Le plus beau cochondumonde
Chapitre III
C’est toujours une chose troublante que d’être menacé. Dans une nouvelle encore inédite de Gerald Vail, il y a une scène où un personnage à mine d’assassin se glisse auprès du jeune héros au moment où celui-ci vient de s’arrêter en plein Broadway pour allumer une cigarette et lui souffle à l’oreille : « Tu ferais bien de te tirer les pieds de cette ville, mon pote, si tu tiens à ta santé ! » Et le héros, comprenant sur-le-champ que la bande à Louis-les-belles-bacchantes est au courant de tout, y compris l’enquête qu’il mène sur le meurtre du gars au chapeau vert, reprend avec peine son souffle, car, malgré son intrépidité, il n’en sent pas moins un frisson glacé monter le long de son épine dorsale.
C’était le même frisson glacé qui parcourait l’échine de sir Gregory Parsloe, tandis qu’il regagnait clopin-clopant Matchingham Hall. Cette rencontre avec Gally l’avait secoué de la tête aux pieds. Parsloe n’était pas un homme imaginatif, mais il n’était pas besoin d’être imaginatif pour voir dans les paroles de Gally une menace d’action directe contre la Reine du Matchingham. Bien sûr, il avait parlé de représailles, comme pour bien marquer que les hostilités ne seraient pas déclenchées par le clan du château de Blandings ; mais la réaction de sir Gregory était : « Des représailles, mon oeil ! » Un homme comme Galahad Threepwood n’attend pas les premières manifestations de l’attaque adverse. Il agit, rapidement et sans prévenir, et la seule chose à faire est de mobiliser toutes les réserves et d’attendre de pied ferme.
Son premier soin, en conséquence, lorsqu’il eut atteint Matchingham et se fut effondré dans un fauteuil pour ôter ses chaussures, fut de sonner le maître d’hôtel pour lui dire de mander immédiatement George Cyrill Wellbeloved, le préposé à la porcherie, pour une conversation urgente. Et, dans les délais voulus, une riche odeur de litière vint flotter jusqu’à lui, suivie de près par l’apparition de George Cyrill en personne.
George Cyrill Wellbeloved était un individu maigre, tout en longueur, aux cheveux roux, avec un strabisme de l’œil gauche. Ce défaut rendait cet œil gauche assez désagréable à regarder et, comme son œil droit lui-même n’avait rien qui pût enthousiasmer les amateurs de belles choses, on comprend aisément pourquoi sir Gregory préféra détourner le plus possible son regard au cours de l’entretien qui suivit.
Mais après tout, qu’est-ce que le beau ? Une simple contingence. Ce chef d’état-major parmi les éleveurs de porcs avait l’orifice buccal en museau de brochet, l’appendice nasal écrasé à la suite d’une controverse politique à la taverne des Armes d’Emsworth, et ses vêtements étaient tout couverts de boue, mais quand vous engagez un éleveur de porcs, se disait sir Gregory, vous ne cherchez pas une sorte de Miss Amérique, vous cherchez quelqu’un qui s’y connaisse en porcs. Et ce que George Cyrill Wellbeloved ignorait en fait de porcs aurait pu tenir sur une des cartes postales expédiées par Maudie Montrose.
Dans un style concis et nerveux, sir Gregory fit le résumé de son entretien avec Gally, appuyant un peu sur l’épisode des pommes de terre empoisonnées, et George Cyrill l’écouta avec une gravité qui lui allait bien.
— Voilà où nous en sommes, dit sir Gregory après avoir terminé son récit. Qu’en pensez-vous ?
George Cyrill Wellbeloved était plutôt homme à rechercher les belles formules du langage.
— Pour parler grossièrement, monsieur, dit-il, je pense que ce vieux « … » a l’intention de nous jouer… un beau tour de cochon !
Peut-être eût-il été plus convenable que, à ce moment, sir Gregory lui dît : « Allons, mon garçon, soignez un peu vos expressions », mais ce nom de « … » avait si exactement exprimé ce que lui-même pensait de l’Honorable Galahad Threepwood qu’il ne put se résoudre à le réprimander.
De fait, quoique ce « … » fût d’une rigueur et d’une crudité inadmissibles, il lui était arrivé d’aller plus loin encore que son interlocuteur et de traiter intérieurement Gally de « … » et de « … ».
— C’est très exactement ce que je pense, avoua-t-il. À partir de maintenant, Wellbeloved, vigilance, vigilance !
— Oui, monsieur.
— Nous ne pouvons plus nous permettre une seconde de relâchement.
— Non, monsieur, le Hun est à nos portes.
— Le quoi est où ?
— Le Hun, monsieur. À nos portes, monsieur. Ou si vous préférez une autre image, poursuivit George Cyrill Wellbeloved qui, étant enfant, avait suivi les cours du soir dans les faubourgs de Blandings et conservé quelques vestiges du temps où il récoltait tous les lauriers, n’entendez-vous pas les cohortes de Midias qui rôdent autour de nous ?
Sir Gregory réfléchit.
— Oui, bien sûr, je vois ce que vous voulez dire. Les cohortes de Midias. Une sale bande de vauriens. Vous avez bien dit Midias ?
— Oui, monsieur. Les cohortes de Midias. Ô Chrétien, ne les entends-tu pas violer la terre sainte ? Lève-toi, Chrétien, et écrase-les tous !
— C’est parfait, oui, tout à fait ! Essentiellement ce que j’étais prêt à suggérer. Ce qu’il vous faut, c’est une carabine à répétition. Avez-vous une carabine ?
— Non, monsieur.
— Je vais vous en donner une. Gardez-la toujours sur vous, ne la laissez jamais hors de portée de votre main et, si l’occasion s’offre, tirez. Faites bien attention néanmoins, je ne vous donne pas l’ordre de commettre un crime qui vous ferait tomber sous le coup de la loi. Mais si l’une de ces nuits prochaines, un de ces scélérats – je ne veux nommer personne – vient rôder autour de l’enclos de la Reine du Matchingham, rien ne peut vous empêcher de lui expédier une bonne décharge de petits plombs dans le fond de son pantalon.
— Rien, en effet, acquiesça chaleureusement George Cyrill Wellbeloved.
— Si c’est cela qu’il cherche, donnez-lui une bonne ration.
— Avec plaisir, monsieur, et des deux canons à la fois.
La conférence en était arrivée là allègrement, car les deux partenaires, suzerain et vassal, ne faisaient qu’un en esprit quand sir Gregory vint malencontreusement jeter une note discordante. Une soudaine pensée lui était venue, et il l’exprima avec le soulagement d’un homme que sa fiancée soumet à un régime de sobriété rigoureuse. Le chagrin aime la compagnie.
— Autre chose, dit-il. À partir de ce moment, vous vous abstiendrez de toute boisson alcoolique.
— Monsieur !
— Vous m’avez entendu. Plus question d’aller vous intoxiquer dans les cafés. Je veux vous voir en pleine forme, sain, alerte et vif.
George Cyrill Wellbeloved déglutit avec difficulté comme une autruche avalant un bouton de porte en cuivre.
— Quand vous parlez de boissons alcoolisées, monsieur, vous ne voulez pas parler de la bière ?
— Je parle aussi de la bière.
— Alors, plus de bière ?
— Plus de bière !
— Plus du tout de bière ?
— Pas une goutte !
George Cyrill Wellbeloved ouvrit la bouche et il sembla un moment que des paroles incendiaires allaient en sortir. Puis, comme si une pensée soudaine lui était venue, il se retint.
— À vos ordres, monsieur, dit-il d’un ton humble.
Sir Gregory lui jeta un coup d’oeil pénétrant.
— Oh ! je sais ce que vous pensez, dit-il. Vous pensez qu’il vous sera toujours facile de vous échapper furtivement et de vous ravaler au niveau de la bête sans que j’aie le moindre soupçon. Eh bien ! je vous jure que vous ne le pourrez plus désormais. Je vais donner des consignes sévères aux propriétaires de tous les cafés de Blandings pour qu’ils refusent de vous servir et comme je suis membre du bureau qui délivre les licences de débits de boissons, j’ai tout lieu de croire que mes ordres seront suivis. Ce que je n’arrive pas à comprendre, enchaîna-t-il avec véhémence, c’est quel plaisir vous pouvez tous trouver à boire ainsi comme des trous. Regardez-moi. Je ne touche jamais à ces drogues-là. Hé bien ! c’est tout. Vous pouvez vous retirer.
Accablé comme un homme dont l’horizon n’est plus éclairé d’aucun rayon de lumière, George Cyrill Wellbeloved, après avoir lancé à son patron un long regard silencieux et chargé de reproches, quitta la pièce, emportant avec lui un peu de l’odeur qu’il avait apportée – un peu, mais non pas tout. Quelques instants après que la porte se fut refermée sur lui, retentit un appel téléphonique de lady Constance.
— Matchingham, 8-30 ?…
— Oui…
— Sir Gregory ?
— Oui.
— Vous êtes là ?
— Oui.
— Votre ampoule vous fait-elle toujours souffrir ?
— Oui.
— Je vous avais pourtant dit de la percer, vous rappelez-vous ?
— Oui.
— Avec une aiguille. Pas avec une épingle. Les épingles risquent d’envenimer la plaie. Je crois qu’elles sont faites avec du cuivre, quoiqu’elles n’en aient pas l’aspect. Mais la raison de mon coup de téléphone, c’est cet autre ennui que vous avez. Je veux dire Gloria. Vous savez, Gloria, le régime… la culture physique… vous savez ?
Sir Gregory dit qu’il savait.
— Tous ces trucs-là ne peuvent rien vous apporter de bon à votre âge.
Sir Gregory, qui était très susceptible sur la question, aurait aimé lui demander ce qu’elle voulait dire par ces mots « à votre âge », mais il n’en eut pas l’occasion. Comme la plupart des femmes qui téléphonent, il n’était pas facile d’interrompre lady Constance.
— Je ne puis supporter la pensée de vous voir avec tous ces jeûnes et tous ces exercices, car je suis persuadée qu’ils sont nocifs pour un homme de votre âge. Un homme de votre âge a besoin d’une nourriture substantielle et vous risquez, en suivant ses conseils, de vous affaiblir dangereusement. Un de nos parents éloignés du Hampshire, de la famille des Wilberforce, avait entrepris de toucher la pointe de ses pieds avant le petit déjeuner, au saut du lit, et il a eu une sorte d’attaque. Je ne sais comment j’ai pu oublier cela tout à l’heure quand vous étiez ici, mais je me suis souvenu, immédiatement après votre départ, d’avoir lu une réclame dans un journal, l’autre jour, à propos d’un nouveau produit qu’on vient d’inventer pour faire maigrir. En avez-vous entendu parler ? Cette préparation s’appelle Slimmo et paraît excellente. Elle ne contient apparemment aucune substance nocive, ni composants intoxiquants, et elle est recommandée par les plus grandes sommités médicales, unanimes à la louer comme un moyen agréable et sûr de se débarrasser de toute graisse superflue. Je pense que si ce produit est aussi efficace qu’on le dit, vous allez pouvoir réaliser les désirs de Gloria sans vous exposer aux funestes effets subis par notre parent éloigné du Hampshire. Il s’appelait Rupert Wilberforce, un issu de germain en quelque sorte ; il avait épousé une demoiselle Fairbairns, du Devonshire. C’était un homme d’un certain âge, comme vous, et quand il s’est aperçu qu’il prenait du poids, il s’est laissé persuader par un ami mal avisé qu’il lui fallait absolument chaque matin toucher cinquante fois la pointe de ses orteils avant le petit déjeuner. Le troisième jour il n’est pas descendu pour le petit déjeuner. On est monté dans sa chambre et on l’a trouvé qui se tordait par terre en râlant. Son coeur avait fait irruption dans son foie. Slimmo. On le trouve en petites bouteilles, ou en grandes bouteilles, plus économiques. Je voudrais vous voir l’essayer. Vous pouvez en trouver au bourg de Blandings, car, par une curieuse coïncidence, le jour même où j’ai lu l’information dans le journal, j’ai aperçu quelques bouteilles dans la vitrine de Bulstrode, le pharmacien de la grand-rue. C’est curieux, ces choses-là arrivent souvent, n’est-ce pas ? Je veux dire… vous voyez une chose et puis vous la voyez à nouveau presque immédiatement après. Oh ! Clarence ! Je parlais à Clarence, sir Gregory. Il vient juste d’entrer, se lamentant au sujet de je ne sais quoi. Qu’y a-t-il, Clarence ? Que voulez-vous ? Il désire se servir du téléphone, sir Gregory ; aussi dois-je raccrocher. Au revoir, et surtout n’oubliez pas le nom : Slimmo. Je vous conseille la grande bouteille, c’est plus avantageux.
Sir Gregory éloigna de l’écouteur son oreille assourdie et raccrocha.
Pendant les quelques instants de silence qui suivirent et qui avaient la douceur d’un onguent sur un tympan blessé, sa seule préoccupation fut de songer à quel point les représentantes du sexe faible pouvaient être assommantes dès qu’elles se trouvaient en possession d’un appareil téléphonique. Cet instrument paraît leur monter à la tête comme un philtre. Connie Keeble, entre autres. Une très charmante femme quand vous lui parliez face à face, qui n’essayait jamais de monopoliser la conversation ou de vous interrompre. Mais, dès qu’elle avait décroché, ce n’était plus que pia pia, bla bla… et toujours à propos de rien.
Puis soudain il se demanda si ce flot de paroles était bien aussi dénué de sens qu’il l’avait pensé un peu trop rapidement. Comme beaucoup d’hommes immobilisés au téléphone par une femme, il avait laissé son attention vagabonder pendant ce long monologue, mais apparemment son subconscient avait tout absorbé, car maintenant il lui ressortait le mot « Slimmo », puis un tas de détails intéressants sur la nature de Slimmo et sur ses effets. Bientôt il ne pensa plus à autre chose.
Jamais l’idée d’arriver à ses fins au moyen d’une drogue contre l’obésité ne s’était présentée à l’esprit de sir Gregory, mais maintenant que cette possibilité s’offrait, plus il y pensait et plus elle lui paraissait séduisante. À se voir en pensée avec une fiole de Slimmo à portée de la main, fonçant toutes mâchoires déployées sur des aliments substantiels avec la certitude de l’impunité, il éprouvait une sorte de griserie.
Restait un obstacle à franchir sur le chemin de la félicité. En un mot, avant de pouvoir verser une dose de Slimmo dans un verre, il fallait d’abord acquérir ce sacré produit, et sir Gregory, homme sensible, reculait à la pensée d’entrer dans une boutique et de le demander. Il redoutait les regards de surprise, les yeux jetés furtivement sur son tour de taille et les ricanements… contenus ou non. Alors que faire ?