Le plus beau cochondumonde
Chapitre III
Beach fut profondément choqué.
— Je ne me permettrai jamais une telle liberté, monsieur Galahad.
— Non, je pense qu’il serait pour vous un peu délicat d’attirer des ennuis à votre futur neveu. Néanmoins vous avez droit à une indemnité pour tout ce que l’on vous a fait subir et je pense qu’avec un peu de tact je vais pouvoir vous l’obtenir. Combien suggérez-vous ? Cent mille ? Deux cent mille ? Cinq cents ? Cinq cent mille serait une somme convenable, dit Gally, je vais voir ce que je peux faire.
III
Dans sa chambre, au premier étage, deuxième porte à droite et non à gauche en suivant le couloir, lady Constance, malgré un méchant rhume, se. sentait dans l’ensemble en excellente condition.
Au sujet de ce méchant rhume, il est nécessaire de dire que quand vous l’avez attrapé, vous pouvez vous mettre au lit, vous pelotonner dans les draps et réfléchir que sans cette légère indisposition vous seriez au rez-de-chaussée, exposée à rencontrer votre frère Galahad. Après tout, se disait lady Constance avec philosophie, tout en pétrissant la bouillotte de ses doigts de pied, éternuer et renifler n’est pas payer trop cher le luxe de passer une soirée loin d’un frère dont la vue vous a toujours fait vous demander si l’homme peut réellement être le chef-d’œuvre de la Nature.
Aussi est-ce avec l’émotion d’une héroïne de tragédie grecque poursuivie par les Parques qu’elle vit la porte s’entrouvrir et ledit frère, en chair et en os, pénétrer dans sa chambre, armé de ce monocle qui avait toujours éveillé en elle une fureur violente. Dans ses nuits d’insomnie, il lui était parfois arrivé de penser qu’elle aurait supporté Gally s’il n’avait pas porté de monocle.
— Sortez, dit-elle.
— En temps voulu, répondit Gally. Mais j’ai d’abord deux mots à vous dire, Connie.
Il s’assit sur le bord du lit et mangea l’une des grappes de raisin qu’une main prévenante avait placées sur la table de chevet.
— Comment va ce rhume ?
— Très mal.
— Clarence m’a dit que le sien s’était guéri à la suite d’une émotion violente.
— Il est peu probable que pareille chose m’arrive.
— Ah ! cela ne peut pas vous arriver ? dit Gally. C’est du moins ce que vous croyez. Beach vient d’intenter des poursuites contre sir Gregory Parsloe, lui réclamant des millions de dommages et intérêts. Voilà qui pourrait dégager votre conduit nasal.
Lady Constance éternua amèrement. Le moment entre tous où son frère l’exaspérait le plus, c’est lorsqu’il s’efforçait de faire de l’esprit.
— Est-ce une de vos laborieuses plaisanteries, Galahad ?
— Certainement pas. C’est sérieux, très sérieux. Une tranche de vie.
Lady Constance le regarda avec surprise.
— Mais comment Beach peut-il introduire une action en justice, contre sir Gregory ? Pourquoi ?
— Détention illégale. Atteinte à la réputation. Dénonciation calomnieuse.
— Détention illégale ? Que voulez-vous dire ?
Gally fit claquer sa langue.
— Allons, allons ! Vous savez parfaitement bien ce qu’on entend par détention illégale. Supposez que vous soyez en train de faire vos achats dans un grand magasin de Londres, un après-midi, et que soudain vous vous sentiez entourée par un groupe d’inspecteurs en civil qui vous saisissent aux épaules, vous ceinturent et vous poussent dans le panier à salade sous l’accusation de vol à l’étalage. Si cette aventure vous arrive un jour où vous ne faites justement pas de vol à l’étalage, où vous pouvez prouver votre innocence, que faites-vous ? Allez-vous vous contenter de simples excuses ? Je parie que non. Vous foncez chez votre avocat pour lui donner l’ordre d’intenter une action en poursuite contre ces individus et leur faire cracher des millions. C’est exactement le cas de Beach. Parsloe, pour des raisons qu’il est seul à connaître, s’est mis dans la tête que Beach lui avait dérobé son cochon et, au lieu de s’en assurer comme l’aurait fait tout homme raisonnable, il l’a fait arrêter sans autre préavis et enfermer dans la prison de Market Blandings, à la disposition du commissaire Evans.
L’horreur de la situation frappa lady Constance avec la vigueur d’un soufflet.
— Le scandale ! gémit-elle.
Gally hocha la tête.
— Oui, c’est bien ce que j’ai pensé.
Les yeux de lady Constance lancèrent des éclairs.
— Il faut que je parle à Beach.
— Vous ne parlerez pas à Beach, dit Gally avec fermeté. Si vous commencez à prendre avec lui vos grands airs, vous allez encore aggraver la situation.
— Alors, que faut-il faire ?
Gally haussa les épaules.
— Rien, autant que je sache. La situation me parait sans issue. Elle aurait été simplifiée si Parsloe avait seulement accepté un arrangement à l’amiable en dehors du tribunal, mais il refuse d’en entendre parler. Et Beach réclame cinq cent mille.
Lady Constance le fixa avec stupeur.
— Cinq cent mille ? Vous parliez de millions.
— Simple figure de rhétorique.
— Vous dites bien que Beach abandonnerait les poursuites contre une indemnité de cinq cent mille francs ?
— Cela représente beaucoup d’argent.
— Beaucoup d’argent ? Pour éviter un scandale qui ferait de nous la risée du canton ? Passez-moi mon carnet de chèques. Il est là, dans ce tiroir.
La surprise se peignit sur les traits de Gally.
— Vous ne voulez tout de même pas me dire que vous êtes prête à encaisser le coup vous-même ?
— Bien sûr que si. C’est moi qui paie.
Gally, empiétant sur les droits d’auteur de lord Emsworth, poussa un soupir terrible.
— Eh bien ! voilà qui m’ouvre des horizons nouveaux, dit-il. Je dois avouer que je n’avais pas envisagé cette solution. Pourtant j’aurais dû me douter que vous sauriez vous montrer à la hauteur des circonstances. Je. vous reconnais là, dit Gally, plein d’admiration. Quand de vieux rapiats dans mon genre perdent le nord et tournent en rond, se tordant les poignets en criant : « Que faire ? Que faire ? », vous agissez tout simplement. C’est ce qu’on appelle du caractère. Voilà ce que c’est – du caractère. Et c’est dans les situations critiques qu’il se manifeste. Faites le chèque payable à l’ordre de Sébastien Beach et, si vous avez des difficultés pour l’écrire correctement, je suis à votre disposition. Saviez-vous que le prénom de Beach était Sébastien ? Si invraisemblable que cela paraisse, il en est pourtant ainsi. Ce qui prouve, selon moi, que la moitié du monde ignore toujours ce que fait l’autre moitié.