Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
Elle sortit, et lord Emsworth, se laissant aller sur l’oreiller, put donner libre cours aux premières pensées agréables qu’il lui eût été donné de connaître depuis longtemps.
Ainsi elle était fiancée à Parsloe ? Il était donc sauvé à la onzième heure et n’avait plus à craindre ni la poursuite en rupture de mariage ni l’autre éventualité, plus affreuse encore. Quel plus heureux dénouement pouvait-on trouver aux ennuis d’un honnête homme !
Lord Emsworth s’était toujours demandé si ce qu’on appelle « des anges gardiens » existait vraiment. Les événements de la soirée l’en convainquirent. Seul un ange gardien à la page avait pu le tirer avec une stupéfiante dextérité du pétrin dans lequel il se trouvait et cela juste au moment où il allait couler à pic, comme Galahad dans sa mare.
Il regretta de n’avoir aucun moyen d’entrer en contact direct avec son bienfaiteur. Quelle joie c’eût été de pouvoir lui serrer la main !
II
Dans des maisons de la taille du château de Blandings, il y a toujours une multitude de coins et recoins dont on dirait qu’ils ont été spécialement conçus pour servir de refuges aux hommes qui désirent échapper à la colère des femmes. Gally, après avoir quitté lord Emsworth, choisit la salle de billard. Il savait que Constance, malgré tous ses nombreux défauts, n’était pas femme à faire intrusion dans les salles de billard.
Le premier objet qu’il aperçut en entrant fut lord Vosper s’exerçant à la pratique des coups droits, mais d’un air absent, comme si ses pensées voguaient ailleurs. Il y avait une expression préoccupée sur son beau visage et le fait d’avoir réussi quelques jolis coups ne semblait lui faire aucun plaisir.
En apercevant Gally, il eut l’expression du naufragé qui vient d’apercevoir une voile à l’horizon.
Lord Vosper, nous l’avons dit, tenait Gally pour un désœuvré inutile et frivole et désapprouvait son attitude générale dans l’existence, mais il avait un solide respect pour ses qualités d’homme du monde et c’était d’un homme du monde qu’il avait besoin maintenant. Des problèmes avaient surgi dans la vie de lord Vosper et il se sentait incapable de les résoudre seul.
— Oh ! bonjour, dit-il. Dites-moi, monsieur Threepwood, puis-je vous parler de quelque chose ?
— Vous pouvez me parler de tout ce qui vous passera par la tête et vous trouverez en moi le meilleur des auditeurs, dit Gally cordialement. De quoi s’agit-il ? Vous êtes troublé par la situation en Extrême-Orient ?
— Ce n’est pas tant la situation en Extrême-Orient que la situation au château de Blandings qui me préoccupe. Il m’est arrivé une fâcheuse histoire et j’aimerais beaucoup avoir votre avis. Pouvez-vous m’accorder quelques instants ?
— Toutes mes minutes sont à vous.
— Mon histoire est très longue.
— Vos histoires ne sauraient jamais être trop longues, mon cher ami, reprit Gally d’un ton courtois. Installons-nous sur cette banquette et videz votre cœur.
Lord Vosper, une fois installé sur la banquette à côté de Gally dont le visage reflétait une bienveillante attention, sembla éprouver quelque embarras à entamer son récit.
— Jouez-vous au tennis ? dit-il en manière de préambule.
— Je me demandais si vous alliez me poser cette question, répondit Gally. Et je pense que vous allez maintenant me demander quels sont les derniers livres que j’ai lus ?
Lord Vosper rougit en s’excusant. Il vit qu’il avait mal choisi son entrée en matière.
— Ce que je veux dire, ce n’est pas tellement « jouez-vous au tennis » que « croyez-vous qu’un grand roman d’amour puisse sombrer sur un court de tennis » ?
— Ah ! nous y voilà. Grands dieux, oui ! Mon vieil ami Buffy Struggles a été jadis fiancé à une jeune fanatique du tennis qui lui renvoya sa bague et ses lettres parce qu’un jour qu’ils jouaient ensemble une partie de double, il s’était permis de venir piétiner dans son coin et de lui intercepter toutes ses balles. Avant qu’il ait pu tenter une réconciliation, un fiacre l’a renversé dans Piccadilly et l’a tué net.
— Tonnerre d’Ecosse ! (Lord Vosper était stupéfait, abasourdi.) Mais c’est exactement ce qui m’est arrivé !
— Vous avez été tué par un fiacre ?
— Non, mais j’ai été fiancé avec une jeune fille qui a rompu parce que j’interceptais ses balles.
— Ah ! je vois. J’avais mal compris. Et quand ce malheur est-il arrivé ?
— Il y a environ deux mois.
— Mais vous n’êtes fiancé à Penny Donaldson que depuis deux ou trois jours ?
— Il ne s’agit pas de Penny Donaldson, mais de Gloria Salt.
— Vous voulez dire que vous avez été fiancé à Gloria Salt ?
— Je le suis toujours.
— Mais vous êtes fiancé à Penny Donaldson.
— Je le sais. Et c’est là l’ennui. Je suis fiancé avec les deux.
Gally retira son monocle et se mit à le polir. L’histoire de son interlocuteur, en dépit de son intérêt humain, lui semblait difficile à suivre.
— Compliqué, dit-il.
— Un peu, en effet, convint lord Vosper. Je ferais mieux de tout reprendre pour vous depuis le début. J’ai été fiancé à Gloria, et puis elle a rompu. Vous me suivez ?
— Je vous suis.
— Je me suis fiancé ensuite avec Penny. Tout va bien jusque-là ?
— Tout va bien. À la suite d’un mouvement de dépit, je suppose ?
— Plus ou moins à la suite d’un mouvement de dépit, quoique, bien entendu, je l’aime beaucoup. C’est une charmante fille.
— Charmante.
— Je lui avais fait ma demande en mariage à Londres le soir où nous dînions « Chez Mario », et cette proposition avait semblé lui plaire. Nous en étions là quand nous sommes revenus. Et tout aurait pu se passer à merveille si Gloria n’était brusquement arrivée au château.
— Je commence à comprendre. En la revoyant, vous vous êtes aperçu que le vieil amour subsistait encore ?
— C’est cela même. Et pour elle il subsistait aussi. Et avec violence. Je n’en savais rien jusqu’à ce soir, mais elle aussi était torturée de remords, car elle sentait qu’elle avait gaspillé le bonheur de toute une vie.
— Comment se fait-il que vous vous en soyez aperçu ce soir ?
— Je faisais un tour dans le jardin et suis tombé sur elle pleurant amèrement au clair de lune. Cela, évidemment, m’a paru anormal. Je me suis permis de lui dire : « Bonsoir, qu’est-ce qui ne va pas ? » Elle a dit : « Oh ! Orlo… », et tout a suivi. Et puis… une chose en amenant une autre, avant que nous ne sachions où nous en étions, nous nous sommes retrouvés dans les bras l’un de l’autre.
— Murmurant des paroles entrecoupées ?
— Exactement, et je n’ai aucune honte à vous dire que j’espère que vous pourrez me donner un conseil, car pour l’instant il n’est pas excessif de dire que je suis complètement désemparé.
Gally hocha la tête.
— Je comprends vos difficultés. Vous êtes un homme d’honneur et vous vous sentez lié à Penny.
— C’est tout à fait cela.
— Mais votre cœur, lui, comme dit la chanson, appartient à Papa.
— Hein ?
— Je veux dire à Gloria. Vous aimez cette jeune fille ?
— Oui, je l’aime.
— Hélas ! Ce sont des choses qui arrivent et l’on ne peut blâmer personne. Il ne vous reste plus qu’une chose à faire, à mon avis. Il faut expliquer la situation à Penny.
— C’est mon opinion. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas.
— J’espère que non. Mais il faut qu’elle le sache, je crois.
— C’est aussi l’avis de Gloria. Elle m’a dit d’aller tout lui expliquer.
— Ce n’est pas une tâche agréable que d’aller prévenir une jeune fille au cœur tendre que l’on a décidé de rompre.
— Non.
— Vous préféreriez peut-être qu’un secourable tiers intervienne et lui fasse part de cette nouvelle ?
Lord Vosper sursauta.
— Vous le feriez ? Dites-moi…
— Je ne pensais pas m’en charger personnellement. L’homme auquel je pensais, c’était… Ah ! le voici en personne. Il tombe à pic, dit Gally, car la porte venait de s’ouvrir et Jerry entrait.
— Jerry, notre ami lord Vosper, que vous voyez ici, se trouve pris dans un véritable dilemme. Il a donné sa parole à Miss Gloria Salt et, comme vous le savez, il s’est fiancé à Miss Penny Donaldson. Il est à la recherche d’un intermédiaire subtil qui se charge d’expliquer à Penny qu’il n’est plus libre de tenir envers elle ses engagements. J’ai pensé que vous pourriez être l’homme de la situation, car vous êtes en bons termes avec les deux parties. Je vous laisse le soin de vous mettre d’accord. Et si vous avez besoin de moi, vous me trouverez sur la terrasse.