Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
Gally ne perdit pas son temps en vains arguments. On ne discute pas avec un maître d’hôtel dont la seule devise est « Servir ».
— Très bien, dit-il. Venez dès que vous le pourrez, car Dieu sait quelle tâche difficile nous attend cette nuit !
Et, après un sec : « Vous et votre damné plateau de boissons rafraîchissantes », il sortit en coup de vent et se dirigea vers le garage.
II
La soudaine décision prise par Jerry Vail de quitter l’auberge des Armes d’Emsworth et de s’installer dans une maison dont il assurerait l’entretien était due à certaines insuffisances dans l’équipement de cette hôtellerie qui, par d’autres côtés, méritait sa réputation de bonne auberge. Aux Armes d’Emsworth, comme dans de nombreux établissements similaires de Grande-Bretagne, on s’était surtout spécialisé dans la vente de la bière et lorsqu’il s’agissait de fournir autre chose à la clientèle, on avait tendance à se désintéresser de la question.
Les lits, par exemple. On ne se souciait guère des lits. Vous pouviez en avoir un si vous vouliez. Mais Jerry, après un rapide examen de celui qu’on lui proposait, frémit à la pensée de l’occuper plusieurs nuits de suite. S’il avait été un fakir hindou entraîné depuis sa plus tendre enfance à s’endormir plié en chien de fusil sur une planche à clous, il n’aurait rien pu souhaiter de mieux ; mais il n’était pas un fakir habitué à dormir en chien de fusil sur une planche à clous.
Un autre inconvénient était l’impossibilité de trouver un endroit convenable pour écrire. Le salon de lecture et de correspondance des Armes d’Emsworth était un sombre réduit où ne figuraient ni porte-plume ni papier, mais simplement, au fond de l’encrier, un étrange dépôt qui ressemblait à la tourbe des plaines marécageuses de Floride. Et quand Jerry s’aperçut qu’outre ces imperfections la pièce était infestée de voyageurs de commerce qui ne cessaient d’annoncer, le verbe haut, les commandes qu’ils avaient prises et le montant de leurs frais professionnels, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le crépuscule le trouva dans les bureaux de Caine et Cooper, agents immobiliers, grand-rue, Market Blandings, à la recherche d’un logement.
Il fut aux anges quand Mr. Lancelot Cooper, l’un des associés de l’agence, lui fit savoir que par une heureuse coïncidence il y avait une villa meublée disponible immédiatement ; et il fut encore plus content d’apprendre que le logement en question avait été quitté quelques jours auparavant par l’amiral C. J. Biffen. Il fit part à Mr. Cooper de la longue et vieille amitié qui l’unissait à l’amiral Biffen, disant qu’il aurait l’impression d’être chez lui en occupant son ancienne demeure. De plus, la légendaire, propreté des gens de mer lui permettait de penser qu’il trouverait cette maison dans un état d’ordre parfait. Cela ne pouvait pas mieux se présenter et l’affaire fut faite.
— Vous avez l’intention de demeurer longtemps dans notre région ? demanda M. Cooper.
— S’il le faut, jusqu’à ce que les sables du désert se transforment en banquises, répondit Jerry en songeant à Penny et, prenant les clés, il se rendit aux Armes d’Emsworth pour plier bagages et prendre une légère collation avant d’aller s’installer.
Sa nouvelle demeure, quand il y arriva vers 9 h. 30 du soir, le déçut au premier coup d’œil. Mr. Cooper avait bien parlé de villa, mais Jerry s’était imaginé une chaumière au toit de chaume et aux murs couverts de chèvrefeuille, avec Madame la lune pointant du nez au travers des arbres. Il était assez déconcertant de trouver à la place une construction en briques rouges qui aurait pu provenir d’un faubourg de Londres. Le bourg de Market Blandings était lui-même de style ancien et pittoresque, mais, comme dans d’autres petites villes de province, les architectes s’étaient rattrapés sur les faubourgs.
Dès l’entrée, cependant, tout changeait. Il y avait une très accueillante grande pièce principale, tenant lieu à la fois de salon et de cabinet de travail. Dans un coin de celte spacieuse salle se trouvait un magnifique bureau massif et ce meuble était ce que Jerry pouvait désirer de mieux. Il se proposait, dans les intervalles de ses expéditions au château de Blandings et de ses rendez-vous avec Penny au creux de la roseraie, de s’attaquer à la rédaction d’un livre dont il était d’avance convaincu qu’il serait le chef-d’œuvre de sa carrière.
L’inspiration l’avait frappé comme une balle en plein front lorsqu’il avait fait connaissance de Mr. Lancelot Cooper. Le jeune associé de Caine et Cooper, en dépit d’un passé irréprochable, était affublé d’une de ces noires figures sournoises qui suggèrent un goût morbide pour les crimes les plus crapuleux. L’une de ses joues était, par surcroît, balafrée de haut en bas par une cruelle cicatrice. Il devait ce fâcheux accident à l’éclatement d’une bouteille de bière au gingembre au cours d’un pique-nique de l’Y.M.C.A., mais cette cicatrice donnait plutôt l’impression d’être le résultat d’une rixe au couteau dans un repaire de gens du milieu. Enfin, pour couronner le tout, il portait des gants couleur lavande.
La vue de ces gants avait électrisé Jerry. Son esprit averti les considéra comme le petit détail parfait. Rien ne glace plus la moelle épinière du public qu’un assassin élégant. Tous les assassins nous donnent le frisson, mais lorsque nous en rencontrons un qui enfile des gants couleur lavande avant d’égorger sa victime, notre sang se coagule complètement. Mr. Cooper, tout à son plaisant bavardage sur le prix du loyer, les clauses locatives et le dépôt de garantie exigé, avait été bien loin de se douter que, depuis le début de leur entretien, son visiteur ne voyait plus en lui que Jojo-la-Lavande, l’homme autour de qui la police avait depuis des années – toujours en vain – tendu un réseau serré. Jerry avait commencé à jeter des notes sur son calepin deux minutes après avoir quitté le bureau de l’agence Caine et Cooper et il jetait encore des notes en quittant la grande pièce et en grimpant jusqu’au premier étage pour inspecter la chambre à coucher.
La chambre à coucher était parfaite. Une confortable chambre, avec un lit dont il fit rebondir les souples ressorts. Le moral allait mieux. Un homme pouvait être très heureux dans un endroit de ce genre et abattre beaucoup de travail. Déjà il se voyait peinant jusqu’aux heures les plus avancées de la nuit, sans que rien ne vînt rompre le fil de son inspiration.
Rien, presque rien. Pour un écrivain qui cherche le calme et la paix afin de travailler dans le genre chair de poule avec des exploits d’assassins aux gants lavande, Sunnybrae était l’idéal. Un seul inconvénient : apparemment la maison était hantée.
À intervalles réguliers, pendant sa visite des lieux, Jerry avait perçu d’étranges bruits, évidemment surnaturels. Si les membres du Comité de Recherches Psychiques lui avaient demandé d’en faire une description, il se serait avoué perdu. « Des bruits ressemblant à des grognements », aurait-il pu répondre.
— Des grognements ?
— Oui.