L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain

Les Corbeaux Fous

O Lune pâle,

Limpide opale,

Tu redeviendras croissant d’or

Et le bel amour sera mort !

Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur, Nous ne médirons pas de nos gloires passées, Mais je serai très douce aux aubes de douceur Où ton arc agonise en teintes effacées.

O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour Où nous épuiserons la gamme des ivresses, Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses.

Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé, Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale, Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé

Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle… Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor, Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste, Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or…

Voici la chanson de la Lune

Qu’une pauvre folle d’amour

S’en allait dire au carrefour

Des chemins estompés de brune.

 

LES CORBEAUX FOUS

 

(Légende vénitienne.)

Il était un jeune seigneur

Qui mourut en terre lointaine,

Quand il sut que sa châtelaine

Trahissait son nom et son cœur…

Les corbeaux vinrent qui mangèrent

Le corps empoisonné d’amour

Et pris d’amour sombre à leur tour,

Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.

Le grand essaim noir tournoya,

Franchissant plaines et frontières ;

Vers le château de l’adultère

Pendant trente jours il vola.

Or, tout à l’autre bout du monde,

Ayant parjuré son serment

Et pris son page pour amant

Vivait la jeune épouse blonde.

 

« Beau page, à l’horizon du soir,

Que vois-tu ? » dit la châtelaine.

« Je vois s’élever de la plaine

Tout au loin un nuage noir.

« Mon bel ami, que tu me navres !

C’est le retour des Chevaliers ! »

« Non, reine, ce sont par milliers,

Noirs corbeaux mangeurs de cadavres… »

Fou d’amour, poussant des clameurs,

Le large essaim d’oiseaux sans nombre

S’abattit au ras du ciel sombre,

Voilant la lumière et les fleurs.

Et quand à leurs grands cris acerbes

Le village fut accouru,

Le manoir avait disparu

Sous l’aile des oiseaux funèbres.

Sous l’étreinte des corbeaux fous

Mourut la blonde châtelaine.