Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 26 sur 47

Pages du PDF

Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

Il lui tardait de pouvoir s’empiffrer sous le regard de Gloria Salt, de s’octroyer d’un geste vainqueur une large portion de pommes de terre et de faire une véritable débauche de calories. Cela la remettrait à sa place.

 

III

Si Gally avait brusquement quitté lord Vosper au milieu de sa péroraison sur la terrasse, c’était avec l’intention de se rendre au plus vite à Matchingham Hall afin d’affronter le propriétaire. Il était dans une telle agitation qu’il lui fallut attendre d’avoir parcouru la moitié du chemin pour s’aviser qu’il aurait pu aussi bien prendre sa voilure, plutôt que d’aller à pied. Comme il était trop tard pour faire demi-tour, il poursuivit sa route, coupant à travers champs, et c’est ainsi qu’il atteignit le but de sa randonnée clans un état voisin de l’ébullition.

La froideur de Binstead, lorsqu’il lui fit savoir que sir Gregory n’était pas chez lui, aurait pu le rafraîchir. Il était impossible à un aussi jeune maître d’hôtel d’être aussi glacial que Beach l’eût été en de pareilles circonstances, mais il fut néanmoins glacial autant qu’il pouvait l’être et déçu que son voleur de cochon de visiteur ne semblât pas remarquer son attitude rébarbative. Gally était trop épuisé par cette épreuve de marche accélérée pour se livrer à une étude approfondie des maîtres d’hôtel et noter s’ils étaient froids ou empressés.

— Je vais entrer pour l’attendre, dit-il.

Et Binstead, malgré un sentiment de révolte contre cette prétention, ne sut que trouver pour s’y opposer. À contrecœur, il conduisit Gally dans le bureau et Gally s’affala sur le sofa, les pieds sur les coussins, avec un soupir de soulagement. Il porta ensuite à son comble la réprobation de Binstead en réclamant un whisky-soda.

— Bien tassé, ajouta-t-il avec une telle autorité que le maître d’hôtel, qui s’était redressé de toute sa hauteur, lâcha pied avec un timide : « Oui, Monsieur. »

Quand il reparut avec le cordial, Gally venait de s’attaquer aux mots croisés du Times.

— Merci, dit-il. Dites-moi, ne connaissez-vous pas un gros oiseau vivant en Australie dont le nom en quatre lettres commence par un E ?

— Non, Monsieur, dit Binstead d’un ton glacé, et il se retira.

Gally, demeuré seul, se plongea dans les mots croisés, concentrant toute, son attention. Mais les mots croisés ne sont qu’un palliatif : ils ne guérissent pas vraiment les souffrances d’un coeur meurtri. Bientôt la pensée de Gally se reporta vers le fardeau qui l’oppressait ; il abandonna le journal avec un soupir de lassitude et retourna à ses préoccupations.

On pourrait supposer qu’un homme qui avait lui-même déménagé un cochon au cours de la nuit précédente aurait considéré d’un œil indulgent les vols de cochons des autres en partant du principe qu’on excuse chez les autres ses propres faiblesses. Mais il n’y avait aucune trace de tolérante sympathie dans les pensées que Gally ruminait au sujet de sir Gregory Parsloe. La noirceur d’âme et la scélératesse de cet individu le confondaient. Il ne pouvait lui trouver aucune excuse. Enfin, c’était ainsi, et il était inutile de se casser la tête davantage. Il essaya de prévoir ce qui se passerait si cet homme ouvrait les hostilités et se refusait à rendre l’Impératrice.

Un observateur superficiel aurait conclu dans sa hâte que les choses se trouvaient à égalité. Si l’Impératrice de Blandings avait disparu de la circulation, aurait-il pensé, la Reine de Matchingham avait fait de même. En d’autres termes, on pouvait dire que deux cochons avaient disparu et que ces deux bêtes s’annulaient mutuellement.

Mais Gally poussait plus loin ses raisonnements et frémissait de ce qu’il découvrait. Ce qu’un observateur négligent oubliait de considérer, c’est que, tandis que l’Impératrice était le seul et unique joyau de la couronne de lord Emsworth, le citoyen Parsloe gardait en réserve un autre cochon, qu’il pouvait exhiber dans l’arène au moment propice. Dans le tumulte des derniers événements, l’Orgueil de Matchingham, habituel défenseur des couleurs de Parsloe, avait été relégué au second plan, mais il était toujours là, poulain de l’écurie Parsloe et pouvait, si besoin était, entrer en lice.

Et de quelle façon magistrale et désastreuse ! Deux années de suite l’Orgueil de Matchingham avait serré de près sa rivale dans le combat et, en l’absence de l’Impératrice, son triomphe était assuré. Bref, le citoyen Parsloe n’avait qu’à se préoccuper de conserver l’Impératrice à l’abri et à dormir sur ses lauriers.

C’est cette considération qui avait provoqué le changement d’attitude notable de sir Gregory à la fin de son entretien avec George Cyrill Wellbeloved.

Quand un homme qui n’est plus de la première jeunesse vient d’effectuer, par une chaude matinée d’été, un trajet de trois kilomètres, puis d’absorber un solide whisky-soda, étendu sur un sofa, il a une tendance à somnoler et, parvenu à ce point de ses méditations, Gally se mit à dodeliner de la tête.

Le calme se remit à régner dans le bureau de sir Gregory, un calme à peine troublé par un léger bruit, pareil au clapotis d’un radiateur. Puis la sonnerie du téléphone retentit et Gally se redressa d’un bond. Il décrocha le récepteur. Quelqu’un à l’autre bout du fil dit « Monsieur ? » d’une voix rauque, semblant venir d’outre-tombe.

— Qui est à l’appareil ?

— C’est Wellbeloved, sir Gregory.

Les derniers brouillards du sommeil se dissipèrent. De nouveau Gally se sentit vif et alerte. C’était un homme du monde et il savait que les gardiens de cochons n’ont pas pour habitude de déranger leurs employeurs au téléphone, sauf en cas d’extrême urgence. Wellbeloved, de toute évidence, voulait parler à son maître du complot et Gally se voyait dans la situation d’un agent du deuxième bureau en train de fouiller les documents d’un quartier général ennemi.

— Où êtes-vous ?

— Je vous téléphone de la taverne L’Enclume et le Marteau, sir Gregory, et je suis en train de me demander, sir Gregory (la voix prit ici des accents suppliants), si, vu les circonstances… il a fait tellement chaud aujourd’hui… et je suis tout épuisé… j’ai sué sang et eau pour défendre vos intérêts… si vous ne pourriez pas me permettre de prendre un verre… rien qu’un seul… verre de bière.

— Certainement, très certainement, répondit Gally avec chaleur. Prenez tout ce que vous voulez et dites-leur d’inscrire cela à mon compte.

Il y eut un silence. Le gardien de cochons semblait s’être évanoui. Quand il reprit l’appareil, il fut évident, rien qu’à son accent animé, qu’il avait compris qu’un grand changement s’était opéré dans l’esprit de son patron depuis leur dernière entrevue, et cela ramenait dans sa vie la douceur et la lumière.

— Eh bien ! Monsieur, dit-il d’un air triomphant. Je l’ai retrouvée.

— Hein ?

— La Reine, Monsieur.

Gally chancela. Ces mots avaient été pour lui comme un coup de poing entre les deux yeux. Il avait cru que son secret ne pouvait être percé par personne au monde, et voici qu’un gardien de pourceaux avait tout démasqué. Il resta un long moment sans pouvoir articuler une syllabe. Puis il réussit à murmurer :

— Grands dieux !

— Oui, Monsieur, cela m’a demandé un peu de travail, mais je l’ai fait, et je me suis rendu à L’Enclume et le Marteau pour vous indiquer où elle se trouve. Suivant vos instructions, je me suis dirigé vers le château de Blandings… À propos de bière, Monsieur, dit Cyrill Wellbeloved, faisant une diversion, permettez-vous une goutte de gin dedans ?

— Oui… oui… oui… d’accord !

— Merci, Monsieur. J’ai toujours pensé que cela donnait plus de goût. Eh bien ! Monsieur, comme je vous le disais, je me suis dirigé vers le château de Blandings, en me cachant sans me faire voir. Ce que je m’étais dit, en y réfléchissant, c’est que si la Reine avait été mise dans un vil cachot – c’est l’expression consacrée, Monsieur, je ne sais pas si vous la connaissez – il faudrait bien que quelqu’un lui porte sa nourriture sans trop tarder et j’ai pensé que ce travail serait fait par un subalterne – si vous comprenez ce mot – qui effectuerait sa sortie par la porte de service. Aussi je me suis caché non loin de là et, qui ai-je vu sortir. Monsieur ? Beach, le maître d’hôtel, avec un énorme seau à la main et qui jetait des regards anxieux à droite et à gauche comme pour dire : « Suis-je surveillé ? » Enfin, Monsieur, pour abréger une longue histoire, il se dirigea vers ce qu’ils appellent la corne ouest du petit bois, qui est un petit bois du côté de l’ouest, pour finalement s’arrêter devant une baraque dont je crois me souvenir qu’elle a servi à un moment de refuge aux gardes-chasse. Il entra. Il fit son entrée, rectifia George Cyrill Wellbeloved, et je surgis secrètement et regardai par la fenêtre, et la Reine était là, Monsieur, large comme une armoire. Alors je suis reparti au plus vite pour vous téléphoner et vous mettre au courant de ce qui avait transpiré, en vous laissant le soin de prendre les mesures que vous penseriez appropriées, avec l’espoir de vous avoir donné pleine et entière satisfaction, ce qui est mon but constant. Et maintenant, Monsieur, avec votre permission, je vais raccrocher pour aller prendre livraison de ce verre de bière que vous m’avez si gentiment offert. Merci, Monsieur.

— Hé là ! cria Gally.