Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 35 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre IX

 

 

I

Le Club des Pélicans sait former ses enfants. Lorsqu’un homme a été sociétaire de cette organisation pendant un certain nombre d’années et qu’il a pris part à toutes les réunions hebdomadaires, ses fibres morales deviennent extrêmement solides et peu de choses sont capables de lui faire froncer les sourcils. Gally, il est vrai, au récit de Beach, sursauta légèrement, mais dans les mêmes circonstances, un membre de l’« Athénien » ou du « Club Libéral National » eût bondi à six pieds de haut et se fût fracassé le crâne au plafond.

Lorsqu’il reprit la parole, il n’y avait pas trace du plus léger tremblement dans sa voix. Le Club pouvait être lier de lui.

— Est-ce une plaisanterie, Beach ?

— Non, Monsieur. Je vous l’assure.

— C’est bien de Sunnybrae que vous voulez parler ?

— Oui, Monsieur.

— Et pourquoi diable a-t-il choisi de s’installer à Sunnybrae ?

— Je ne saurais le dire, Monsieur.

— Et il y est parti ?

— Oui, Monsieur.

— Et quand il y sera… (Gally s’arrêta et se mit à polir son monocle d’un air préoccupé.) Les affaires se compliquent, Beach.

— Oui, monsieur Galahad, elles se compliquent. Je crains le pire. Ce monsieur, en arrivant à Sunnybrae, trouvera le cochon dans sa maison…

— Et qu’en résultera-t-il ?

— Justement, Monsieur…

Gally hocha la tête. C’était un homme qui regardait les faits en face.

— Oui, elles se compliquent. Inutile de se dissimuler qu’une crise est imminente. Jerry Vail est un romancier et vous savez aussi bien que moi ce que sont les romanciers. Des déséquilibrés. On ne peut rien leur confier… des écervelés. C’est précisément parce qu’il est romancier que j’ai écarté ce Vail de tous nos conseils de guerre relatifs au cochon de Parsloe. S’il avait connu nos projets, tout le Shropshire le saurait déjà. Et tout le Shropshire le saura bientôt, si nous n’agissons comme l’éclair. Vous êtes d’accord ?

— Oh ! oui, Monsieur, bien sûr !

— Les écrivains sont comme cela. Ils n’ont pas de retenue, pas de réserve. Vous ou moi, Beach, en trouvant le cochon dans la cuisine d’une villa meublée où nous viendrions juste de mettre les pieds, nous garderions tout notre sang-froid et attendrions que les nuages soient dissipés. Mais pas un écrivain ! La première chose que cet animal de Vail va faire, à moins qu’on ne l’écrase dans l’œuf, sera de bondir à l’extérieur pour agripper le premier passant et lui dire : « Excusez-moi de vous déranger, monsieur, mais il y a un cochon dans ma cuisine. Que feriez-vous à ma place ? » Et que se passerait-il alors ? Je vais vous le dire. Malédiction, désolation et désespoir. En moins de deux la nouvelle parviendra aux oreilles de Parsloe, le bouleversant plus qu’une bonne dose de sels et il arrivera à Sunnybrae toutes voiles dehors. Il nous faut faire vite, Beach. Pas un instant à perdre. Il faut sortir la voiture immédiatement et voler comme le vent jusqu’au cœur de la tempête, en espérant que nous n’arriverons pas trop tard. Allons, venez, mon vieux, venez. Ne restez pas planté là. Une seconde de retard peut nous être fatale !

— Mais je dois porter au salon le plateau de boissons rafraîchissantes à 9 h. 30, monsieur Galahad.

— Le quoi ?

— Le plateau de boissons rafraîchissantes, Monsieur. Pour les dames et les messieurs. Du whisky et, pour ceux qui le préfèrent, de la bière blonde et du sirop d’orgeat.

— Laissez tomber. Qu’ils se contentent de gâteaux ! Dieu du ciel, croyez-vous que ce soit le moment de parler whisky, bière et autre, sirop d’orgeat ? Je n’ai jamais entendu pareilles idioties !

Beach tiqua. Au cours de ses longues et honorables années de pratique au château de Blandings, déduction faite de ses vacances annuelles au bord de la mer, il avait porté le plateau de boissons rafraîchissantes dans le salon à 9 h. 30 six mille six cent soixante-neuf fois, et entendre la voix du Tentateur lui enjoindre de piétiner la tradition et l’empêcher d’atteindre le total de six mille six cent soixante-dix fois eût fait tiquer n’importe quel maître d’hôtel.

— J’ai peur de ne pouvoir faire cela, monsieur Galahad, dit-il froidement. La conscience professionnelle m’oblige à remplir les devoirs de ma charge. C’est une question de principe. Je me ferai un plaisir d’aller vous rejoindre à Sunnybrae aussitôt que je serai libre. J’emprunterai la bicyclette du chauffeur.