Le plus beau cochondumonde
Chapitre III
Ayant marché ensemble jusqu’au bout du couloir en s’entretenant agréablement de sujets variés : les chapeaux haut-de-forme, les secrétaires, le sale caractère de leur sœur Constance, les deux frères se séparèrent dans une parfaite harmonie, Lord Emsworth pour aller consulter dans la bibliothèque l’ouvrage de Whiffle sur L’élevage des cochons et Gally pour respirer au dehors quelques bouffées d’air pur.
Tout en se promenant, Gally se sentait pris d’une profonde perplexité. Il était possible, bien sûr qu’il y eût plusieurs Gerald Vail de par le monde et que celui qui se trouvait au château de Blandings fût un Gerald Vail parmi les autres, mais cela lui semblait douteux. Il était plutôt tenté de croire que, grâce à des ruses féminines et à d’astucieux stratagèmes, Penny Donaldson avait réussi à introduire en contrebande dans le cercle familial cet indésirable jeune homme à qui elle avait donné son cœur et il éprouvait une profonde admiration pour l’esprit d’entreprise et l’ingéniosité de la génération nouvelle. Là où les Émilienne et les Gertrude du début du siècle victorien, arrachées à des prétendants jugés non convenables, auraient tout juste risqué un pleur amer pour consentir à se laisser marier ensuite suivant la ligne de conduite de la famille, les demoiselles Penny d’aujourd’hui, bouillonnantes d’esprit rebelle, relevaient les manches et agissaient.
Ce genre de conduite faisait vibrer une corde fraternelle chez ce vieux flibustier et flattait en lui les goûts dont s’indignaient ses sœurs Constance, Julia, Dora et autres. Il brûlait d’admiration, fier d’avoir gagné l’amitié d’une pareille jeune fille, quand il se cogna contre quelque chose de solide et constata que c’était l’homme de ses rêves, en chair et en os.
— Oh ! Excusez-moi, dit Jerry.
— De rien, dit poliment Gally. C’est un plaisir.
En voyant de près l’objet précieux des amours de Penny, il se sentit favorablement impressionné. Pour un homme de lettres, Jerry Vail avait plutôt bonne apparence, la plupart des hommes de lettres ressemblant – comme chacun sait – à une variété dégénérée de poissons, à moins qu’ils n’aient un profil d’oiseau. Sa physionomie, si elle ne donnait pas l’impression qu’il pût à l’occasion accomplir les travaux d’Hercule, n’avait rien de désagréable et Gally comprit qu’il pût avoir un certain charme dans le clair-obscur d’un pont de bateau. Il comprit aussi pourquoi Penny l’avait décrit comme un agneau bêlant. À première vue on pouvait en effet le classer dans cette catégorie.
De son côté, Jerry, examinant Gally, avait découvert que ce n’était pas un inconnu qu’il avait bousculé.
— Bonjour, monsieur Threepwood, dit-il. Vous ne vous souvenez pas de moi, mais nous nous sommes déjà rencontrés. J’ai eu le plaisir de vous être présenté par l’amiral Biffen.
Gally n’avait aucun souvenir d’une rencontre antérieure, mais le nom respectable de Biffen le fit tressaillir comme un coup de clairon.
— Vous connaissez Fruity Biffen ?
— Je le connais depuis toujours. C’est un grand ami de l’un de mes oncles, le major Basham.
Les dernières réticences que Gally, se considérant un peu comme le père de la jeune fille, aurait pu manifester quant au choix de ce prétendant tombèrent soudain, le nom du major Basham suscitant le même respect que celui de Fruity Biffen.
— Vous voulez dire que Plug Basham est votre oncle ? Dieu soit loué, comme dirait mon frère Clarence. C’est l’un de mes plus vieux amis.
— Oui, je l’ai souvent entendu parler de vous.
— Nous avons toujours été aussi unis que. Damon et… Machin-chose. Un jour, j’ai mis un cochon dans sa chambre.
— Vraiment ? Et pourquoi avez-vous fait cela ?
— Une idée qui me semblait drôle. C’était le soir du bal des célibataires à Hammer’s Easton. Le cochon était celui du vieux Wivenhoe. Nous le lui empruntâmes, Puffy Benger et moi, pour le cacher dans la chambre de Plug. Ayant dû partir de bonne heure le lendemain matin, je n’ai jamais su exactement ce qui s’est passé quand il l’a découvert. Je suppose qu’ils se sont assis l’un en face de l’autre, autour de la table ronde, pour discuter le coup. Un sacré gars, Plug Basham ! Je l’ai vu balancer un quartier entier de bœuf à la tête d’un type au Romano. Il l’avait étendu raide et tous les entrepreneurs de pompes funèbres présents faisaient des offres pour l’enterrer. Comment va-t-il à présent ?
— Plus costaud que jamais.
— Nous parlions de lui, Fruity et moi, il y a à peine une semaine. Fruity était ici. Pas au château, car il ne peut souffrir ma sœur Constance, ce que je comprends fort bien, mais je l’avais décidé à prendre une petite maison sur le bord de la route de Shrewsbury, pas très loin d’ici. Je l’avais rencontré à Londres et il m’avait paru un peu déprimé. J’en avais déduit qu’un peu d’air lui ferait du bien. Mais il n’a pu s’y faire. À cause du bruit. Il prétendait qu’il y avait un régiment de punaises et d’insectes de toutes sortes qui, à longueur de nuit, faisaient un vacarme de réveillon. Il est retourné à Piccadilly où, dit-il, on peut goûter un peu de calme. Il me manque beaucoup. Vous a-t-il jamais parle du jour où lui et moi…
Gally s’interrompit. L’histoire qui s’arrêtait sur ses lèvres était amusante, mais il avait bon cœur et il comprit que ce n’était pas le moment de s’étendre en anecdotes, si intéressantes fussent-elles.
— Je ne veux pas vous importuner par mon bavardage. Vous devez avoir envie de retrouver Penny. Oh ! je suis au courant, dit Gally en remarquant que son jeune ami avait bondi comme si un fer rouge venait d’être appliqué au fond de sa culotte. Penny m’a tout raconté.
L’émotion de Jerry se calma. Il n’était pas très sûr que l’idée qu’un étranger pût partager ses plus tendres secrets lui plût, mais cet homme aimable lui paraissait si amical que peut-être, dans ce cas, on pouvait faire une exception.
— Je pensais justement, quand vous êtes arrivé, dit Gally, que c’est une fille véritablement exceptionnelle pour avoir réussi à vous glisser ici comme secrétaire de mon frère Clarence sans éveiller le moindre soupçon chez ma sœur Constance. Elle ne manque pas de cervelle. Comment diable a-t-elle pu machiner tout cela ?
— Mais Penny ne sait pas que je suis ici.
— Quoi ? Mais alors, comment ?…
— C’est une jeune fille appelée Gloria Salt qui m’a fait obtenir ce poste.
— Gloria Salt ? Ah ! oui, je me souviens. Elle doit venir ici également.
— Elle est déjà là. Elle m’a conduit dans sa voiture. C’est une de mes bonnes vieilles amies.
Jerry hésita. Puis il décida de ne rien cacher.
— Elle s’est dit que si je devenais le secrétaire de lord Emsworth, je pourrais… Penny ne vous a-t-elle pas exposé les projets que j’avais en tête ?
— Elle m’a tout raconté. Je dois même dire qu’elle a tenté de me taper des deux millions.
— Oh ! mon Dieu. Elle n’aurait jamais dû faire une chose pareille.
— Elle a bien fait. Je n’avais jamais eu le plaisir de rencontrer quelqu’un qui me crût capable de posséder deux millions. Hé ! oui, je suis au courant de cette idée de maison de repos. Le problème, comme toujours, c’est de trouver l’argent. Où en êtes-vous à ce sujet ? Vous avez quelque chose en vue ?
— J’allais vous le dire. Gloria a pensé…
— Si vous n’avez pas le moindre mouton à tondre sous la main, vous ne pouvez faire mieux que de reporter vos espérances sur mon frère Clarence.
— C’est justement ce que Gloria…
— Mon frère Clarence, continua Gally, est un personnage très spécial. Il ne rêve, ne mange, ne boit et ne parle que cochon, et il vient de m’apprendre quel extraordinaire intérêt vous portez aux cochons. Vous l’avez sidéré par l’étendue de vos connaissances sur la question.
— Oui, vous savez… je…
— Et il m’est venu à l’esprit que si vous savez mener le jeu adroitement, lorsque vos relations seront devenues suffisamment amicales, vous vous trouverez placé dans une posture assez favorable pour pouvoir le taper de la somme nécessaire. Oh ! je sais, poursuivit Gally en surprenant le regard de son interlocuteur, dont les yeux s’exorbitaient, cela vous paraît une idée baroque, saugrenue. Le tableau que vous vous faites de ma personne est celui d’un homme qui parle à tort et à travers. Mais je connais mon frère Clarence. Dans des circonstances normales, c’est un partenaire difficile, mais il peut prêter une oreille bienveillante à la dialectique d’un véritable amateur de cochons. Patientez un peu et vous verrez si j’ai raison.
Jerry semblait comme frappé de ravissement. Il se mit à bégayer.
— Quelle étonnante coïncidence ! dit-il. C’est exactement ce que m’a dit Gloria.
— Vous voulez dire qu’elle vous a suggéré de vous adresser à Clarence ?
— C’est pour cela qu’elle a voulu que je vienne ici comme secrétaire.
— De façon à taper avec lui sur l’échine de sa truie favorite et à vous montrer sous un jour si étincelant que vous puissiez finalement placer votre requête ?
— C’est tout à fait cela.
— Je vois que c’est une fille intelligente.
— Oh ! pour cela, elle est très intelligente. Elle…
Jerry s’arrêta court. Gally, qui le surveillait du coin de l’œil, vit sa figure s’illuminer comme sous le pinceau d’un projecteur. Et, se retournant pour s’enquérir de la cause exacte de cette transfiguration, il aperçut Penny qui s’approchait.
— Ah ! dit-il, comprenant tout.
La seule ombre au tableau, c’est que Penny n’était pas seule. À son côté marchait un grand jeune homme admirablement proportionné, dont le ténébreux et romantique visage, à la lord Byron, était celui de quelque vedette qui aurait trompé la vigilance de ses gardiens et se serait échappée d’un des studios de la Goldwin-Mayer. Comme il le retrouvait à tous les repas depuis plus de deux semaines, Gally n’eut aucun mal à reconnaître en lui lord Orlo Vosper.
Penny paraissait distraite. Tout en marchant, ses yeux restaient fixés sur le gazon. On aurait pu ne voir là qu’une expression de méditation féminine, mais cette attitude parut étrange à Gally et il se demanda ce qui n’allait pas. Il leur souhaita la bienvenue et Penny leva les yeux. Alors elle resta clouée au sol, le regard fixe, tandis que les couleurs abandonnaient ses joues. Gally se souvint d’une jeune femme nommée Mabel qui, se promenant avec lui, en 1906, à la garden-party du palais de Buckingham, s’était tout à coup aperçue qu’elle avait un scarabée dans le dos.
— Ah ! Penny, dit-il avec son inégalable à-propos. Je suis heureux de pouvoir vous présenter le nouveau secrétaire de mon frère Clarence. Il s’appelle, comment m’avez-vous dit ?
— Vail, dit Jerry d’une voix étranglée.
— Vail, reprit Gally. Un gentil garçon. Supérieur sur la question cochon. Monsieur Vail, lord Vosper.
Lord Vosper, à l’exemple de Penny, ne semblait pas très à son aise. Il fit à Jerry un signe de tète morose.
— Oh ! nous nous connaissons. Nous allions à l’école ensemble . Ça va, Jerry ?
— Ça va, Frelon. Alors, vous aussi, vous êtes ici ?
— Comme vous le voyez. Et vous également ?
— Oui.
— C’est bien ce que j’avais compris, conclut lord Vosper, et il se replongea dans ses méditations.
Il y était encore plongé, et le silence qui avait suivi n’était pas encore rompu, quand Sébastien Beach apparut, venant dans leur direction.
— Pardon, M’lord, dit Beach. Un certain M. Wapshot est au téléphone et désire vous parler. Il dit que c’est urgent.
Lord Vosper sortit de sa prostration.
— Wapshot ?
— Oui, M’lord. Il s’est présenté comme le représentant de la firme Wapshot, Wapshot, Wapshot et Wapshot.
— Cela me rappelle, dit Gally, qui n’en manquait pas une, l’aventure de ce type de New-York qui téléphonait à une agence de conseillers juridiques appelée l’Agence Shapiro, Shapiro, Shapiro et Shapiro. « Allô, commença-t-il, puis-je parler à M. Shapiro ? – M. Shapiro est au Palais. – Bien, passez-moi M. Shapiro. – M. Shapiro est en conférence avec un client important. – Alors, branchez-moi sur M. Shapiro. – Je regrette beaucoup, mais M. Shapiro passe cette journée au golf. – C’est parfait. Et maintenant, passez-moi M. Shapiro. – C’est moi-même à l’appareil. » Qui est ce Wapshot ?
— Celui qui s’occupe de mes impôts sur le revenu, dit lord Vosper. Il vaut mieux que j’aille voir ce qu’il me veut.
Il s’en alla, suivi de Beach, et Gally les regarda s’éloigner. Il lui semblait que Beach avait l’air accablé, et cela le contrariait profondément. Il y a des moments qui mettent le moral d’un homme à l’épreuve et, en de telles occasions, on n’aime pas s’apercevoir que le maître d’hôtel est rongé de soucis, surtout si ledit maître d’hôtel est censé prendre part avec vous à une campagne qui réclame vélocité et efficacité de la part de tous ses participants.
Se retournant, il vit que Penny continuait à dévisager Jerry de la même manière muette et bizarre. Il reprit ses esprits d’un bond.
— Seigneur Jésus, dit-il, excusez-moi si je piétine vos plates-bandes. Je comprends, Penny. Vous désirez de toutes les fibres de votre être pouvoir plonger dans les bras de ce gamin, mais la pudeur vous retient. Comment se montrer soi-même et s’épancher devant ce vieux tableau qui m’examine derrière son monocle comme s’il était au premier rang d’une piste de cirque, avec ses sucettes et son cornet de cacahouettes ? Vous avez raison. Je vais voir ailleurs ce qui se passe.
Il existe un spécimen d’éclat de rire, aigu et amer, qui ressemble à s’y méprendre à un râle d’agonie et ne fait aucun bien ni aux bêtes ni aux gens. Lady Constance l’employait chaque fois qu’elle entendait dire que son frère Galahad était un homme charmant. C’est un rire de cette sorte qui s’échappa des lèvres de Penny Donaldson et, pour la première fois, Jerry eut le soupçon qu’il s’était trompé en supposant que ce jour était le plus beau de l’année et que le monde dans lequel il vivait était le meilleur des mondes.
— Ne vous donnez pas celle peine, Gally. Je n’ai pas le désir de sauter dans les bras de Mr. Vail. Voulez-vous entendre une petite histoire ?
— Une histoire ? Bien sûr. Allez-y. Mais que signifie ce « Mr. Vail » ?
— Vous vous rappelez que je vous avais dit que je devais dîner avec Mr. Vail hier soir ?
— Oui, certainement. Mais…
Penny poursuivit, parlant d’une voix étrange et métallique qui rappelait à Jerry Gloria Salt exprimant ses griefs à l’égard de lord Vosper.
— Nous étions convenus de nous retrouver au Savoy à huit heures, après mon essayage de l’après-midi. Quand j’ai regagné la maison de mes amis vers six heures, un message téléphonique m’attendait. Il m’apprenait que Mr. Vail regrettait de ne pouvoir donner suite au projet de dîner prévu pour le soir même, à cause d’une affaire imprévue dont le règlement ne pouvait attendre. J’en fus très désappointée.
Elle ne put étouffer un sanglot et une larme roula le long de sa joue. À cette vue Jerry fut rongé de remords. Il comprit ce que peut éprouver le bourreau d’une cour orientale qui vient d’étrangler une odalisque avec un nœud coulant.
— Mais Penny…
— Je vous en prie.
Elle lui jeta un regard écœuré, du genre de celui qu’une femme jette à une chenille trouvée dans la salade, et se tourna vers Gally.
— J’étais naturellement déçue, m’étant fait une fête de cette rencontre, mais j’ai parfaitement compris que ces choses peuvent arriver.
Gally acquiesça d’un léger mouvement de tête.
— Pour nous éprouver.
— J’ai compris que ces choses peuvent arriver…
— Pour nous élever l’âme.
— Je répète que j’ai compris que ces choses peuvent arriver, reprit Penny, élevant la voix et jetant à Gally un regard du même modèle que celui dont elle avait gratifié Jerry, et je me suis dit naturellement que si Mr. Vail avait une importante affaire à traiter, il n’avait pas le choix entre elle et moi.
— Mais Penny…
— Aussi quand lord Vosper, qui se trouvait là, a proposé de m’emmener dîner, j’ai pensé que ce serait là une excellente façon de passer la soirée. Lord Vosper est très emballé sur un restaurant nommé « Chez Mario » et il m’y a conduite.
Elle s’arrêta de nouveau, mais cette fois parce que Jerry, dont les veux sortaient de leurs orbites, avait laissé échapper un cri de loup pris au piège.
— Nous ne nous étions pas habillés, reprit-elle, si bien que nous avons été placés dans la galerie du premier étage. Connaissez-vous « Chez Mario », Gally ?
— Depuis toujours.
— On est très bien dans cette galerie. On y a une vue d’ensemble de la grande salle qui se trouve juste en-dessous. Et la première chose que j’ai aperçue dans cette salle, c’est Mr Vail en train de régler cette urgente affaire. Elle consistait en un dîner en tête à tête avec une fille qui avait l’air d’un serpent déhanché et qui, de temps à autre, lui caressait les joues de petites tapes affectueuses.
Le monocle de Gally se tourna brusquement vers Jerry, comme l’œil d’un dragon crachant des flammes. Son visage était dur et fermé.
— Répugnant petit pourceau !
— Oh ! il ne faut pas dire cela, Gally, fit Penny, protestant d’un ton doux. Je suis sûre que M. Vail peut nous fournir des explications satisfaisantes. Sans doute cette demoiselle est-elle l’éditeur d’un grand magazine et discutait-elle avec lui des conditions de publication de l’un de ses romans. Les éditeurs ont l’habitude de caresser la figure de leurs auteurs. Cela crée et maintient une atmosphère amicale.
Jerry dut accomplir un prodigieux effort pour relever un menton volontaire, et redresser le torse. Il le fit cependant. La certitude d’être le juste indignement accusé facilite toujours le maintien à la verticale de la colonne vertébrale.
— Je puis tout vous expliquer.
— Comment se fait-il, demanda Penny – parlant en l’air comme si elle s’adressait à quelque papillon – que les hommes disent toujours cela ?
— Je le dis, coupa Jerry avec force, parce que c’est vrai. La jeune personne que vous avez vue dînant avec moi est Gloria Salt.
— Joli nom. C’est une de vos amies ?
— Une de mes très bonnes amies.
— Vous aviez l’air, en effet, d’être au mieux.
— Elle m’a tapoté les joues deux fois.
— J’aurais cru davantage. Il est vrai que je ne m’étais pas munie d’un bloc-marqueur comme au bridge.
— Oui, deux fois, répéta Jerry obstiné. Et je vais vous dire pourquoi. Procédons par ordre et prenons ces tapotements l’un après l’autre. Le tapotement n° 1 visait à me féliciter quand je lui eus dit combien je vous aimais. Le tapotement n° 2 fut sa réponse aux remerciements que je lui adressais pour m’avoir suggéré le moyen d’emprunter les deux millions nécessaires à notre mariage. Voici pour vos tapotements. Quant à vous, continua Jerry en s’adressant à l’Honorable Galahad, si vous me traitez encore de répugnant petit pourceau, j’oublie tout le respect dû à vos cheveux blancs et vous expédie ma droite dans le maxillaire… Répugnant petit pourceau, vraiment ! Mes intentions étaient pures comme l’eau de roche. Gloria Salt m’avait téléphoné dans l’après-midi pour me demander si je pouvais l’emmener dîner, me laissant entendre qu’elle me donnerait au cours de ce repas tous les tuyaux pour décrocher le magot, ce qui aurait été trop long au téléphone. Et c’est l’âme torturée et pressurée comme dans une machine à laver que j’ai annulé notre rendez-vous. J’ai donc dîné avec elle « Chez Mario ». Elle m’a exposé son plan. Je l’en ai remerciée avec effusion et elle m’a caressé la joue par sympathie. Je puis dire qu’elle a fait ce geste comme une gentille sœur à l’adresse d’un frère irréprochable. Aussi vous serais-je reconnaissant de vouloir bien cesser immédiatement de me fixer avec des yeux ronds comme si vous m’aviez pris en train de voler une pièce de monnaie dans la sébile d’un aveugle.
Penny avait depuis longtemps changé d’expression. La bouche béante de surprise, elle le contemplait de tous ses yeux. Et ce regard ne donnait pas l’impression qu’elle le crût capable de s’enrichir aux dépens d’un pauvre aveugle.
— J’irai même plus loin, ajouta Jerry. S’il vous faut d’autres preuves pour vous faire entrer dans le crâne que la dernière des choses à laquelle nous pensions était la bagatelle, sachez que Miss Gloria Salt, aussi pure que moi, sinon plus, est sur le point de se marier. Ses fiançailles officielles avec un certain sir Gregory doivent avoir lieu très prochainement. Je crois que ce monsieur ne réside pas loin d’ici.
Le monocle de Gally jaillit de son orbite.
— Parsloe ?
— Parsloe.
Gally réajusta son monocle, mais d’une main frémissante. C’était un homme légitimement fier de son courage tout britannique. « Que se dressent contre nous les deux tiers du globe et nous vaincrons quand même », avait-il affirmé avec force devant Beach et Penny, en faisant allusion au tandem Binstead-Simmons. Il se préparait vaillamment à tenir tête à une gardeuse de porc à la solde de Parsloe et à un complice qui achetait des bouteilles de produit amaigrissant, modèle grande taille. Mais ajoutez à cette gardeuse de porcs et à ce complice la fiancée de Parsloe et les choses commençaient à tourner à l’aigre. Il n’était pas surprenant que Beach parût rongé de soucis ! Ce fidèle compagnon avait dû surprendre par le trou de la serrure quelques échanges de confidences entre cette demoiselle Salt et lady Constance qui confirmaient de mauvaises nouvelles.
— Ah ! doux Jésus ! s’écria-t-il, remué jusqu’au fond des entrailles.
Et, sans un mot de plus, il fonça vers l’office où se tenait Beach. De toute évidence l’acuité de la crise nécessitait la réunion d’une nouvelle conférence d’état-major.
— Enfin, je vous retrouve, dit Jerry, s’approchant de Penny d’un pas plein d’assurance. Je peux enfin vous embrasser.
— Juste ciel ! Quelle salade ! fit-elle d’un ton plaintif.
Jerry s’arrêta.
— Salade ? Vous croyez ce que je vous ai dit ?
— Oui, bien sûr, je le crois.
— Vous m’aimez ?
— Oui, bien sûr, je vous aime.
— Alors, c’est parfait Qu’attendons-nous de plus ?
Penny fit un pas en arrière.
— Jerry chéri, j’ai peur que les choses soient beaucoup plus compliquées qu’elles ne le paraissent. Voyez-vous, quand j’ai vu cette jeune fille vous caresser ainsi les joues.
— Comme une sœur.
— Oui, mais voilà… cela n’avait pas l’air d’une caresse de sœur et je l’ai mal pris. C’est pourquoi, lorsque à la fin du dîner Orlo Vosper m’a demandé de l’épouser…
— Oh ! mon Dieu !
— Oui, dit Penny d’une voix à peine perceptible. Il m’a demandé de l’épouser et j’ai répondu oui.
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