Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 4 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

Une seule chose restait à faire s’il voulait retrouver la paix de l’esprit. Il réajusta son lorgnon et se dirigea d’un pas ferme vers la porcherie, pour y rendre visite à l’Impératrice de Blandings.

 

III

L’Impératrice vivait dans un coquet petit chalet, non loin du jardin potager, et quand lord Emsworth atteignit son antichambre, elle était occupée, comme chaque fois d’ailleurs qu’on la prenait à l’improviste, à emmagasiner dans sa large panse ces cinquante-sept mille huit cents calories dont M. Whiffle parle tant. Monica Simmons, qui s’occupait des porcs, lui avait octroyé une abondante ration de farines d'orge, de maïs, de lin, de pommes de terre et de petit lait, et l’Impératrice plongeait et fouillait dans son auge d’une façon propre à faire naître la plus vive confiance dans le cœur de ses admirateurs et amis.

Monica Simmons était debout près de la barrière de clôture lorsque lord Emsworth arriva. C’était une jeune personne mince, portant blouson et culotte de cheval et ayant bien l’air de ce qu’elle était, à savoir l’une des six filles d’un pasteur de campagne qui, toutes, avaient appartenu à l’équipe de hockey de Roedan. Elle n’était pas très en faveur auprès de lord Emsworth qui la soupçonnait de ne pas respecter l’Impératrice. Elle donna immédiatement une preuve navrante de ce grave défaut de caractère.

— Salut, lord Emsworth, dit-elle. Quelle chaleur, hein ? Vous êtes venu voir le bichon de cochon ? Eh bien ! maintenant que vous êtes là, je vais pouvoir filer en vitesse prendre une bonne tasse de thé et quelques tartines. J’ai une soif à cracher des pièces de cent sous. Salut !

Elle s’éloigna à grandes enjambées, repoussant le foin du pied, et lord Emsworth, qui avait frémi de la tête aux pieds et s’appuyait sur la barrière, la suivit d’un regard indigné. Il songeait avec nostalgie aux précédents gardiens de sa truie bien-aimée : à George Cyrill Wellbeloved, passé à l’ennemi ; à Percy Pirbright, son successeur, qui, aux dernières nouvelles, se trouvait au Canada ; à Edwin Pott, qui, reprenant la charge à la suite de Percy, s’était retiré de la vie publique après avoir gagné un concours de pronostics sur les résultats d’un championnat de football. Aucun d’eux n’aurait osé faire allusion à l’Impératrice de Blandings comme à un bichon de cochon, Edwin Pott moins que tout autre, même s’il l’avait voulu, car il était muet.

Voilà qui est de bien mauvais augure, songeait lord Emsworth et il se trouvait encore sous cette désagréable impression, qu’atténuait néanmoins peu à peu le son de la plus mélodieuse des musiques, celle que faisait l’Impératrice en se restaurant, quand surgit à côté de lui, penché par-dessus la clôture et inspectant l’endroit au travers d’un monocle cerclé de noir, un mince et coquet petit personnage, d’une cinquantaine d’années. Lord Emsworth le salua d’un « Ohé ! Galahad » très cordial.

— Ohé à vous ! cher vieux hibou noueux et vermoulu, répliqua du même ton le nouvel arrivant.

L’Honorable Galahad Threepwood était le seul membre véritablement distingué de la famille dont lord Emsworth était le chef. Le monde, dit-on, méconnaît ses grands hommes, mais tous ceux qui fréquentaient les cercles privés, les bars, les théâtres, les restaurants et les champs de course connaissaient Gally, au moins de réputation. Il appartenait à cette bande résolue qui, trouvant qu’il valait cent fois mieux s’efforcer de donner à Londres quelques touches de rose supplémentaire plutôt que d’enfourcher d’autres dadas, s’étaient consacrés à cette tâche dès leur jeunesse. C’était là que le bât blessait sa sœur Constance, sa sœur Julia, sa sœur Dora et toutes les autres ; mais il jouissait de l’estime générale dans des quartiers moins austères, car il avait un cœur d’or et son âme débordait du lait de la tendresse humaine.

Comme il examinait l’Impératrice, un bruit de déglutition mêlé de grognement ramena son attention vers son frère, et il fut désolé de remarquer une expression crispée sur ces traits qui lui étaient chers. On eût dit que le chef de la famille venait d’avaler un cornichon trop acide.

— Allons, mon vieux Clarence, dit-il, le vieux cœur paraît un peu à plat. Qu’y a-t-il donc ? Vous ne vous rongez pas les sangs à cause de l’incident de l’auberge des Armes d’Emsworth, je pense ?

— Un incident ? Quel incident ?

— N’avez-vous entendu parler de rien ? Je tiens tout de Beach, qui l’a appris de la fille du lavoir, qui elle-même le tenait du chauffeur. Il paraît que le maître d’hôtel de Parsloe – un certain Binstead, je crois – faisait grand tapage dans la salle de brasserie, l’autre soir, pariant à cinq contre un, à qui voulait l’entendre, sur le cochon de son patron.

Lord Emsworth sursauta.

— Sur l’Orgueil de Matchingham ? Ce type est complètement fou. Comment l’Orgueil de Matchingham pourrait-elle avoir la moindre chance contre l’Impératrice ?

— C’est exactement ce que je pense. J’ai été sidéré moi aussi. Je suppose que la plus simple explication est que Binstead avait un verre dans le nez et parlait à tort et à travers. Hé bien ! qu’est-ce qui vous inquiète, si ce n’est pas cela ? Pourquoi avez-vous l’air d’un ver solitaire contrarié ?

Lord Emsworth fut trop heureux de confier à une oreille sympathisante la raison de cette ressemblance.

— Cette jeune Simmons me rend malade. Vous aurez du mal à me croire, mais elle a eu le toupet d’appeler notre Impératrice « bichon de cochon ».

— Vraiment ?

— Je vous le jure. « Hé salut ! lord Emsworth, m’a-t-elle dit. Vous êtes venu voir votre bichon de cochon ? »

Gally fronça les sourcils.

— C’est très mal, approuva-t-il. Fâcheux état d’esprit. Si c’est vrai, cela semble prouver que cette jeune fille est beaucoup trop frivole pour assumer les responsabilités de la charge que nous lui avons confiée. Je dois ajouter que Beach partage entièrement cette opinion. Il a misé gros, tout un paquet de ses économies, sur le museau de l’Impératrice pour le prochain concours agricole et il commence à ne plus pouvoir dormir. Il m’a demandé avec angoisse si cette fille était à la hauteur de cette tâche sacrée. Et je le comprends. Car notez ceci, Clarence, et notez-le bien. La fille qui, aujourd’hui, ravale l’Impératrice de Blandings au rang de « bichon de cochon » est capable, demain, d’oublier de lui donner son déjeuner. Qu’est-ce qui a bien pu vous inciter, cher ami, à confier une mission réclamant les qualités d’un Pierpont Morgan à la miteuse fille d’un vicaire campagnard ?

Lord Emsworth ne se tordit pas tout à fait les poignets de désespoir, mais il s’en fallut de peu.

— Je n’y suis pour rien, protesta-t-il. Notre sœur Connie a insisté pour que je l’engage. C’est sa protégée, la parente d’une personne qu’elle veut obliger ou quelque chose du même genre. Connie seule est à blâmer de nous avoir mis dans de tels draps.

— Connie ! dit Gally. Plus je vois ce qui se passe dans cette baraque et plus je me rends compte que, pour que Blandings Castle soit un paradis sur terre, il faudrait moins de femmes comme Connie et des meilleures. Les sœurs sont une erreur de la nature, Clarence. Il faudrait dès le départ prendre résolument parti contre elles.

— Exact, dit lord Emsworth. Exact.

Le silence tomba, si toutefois un véritable silence pouvait jamais tomber dans le voisinage d’une auge où l’Impératrice de Blandings se nourrissait. Il fut rompu par lord Emsworth qui regardait autour de lui avec l’air d’un homme qui a l’impression que quelque chose lui manque.

— Où est Alice ? demanda-t-il.

— Quoi ?

— Oh ! pardon. Je veux dire Pénélope. Pénélope Donaldson. Je vous croyais sortis tous deux pour faire une promenade ensemble.

— Ah ! oui, Penny ? Oui, nous avons bavardé en nous promenant un peu. C’est vraiment une très gentille fille, Clarence.

— Charmante.

— Non seulement agréable à regarder, capable de vous tenir sous le charme en vous entretenant des sujets les plus divers, mais aussi pleine de cœur. J’ai exprimé le désir de boire un whisky-soda et elle est partie immédiatement dire à Beach de m’en apporter un pour m’éviter d’aller jusqu’à la maison.

— Vous allez prendre un whisky ?

— Vous l’avez dit ! Cela va redonner un peu de rose à mes joues, ce qui fait toujours bel effet, et me permettre de trinquer à la santé de Beach avec des « À la bonne vôtre ! » Et « Au centième ! », car c’est son anniversaire.

— L’anniversaire de Beach ?

— Oui.

— Bonté divine !

Lord Emsworth fouilla dans sa poche.

— J’ai reçu quelque chose d’extraordinaire au courrier de cet après-midi, Galahad. Vraiment extraordinaire. Une carte postale en couleurs avec « Bon anniversaire, mon vieux, affectueux baisers ». Et c’était signé Maudie. Maintenant que vous me dites que c’est l’anniversaire de Beach, je me demande… Oui, je comprends. Elle était destinée à Beach et l’on a dû mélanger le courrier. Regardez.

Gally prit la carte et l’examina à travers son monocle.

Le verso portait : « Mr. Sébastien Beach. Château de Blandings. Shropshire. »

Son visage prit une expression grave.

— Il faut, dit-il, éclaircir cette histoire. Depuis combien de temps Beach est-il au château ? Dix-huit ans ? Dix-neuf ans ? Peu importe d’ailleurs le temps exact, mais cela fait assez longtemps pour que je puisse le considérer comme un fils, et quand un de mes fils reçoit de filles appelées Maudie des cartes postales représentant une femme nue, il doit fournir une explication immédiate. Nous ne pouvons pas laisser la luxure introduire son horrible tête dans l’office de nos gens. Holà, Beach !

Beach s’approchait de ce pas mesuré qui lui était habituel – d’autant plus mesuré qu’il portait un grand verre empli jusqu’au bord d’un liquide de couleur ambre. À ses cotés sautillait une charmante petite jeune fille mince, aux cheveux blonds, qui avait l’air d’une nymphe des bois que le maître d’hôtel eût recueillie en traversant le parc. En fait, c’était la plus jeune héritière d’un fabricant américain de biscuits pour chiens.

— Voici des renforts, Gally, dit-elle.

Et Gally, ayant répondu avec une vive satisfaction qu’il les voyait venir, saisit son verre et but avidement.

— Joyeux anniversaire, Beach.

— Merci, monsieur Galahad.

— Une petite goutte pour vous, Penny ?

— Non, merci.

— Clarence ?

— Euh… non, merci.

— Très bien. Parfait, dit Gally vidant son verre. Et maintenant, il me reste un pénible devoir à remplir, Beach.

— Monsieur ?

— Prenez connaissance de cette carte.

Beach prit la carte postale. Et tandis qu’il l’examinait de ses yeux en boule de loto, ses lèvres remuèrent légèrement. Il s’en fallut même d’un rien que ce parfait serviteur, nonobstant les règles impératives de l’ordre des maîtres d’hôtel, n’esquissât un sourire.

— Eh bien, Beach ? Nous attendons… Qui est cette Maudie ?

— Ma nièce, monsieur Galahad.

— C’est du moins ce que vous prétendez.

— La fille de mon frère, monsieur Galahad. C’est ce que l’on pourrait appeler la seule personne un peu bohème de notre famille. Elle n’était encore qu’une gamine lorsqu’elle s’est enfuie de chez ses parents pour devenir barmaid à Londres.

Gally dressa l’oreille comme un spécialiste dont on évoque la marotte. Réaction semblable à celle qu’aurait pu avoir M. Gillette en entendant discuter de lames de rasoir.

— Vous dites, une barmaid ? Où ?

— Au Critérion, monsieur Galahad.

— Alors j’ai dû la connaître. Je connaissais tout le personnel du Critérion, et cependant je ne me souviens pas d’une Maudie Beach.

— Pour les besoins du métier elle a adopté le nom de guerre de Montrose.

— Maudie Montrose. C’était elle ? Bonté divine ! Bien sûr que je la connais. Une fille charmante avec des cheveux dorés comme un nid d’oiseaux de paradis. M’en a-t-elle servi des petits rhums bien tassés ! Qu’est-elle devenue ? Manipule-t-elle toujours la pompe à bière ?

— Oh ! non, monsieur Galahad. Elle a quitté le métier pour se marier.

— J’espère que son époux sait apprécier ses incomparables qualités.

— Il n’est plus des nôtres, monsieur. Il a eu le malheur d’attraper une fluxion de poitrine en faisant le guet sous la pluie, devant la porte d’un restaurant.

— Et pourquoi diable faisait-il le guet sous la pluie ?

— C’était dans l’exercice de ses devoirs professionnels, monsieur. Il avait monté un cabinet de recherches et filatures, l’Agence Digby : Détectives Privés, service permanent de nuit et de jour. Et maintenant qu’il est parti, c’est ma nièce qui s’occupe elle-même de son affaire et, je crois, à la satisfaction de tous.

Penny poussa une exclamation intéressée.

— Vous voulez dire qu’elle est détective, qu’elle travaille avec la fameuse brigade criminelle, les spécialistes des traces sanglantes et de l’examen microscopique ?

— En gros, c’est cela, mademoiselle. Je crois que lorsqu’il peut y avoir de la bagarre, elle confie le travail à ses employés.

— En somme, c’est l’œil qui fouille à travers les murailles. Il faut de tout pour faire un monde, n’est-ce pas, Gally ?

— C’est ce que j’ai toujours entendu dire, mademoiselle, dit Beach avec indulgence.

Il se tourna vers lord Emsworth que le sujet n’intéressait guère et qui s’était mis à gratter le dos de l’Impératrice avec le bout de sa canne.

— J’aurais dû prévenir Votre Seigneurie que sir Parsloe l’attend.

— Que le diable l’emporte ! Où est-il ?

— Je l’ai laissé dans le petit salon en train de retirer ses chaussures. J’ai eu l’impression qu’il avait mal aux pieds. Il a exprimé le désir de rencontrer Votre Seigneurie dès qu’elle le pourrait.

Lord Emsworth prit un ton maussade.

— Je me demande ce que peut bien me vouloir cet individu. Il sait bien que je le considère avec la plus grande méfiance. Mais je crois qu’il faut le recevoir, car si je ne le fais pas, je vais m’attirer une nouvelle scène de Connie. Elle me répète toujours qu’il faut savoir vivre en bon voisinage.

— Dieu soit béni, il n’en est pas ainsi pour moi, dit Gally. Si cela me plaît, je peux fixer le jeune Parsloe dans le blanc des yeux jusqu’à ce qu’il perde contenance. C’est là l’avantage de n’avoir pas de position sociale à maintenir. À propos, c’est fort intéressant tout ce que Beach nous a raconté, Clarence.

— Hein ?

— Au sujet de Maudie.

— Quelle Maudie ?

— Ça va, brillant esprit, n’en parlons plus. Allez donc voir ce que vous veut ce bandit.

Lord Emsworth se dirigea d’un pas vacillant vers le petit salon, suivi à distance respectueuse par son fidèle maître d’hôtel, tandis que Gally les regardait d’un œil distrait.

— C’est étonnant, dit-il en se tournant vers Penny. Savez-vous depuis combien de temps je connais Beach ? Dix-huit ou peut-être dix-neuf ans, quand j’étais encore un jeune garçon de quarante ans. Et c’est seulement aujourd’hui que j’apprends qu’il s’appelle Sébastien. La même chose m’est arrivée avec Fruity Biffen. Je ne crois pas que vous connaissiez mon vieil ami Fruity Biffen, n’est-ce pas ? Il habitait encore récemment non loin d’ici, dans une petite maison en bordure de la route de Shrewsbury, mais il est parti peu de temps avant votre arrivée. Il avait autrefois l’habitude de signer ses reconnaissances de dettes : « George J. Biffen », et c’est seulement au bout de sept ans, un soir où nous soupions ensemble au Romano et où il avait perdu un peu de sa réserve habituelle à la suite de l’absorption d’un mélange de bière brune, de crème de menthe et de vieille eau-de-vie, qu’il me confia que la lettre J représentait…

— Gally, interrompit brusquement Penny qui, depuis un instant, dessinait du bout de sa chaussure des arabesques sur le sable et donnait différents signes de nervosité comme si elle avait une tâche embarrassante à remplir, pourriez-vous me prêter deux mille livres ?