Le plus beau cochondumonde

Wodehouse · Chapitre 37 sur 47

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Le plus beau cochondumonde

Chapitre III

— Quand vous dites des grognements, vous voulez bien dire des grognements ?

— Oui. Cela ne s’entendait pas de façon permanente, bien sûr. Il y avait de temps à autre une sorte de pause, comme si le spectre se laissait aller à quelque méditation et se reposait les cordes vocales. Puis, ayant récupéré, il repartait de plus belle, grognant, si vous saisissez bien ce que je veux dire.

Sur quoi les membres du Comité de Recherches Psychiques se seraient exclamés : « Grands dieux, quelle histoire ! », l’existence de fantômes grognants étant pour eux une nouveauté.

C’est de la grande pièce que l’on percevait le mieux ces bruits. À deux pas derrière lui, il en nota une série de cinq ou six qui le firent sursauter. L’esprit grogneur se manifestait derrière la porte qui probablement conduisait à la cuisine, la seule partie de la maison qu’il n’avait pas encore visitée.

Il ouvrit cette porte.

 

III

Il n’est pas facile de dire ex abrupto quelle est la dernière chose qu’un jeune homme, à l’aube de sa vie, peut désirer trouver dans une villa meublée dont il s’apprête à prendre possession. Des punaises ? Peut-être. Des cafards ? C’est possible. Des fuites d’eau ? Peut-être aussi. Mais un beau gros cochon noir, installé au milieu de la cuisine, pourrait sans nul doute être considéré comme la première chose à inscrire sur la liste des objets indésirables. Jerry, en contemplant la Reine de Matchingham, éprouva la même impression désagréable que les gens qui, s’arrêtant au milieu d’une voie ferrée pour renouer leur chaussure, reçoivent l’express de Cornouailles dans le bas du dos.

C’est le côté inattendu de l’affaire qui lui avait coupé bras et jambes. Il n’était pas préparé. Si Lancelot Cooper lui avait dit en lui remettant les clés : « Oh ! à propos, quand vous serez à Sunnybrae, vous trouverez votre cuisine encombrée de cochons », il aurait su à quoi s’en tenir. Mais on n’en avait pas soufflé mot. La présence de cet animal avait été une surprise complète et Jerry cherchait en vain une explication. Ce n’était pas comme s’il se fut agi d’un cadavre à la tête coupée dans la cuisine de Sunnybrae. Un auteur qui écrit des romans policiers sait qu’on peut rencontrer un peu partout des cadavres à la tête coupée. Mais un cochon ?

Il venait de fermer les yeux, de compter jusqu’à vingt et de les rouvrir, en espérant que l’apparition s’était évanouie, quand la sonnette de la porte d’entrée retentit.

L’instant n’était pas de ceux que Jerry eût choisis pour recevoir une visite et le seul mobile qui le poussa à aller ouvrir fut l’espoir que ce visiteur aurait quelques suggestions à faire pour éclairer la situation. Deux têtes, à moins qu’elles ne soient séparées du corps, valent souvent mieux qu’une. Il ouvrit la porte et se trouva en face d’un agent de police de haute taille qui lui jeta un de ces regards scrutateurs et pénétrants qui rendent les agents si impopulaires.

— Ho ! dit-il de cette sorte de voix qui est généralement décrite comme une voix au timbre d’acier.

Il était grand et massif, comme les policiers dans les romans de Jerry. Et si ce dernier avait pu penser à autre chose qu’aux cochons, il aurait trouvé dans son visiteur un modèle parfait pour son personnage de l’inspecteur Jarvis de Scotland Yard qu’il s’apprêtait à lancer sur les traces de Jojo-la-Lavande. Il voyait l’inspecteur Jarvis comme un homme taillé dans le granit et il était évident que l’on avait dû se servir d’un bloc de même matière pour ériger cet intempestif sergent de ville.

— Ho ! dit le policeman. Vous êtes locataire ?

— Hein ?

— Vous habitez cette maison ?

— Oui, je viens juste d’arriver.

— Et qui vous a donné les clés ?

— L’agence Caine et Cooper, de la grand-rue.

— Ho…

Le policier parut se radoucir. Ses soupçons effacés, il se détendit et passa sur son front sa large main.

— Il fait bon ce soir, dit-il, à la recherche d’une entrée en matière. Quoique j’aie bien craint un moment cet après-midi que tout cela ne se termine par de l’orage. Eh bien ! excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur. J’ai aperçu de la lumière par la fenêtre et, sachant que cette maison n’était pas occupée, j’ai pensé qu’il valait mieux m’informer. On ne sait jamais. Il est arrivé de drôles de choses dans le bourg et dans le canton de Blandings ces derniers temps. Tout ça ne me dit rien qui vaille.

C’était exactement ce que pensait Jerry et il commença à considérer cet agent comme une âme sœur dont l’oreille compréhensive pourrait recueillir ses confidences et ses inquiétudes. Il était sur le point de lui parler quand son visiteur continua.

— Au quartier général, tout le monde pense qu’il s’agit d’une nouvelle vague de criminalité. Deux bidons de lait manquaient à l’appel devant une porte la semaine dernière et maintenant voilà tout ce charivari au domaine de Matchingham ! Vous êtes sans doute au courant de l’histoire du cochon de sir Gregory Parsloe, monsieur ?

Jerry sursauta.

— Un cochon ?

— Oui. Un cochon de concours, la Reine de Matchingham. Volée, dit le policeman en scandant ses mots. Enlevée de son étable et jusqu’ici pas de trace de coupable. Mais nous le rattraperons, oui, nous le rattraperons, et il regrettera sa mauvaise action. C’est très grave, le vol d’un cochon. Je n’aimerais pas être dans la peau du gars qui a ce cochon. Il doit bien rire, mais rira bien qui rira le dernier. Vous avez l’intention de rester longtemps parmi nous, monsieur ?

— Peut-être assez longtemps.

— Jolie petite maison, dit le policeman d’un ton indulgent. Bien sûr, c’est de la construction légère. Il ne faut pas la brutaliser, s’appuyer contre les murs ou des choses comme ça. Je connais le gars qui a bâti ce lotissement. Il y a six villas du même style et qui s’appellent toutes Sunny… quelque chose. J’ai pris un verre de bière, un soir, avec ce gars-là, le jour où celle qui s’appelait Sunnycot s’est flanquée par terre. Nous avons parlé de mortier. « Du mortier ? lui ai-je dit. Je ne savais pas que vous vous en serviez. » Ça m’a bien fait rire. Eh bien ! je vais vous quitter, monsieur. Il faut que je termine ma ronde et puis que j’aille faire mon rapport à sir Gregory Parsloe sur ce qu’il pourrait y avoir de nouveau. Non pas qu’il y ait du nouveau, vous comprenez, mais ces messieurs aiment beaucoup demeurer en constante liaison avec nous en pareil cas. Faut avoir l’air de faire un peu de zèle. Du mortier ! reprit le policeman, je lui ai dit : « Je ne savais pas que vous vous en serviez. » Si vous aviez vu sa tête !

Il disparut dans la nuit, riant à gorge déployée, et Jerry, regagnant la grande pièce, se laissa tomber sur un siège et se prit la tête dans les mains. Cette posture est recommandée à ceux qui ont besoin de penser et il était évident que les problèmes soulevés réclamaient tout l’effort cérébral qu’il lui était possible de leur consacrer. Le destin l’avait placé sur une corde raide. Il risquait à tout moment de se faire surprendre avec le fruit du larcin et, à l’exemple de tant de condamnés innocents, d’être la victime d’apparences qui l’accablaient.

Ce genre de chose n’était évidemment pas une nouveauté pour lui. Il se rappelait au moins trois nouvelles qu’il avait, écrites ces dernières années, au cours desquelles les principaux personnages s’étaient trouvés dans la même situation que lui, avec cette légère différence que ce qu’ils avaient trouvé en rentrant chez eux était respectivement : un millionnaire le crâne fracassé, un ambassadeur la gorge ouverte, et le cadavre d’un danseur, connu sous le nom de La Flamme, avec un poignard oriental planté entre la quatrième et la cinquième côte. Chaque fois que le héros d’un roman de Gerald Vail pénétrait dans une maison, il était sûr de trouver quelque chose de ce genre. Simple routine.

Mais le fait que cette situation lui fut familière ne lui apporta aucun réconfort. Son agitation persista. Vis-à-vis des cadavres énumérés plus haut, ses héros n’avaient jamais su quelle décision immédiate prendre et lui-même, maintenant, ne savait que faire. La seule chose qu’il fût décidé à faire, c’était de ne pas répondre à la sonnette de la porte d’entrée qui venait de nouveau de se mettre en branle.

Elle retentit deux fois, puis s’arrêta. Jerry, qui avait redressé la tête, la replongea entre ses mains et se remit à méditer. Et il faisait des vœux plus ardents que jamais pour qu’un plan d’action, aussi vague fût-il, se présentât à son esprit quand il eut l’impression d’une présence dans la pièce. Il avait la sensation désagréable de n’être pas seul. À ce moment il entendit par-dessus son épaule une toux discrète et, se retournant, il constata que sa solitude avait été violée par un maigre, et long bonhomme aux cheveux rouges, gratifié d’un strabisme de l’œil gauche, d’une bouche en museau de brochet, d’un nez cassé et de parcelles de boue agglomérées à ses vêtements.

Jerry resta bouche bée. Entendant une toux alors qu’il n’y aurait pas dû avoir de toux, il avait cru un instant qu’il s’agissait bien, cette fois, du fantôme attitré de Sunnybrae venant accomplir ses fonctions. Néanmoins, ce que pouvaient faire des fantômes dans une villa bâtie cinq ans à peine auparavant, c’était là une question qui le déconcertait. Puis la raison lui rappela que les fantômes n’ont pas pour habitude, d’exhaler une violente odeur de litière comme celle que répandait ce maigre et long rouquin et la panique en lui fit place au légitime courroux qu’un maître de maison éprouve en trouvant chez lui des gens qu’il n’a pas invités.