Le plus beau cochondumonde
Chapitre II
— Oui, comme je m’en étais douté dès le début. Elle a d’abord prononcé des paroles incohérentes, continuant à soupirer, à sangloter et à invoquer le nom du Seigneur, et ainsi de suite, puis la vérité peu à peu s’est dégagée. Elle a subi une grave perte. Apparemment le cochon de lord Emsworth, celui qu’on appelle l’Impératrice, s’est volatilisé.
En d’autres circonstances, Gally aurait demandé : « Désintégration moléculaire ou atomique ? », car il aimait les plaisanteries matinales, mais ces mots dévastateurs ne laissaient pas de place aux galéjades. C’était comme s’il avait reçu un coup de matraque sur la tête. Il ne put qu’émettre une série de gémissements inarticulés et lord Vosper trouva que cette émotion était toute à son honneur.
— Ennuyeuse histoire, dit-il. On a vraiment besoin d’un flacon de sels.
Gally retrouva la parole et dit d’une voix sourde et voilée :
— Vous dites bien que l’Impératrice n’est plus là ? Qu’elle est partie ?
— C’est cela même. Elle a filé… dans le vent. C’est du moins ce que m’a dit cette Simmons. D’après elle, sa niche était vide et elle n’avait pas défait son lit pour y dormir. Je veux parler de la litière, de la truie, non du lit de la demoiselle Simmons. J’ignore tout du lit de la demoiselle Simmons. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’elle y a dormi comme un loir. Je voulais dire…
Il aurait continué à expliquer l’événement, le rendant intelligible aux plus obtus, mais il aurait ainsi monologué, car Gally l’avait planté là. Sa mince silhouette, après avoir lestement franchi la terrasse, venait de disparaître d’un trait.
— Curieux, pensa lord Vosper. Extraordinairement curieux.
Il se dirigea vers les appartements de lady Constance pour voir si elle avait un flacon de sels. Il était convaincu que, d’une façon ou d’une autre, un flacon de sels avait son rôle à jouer dans l’histoire.
II
À Matchingham Hall, sir Gregory Parsloe se trouvait dans son cabinet de travail aux prises avec les mots croisés du Times. Il fronçait les sourcils, perdu dans la recherche d’un mot de quatre lettres commençant par un E et signifiant oiseau de grosse taille vivant en Australie. Il adorait les mots croisés, mais ne s’y montrait pas brillant. Tout ce qui dépassait eu difficulté le fameux dieu solaire Râ le laissait le plus souvent déconcerté.
Il peut paraître étrange au lecteur qui se rappelle ses affres de la dernière nuit qu’un amoureux éconduit puisse s’employer à chercher le nom d’un oiseau australien dès le matin qui suit la fin de son roman d’amour. Mais les baronnets anglais, comme les gardiens de porcs anglais, ne manquent pas de ressort. Ils se servent de leur passé mort comme d’un tremplin vers une vie meilleure et rapidement aperçoivent l’arc-en-ciel dans un ciel d’orage. Une nuit de sommeil avait fait merveille pour le maître de Matchingham. Quand nous l’avions quitté, c’était un homme brisé. Nous retrouvons maintenant un sujet remis en état et, en fait, aussi bon qu’à l’état neuf.
Quand un homme de l’âge et de la nature de sir Gregory Parsloe apprend que sa fiancée a changé d’avis peu de temps avant la date fixée pour le mariage et que les cloches ne sonneront pas pour lui, il s’en trouve certes ennuyé, mais son chagrin n’a rien de comparable à ce que pourrait éprouver Roméo dans le même cas. La passion telle que la conçoivent les Roméo atteint très rarement les sir Parsloe de la création. Ce qui leur semble de l’amour n’est qu’une tiède préférence. Le poète Berlin, à la recherche d’éléments pour donner une suite à son œuvre Que vais-je faire ? n’aurait guère trouvé de nouvelle source d’inspiration dans l’âme et dans le cœur de sir Gregory Parsloe.
Sir Gregory Parsloe était tendrement épris de Gloria Salt et très séduit par l’idée de l’épouser, mais il n’avait pas eu besoin de réfléchir longtemps pour apercevoir les avantages que lui offrait sa vie de célibataire. Ce qui lui permettait de supporter ce revers avec tant d’abnégation, c’était la pensée que, puisqu’elle avait jugé bon de rompre ces satanées fiançailles, il n’avait plus besoin de se soumettre à des régimes stupides et à des exercices ridicules. De nouveau il était le maître de son destin, le capitaine de son âme, et s’il avait envie d’élargir son tour de taille, il pouvait le faire sans risquer aucune représaille. Depuis des jours il se desséchait de l’envie de boire de la bière avec une intensité presque wellbelovedienne, et voici qu’il pouvait maintenant satisfaire ce désir. Une chope était justement à portée de sa main et son geste, pour la porter à ses lèvres eut quelque chose de joyeux, de libérateur. Une femme n’est qu’une femme et rien ne vaut une pinte de bière crémeuse. Mieux encore, deux pintes de bière.
Il appuya sur la sonnette et Binstead apparut.
— Dites donc, fit sir Gregory. Portez-m’en une autre.
— À vos ordres, Monsieur.
— Dites donc, reprit sir Gregory quand le maître d’hôtel fut revenu quelques instants plus tard avec le liquide réconfortant. Il venait de se rappeler une chose.
— Où avez-vous mis ce Slimmo ? demanda-t-il.
— Dans le placard du garde-manger, Monsieur. Voulez-vous que j’aille vous en chercher un flacon. Monsieur ?
— Pas du tout. J’ai eu des nouvelles de mon parent éloigné et il ne veut plus de cette drogue. Vous pouvez la jeter dans l’évier.
— Ne serait-il pas préférable de la rendre au pharmacien, Monsieur ? Il nous en remboursera peut-être le montant.
— C’est cela. Faites-le, si cela vous fait plaisir. S’il vous donne quelque chose, vous pouvez le garder pour vous.
— Merci beaucoup. Monsieur, dit Binstead.
Il ne récupérerait peut-être pas grand-chose dans l’affaire, mais un tout petit peu ajouté à ce que l’on gagne, cela fait tout de même un peu plus.
L’heure approchait où sir Gregory avait l’habitude de rendre visite à la Reine de Matchingham. Ayant achevé sa bière et abandonné tout espoir de résoudre le rébus de l’oiseau australien, il se leva, alluma un cigare frais d’un geste débonnaire et se dirigea vers la soue à cochons.
La première chose qu’il put contempler en arrivant fut George Cyrill Wellbeloved appuyé contre un tronc d’arbre donnant toute l’apparence de quelqu’un qui vient d’être victime d’une de ces calamités qui marquent une époque – une de ces calamités qu’on raconte à ses petits-enfants quand ils viennent se presser autour de vos genoux. Il ressemblait à l’un de ces détritus de poubelle que dédaignent les chats de gouttière eux-mêmes, et son aspect était si répugnant qu’après un bref bonjour, qui d’ailleurs fit sursauter le gardien de cochons comme une crème que l’on travaille au fouet, sir Gregory détourna les yeux pour les diriger vers l’occupante de l’enclos.
Alors il se sentit soudain comme paralysé, les yeux clignotants, le souffle coupé. Le cigare tomba de ses lèvres et il resta figé là, les paupières écarquillées.
— Quoi ? bégaya-t-il. Quoi ? Quoi ? Quoi ?
En un dixième de seconde, George Cyrill Wellbeloved se crut rendu au jour du Jugement dernier. Ce n’était pour l’instant que la voix de son maître qui criait son nom, mais l’illusion était créée.
— Monsieur, murmura-t-il faiblement en se pressant les tempes qu’un mauvais plaisant transperçait avec une broche chauffée à blanc.
— Venez ici, hurla sir Gregory.
George Cyrill, à contrecœur, obéit à son maître. Il n’avait pas été sans remarquer qu’avec son teint jaunâtre et ses jointures crépitantes, sir Gregory prenait l’aspect d’une divinité fétichiste qui n’ayant pas eu sa ration quotidienne de sacrifices humains, en réclamerait un complément à coups de tonnerre. Il appréhendait la suite des événements.
— Que signifie tout ceci ? rugit son patron.
— Monsieur ?
— Qu’est-ce qui se passe, dans ma maison ?
— Monsieur ?
— Ne continuez pas à bêler comme une chèvre, espèce d’excrément. Vous savez parfaitement ce que je veux dire. Où est ma truie ? Cet animal-là n’est pas ma truie. Qu’est devenue la Reine de Matchingham et que fait cette sacrée bestiole ici ? Vous avez déménagé ma truie pour la remplacer par cette bâtarde dégénérée !
À l’exception de lord Emsworth, dont nous avons déjà souligné les dons merveilleux, il n’y avait pas dans tout le Shropshire – ni probablement dans l’Herefordshire ni les Galles du Sud – de meilleur contradicteur ou champion de la réplique que George Cyrill Wellbeloved, et l’on aurait pu tout espérer de lui devant un tel danger. Mais pour pouvoir riposter avec toute la force adéquate, un homme doit se sentir en pleine forme, et nous avons été bien négligents si nous avons laissé nos lecteurs sous l’impression que George Cyrill était en pleine forme. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, et son cerveau, si lucide en temps ordinaire, était aussi inerte qu’un caramel mou.
— Eh bien ?
George Cyrill Wellbeloved fondit devant la menace. Après un dernier et futile effort pour trouver une explication qui sauvât sa réputation, il se décida à tout avouer, sans omettre le moindre détail.
Cela se passa beaucoup mieux qu’il ne l’avait espéré. Certes, son auditeur ne se gêna pas pour ponctuer ses déclarations de qualificatifs peu flatteurs, mais il n’eut pas les membres rompus comme il avait pu le craindre à un certain moment. Il reprit un peu d’assurance, devint plus loquace, poursuivit son récit avec plus de brio. Quand il en arriva à son équipée au château de Blandings et au vol de l’Impératrice, quelque chose comme un léger sourire approbateur sembla passer sur le visage de son maître.
Et, en fait, sir Gregory n’était pas si mécontent. L’horizon s’éclaircissait. L’affaire se présentait comme dans un scénario de roman noir où les chefs de bandes rivales se seraient joué un mauvais tour. En de telles circonstances, le compromis et l’arrangement deviennent possibles. Sir Gregory se disait que s’il expédiait maintenant son gardien de cochons sur le territoire de Blandings, il serait peut-être possible de repérer l’endroit où ces chiens d’adversaires avaient caché la Reine de Matchingham. Cette retraite connue, quoi de plus simple que d’envoyer une expédition pour la délivrer ?
C’est pourquoi, quelques minutes plus tard, George Cyrill Wellbeloved, heureux de se trouver encore en vie, pédalait une fois de plus sur la vieille route familière, tandis que sir Gregory allait sortir sa voiture du garage. Il était décidé à braver lord Emsworth et sa vieille relique de frère au cœur même de leur donjon et à leur exprimer une ou deux fortes vérités.
— Lord Emsworth est-il là ? demanda-t-il au terme de son parcours.
Beach fut courtois, mais distant.
— Sa Seigneurie s’est rendue à Wolverhampton, Monsieur.
— Où est M. Threepwood ?
— M. Galahad est également absent.
— H’m, dit sir Gregory.
Il ne savait quelle solution adopter quand lady Constance traversa le hall.
— Ah ! bonjour, sir Gregory, dit lady Constance. Vous êtes venu voir Clarence ?
— Euh ! oui. Oh ! pardon, bonjour. Je voulais lui parler à propos de quelque chose d’assez urgent.
— Je crains qu’il ne revienne pas avant ce soir. Il est à Wolverhampton.
— C’est ce que m’a dit Beach.
— Il est allé faire une conférence devant une association d’éleveurs de cochons. Mais je vais vous garder à déjeuner, n’est-ce pas ?
Sir Gregory réfléchit. Déjeuner ? Ce n’était pas une mauvaise idée. Il avait une grande estime pour les talents du cuisinier du château et surtout maintenant que Gloria Salt lui avait donné congé, il pouvait se régaler à son aise.
— Merci beaucoup, dit-il. Avec plaisir.