L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain
Strophes au Transatlantique
Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses ? Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses ? Que serai-je parmi ton océan humain ?
Folle barque aujourd’hui, folle épave demain. Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène ? Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine. Ah ! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus, Les alizés porteurs de messages heureux. Ils me disent : « Là-bas, ton île est merveilleuse, La tourterelle chante en sa nuit langoureuse. D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert Et toutes ses forêts parfumeront la mer !… » Mais cependant ta voix se fait impérative.
Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive.
Elle éveille en mon cœur mille échos endormis, Elle jette les noms de mes plus chers amis. Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame, L’hallucination illumine mon âme.
Un cri monte soudain de mon rêve blessé ; Un grand cri douloureux vers le bonheur passé, Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle Et que le vent du nord emporte sur son aile ; C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris Répond à ton appel formidable, Paris !
STROPHES AU TRANSATLANTIQUE
Entre deux continents, grand steamer, tu voyages. Ta passerelle érige un sublime balcon.
L’Amérique est là-bas et le vaste flocon D’un nuage lointain ourle des paysages.
Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes ; Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents Et venus des pays où les femmes sont belles… Entre deux continents, ô splendide vapeur, De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte, Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte. Du salon ébloui monte un chant de langueur. C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante Un hymne humain, plaintif et grave et désolé. De beaux astres pensifs l’azur est étoilé.
La mer prolonge au loin la gamme frémissante. Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux, Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine, Et je crois voir soudain le front d’une Sirène Emerger mollement de l’abîme des eaux.
Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante, Dans ton île de fer pour de courts lendemains, Nous avons de la mer parcouru les chemins Et je vais te quitter pour une île vivante.
Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants Où je vais débarquer ; mais souvent de sa plage, Souvent, j’évoquerai le splendide voyage
Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants. Et je regretterai cette voix pénétrante
Qui dominant soudain le tumulte des flots, Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots Me parut émouvoir la mer indifférente.
Et quand je revivrai ces instants de douceur Par les soirs trop nombreux d’une existence triste, Je me croirai bercé par ton roulis berceur, Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste !