourrait dire que la réception qui lui fut faite à la porte de service du château de Blandings fut empreinte d’une débordante cordialité. Beach, informé qu’un « monsieur » le demandait, et découvrant que la personne ainsi dénommée était un gardien de cochons qu’il ne pouvait sentir au propre comme au figuré, l’accueillit avec raideur. Un peu comme un Père de l’Eglise recevant la visite inattendue d’une jeune recrue des bataillons de Midias.

George Cyrill, par contre, était tout frétillant d’aise. À la différence de la plupart des gens qui affrontaient cet homme redoutable, il ne craignait pas Beach. Il soutenait et l’avait plus d’une fois proclamé sans crainte dans la salle de brasserie des Armes d’Emsworth : Beach n’était qu’une vieille loque empaillée.

— Salut, vieille noix, dit-il, si incroyable que puisse paraître une appellation de cette sorte. Où est Mr. Galahad ?

Des stalactites se formèrent sur le visage du maître d’hôtel.

— Mr. Galahad est dans le salon ambre avec tout le monde, répondit-il d’un ton austère.

— Alors harponnez-le et ramenez-le ici, dit George Cyrill Wellbeloved, toujours en pleine forme. Je veux le voir. Dites-lui que c’est important.