L'Ile et le voyage: petite odyssée d'un poète lointain

Le Soleil et la Mort

Et gardaient des jours morts et des orgueils usés Le souvenir affreux d’une grande misère.

Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel ; Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales ; Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel, De grands crucifiés sur les croix des étoiles. Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil, Sur la route où passait la tristesse des hommes. Des nuages sanglants imitaient des fantômes Et la lugubre nuit semblait un grand linceul… Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves, L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant ;

Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves, De sombres carnassiers toujours ivres de sang. Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines, Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports ; O phares dans la nuit des détresses humaines, Soleils de vérité que n’éteint pas la mort !

 

LE SOLEIL ET LA MORT

 

O Soleil, tu dorais la paisible maison

Où je naquis, les yeux éblouis de lumière. O Mort, j’étais encor un être sans raison

Quand je te vis debout au chevet de ma mère. Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour

Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable. O vanité, depuis, tu redis chaque jour A mon cœur tourmenté que tout est périssable. Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité. La plus divine joie est d’une essence amère. Toute douleur recèle un peu de volupté.

Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre. Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers. Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,

Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles !

 

Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde, Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde Roulant dans la splendeur torride des étés, Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée Sous les feux solennels des constellations, Grands prophètes menant les grandes nations, Premier orgueil, premier culte, première idée, Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs Vers le suprême éclat des Villes opulentes, Portes d’or où passait le fleuve des captifs Et les gémissements des races indolentes ? Le silence a grandi sur votre vanité

Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes. Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes Est mort du long sommeil de l’immobilité.

Et toi divine Hellas, immortelle patrie,

Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon, Nous ne reverrons plus de lumière fleurie

Renaître la beauté parfaite d’Apollon !

 

Le néant a repris les grandes Babylones

Sous la sécurité des constellations.

Mais par l’orgueil plus grand des générations D’autres Babels naîtront des siècles monotones. Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour, Rayons, future vie et futures pensées,

Sur un fleuve rapide emportés sans retour Nous subissons la loi cruelle des années.

O Forces, notre esprit après le grand départ Verra-t-il l’infini de la lumière pure ?

O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart Irons-nous féconder l’herbe de la nature ? Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament ? Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable ? Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément Dans notre être à la fois divin et misérable ?