Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 12 sur 70

Pages du PDF

Traffics de femmes

Chapitre 4 - Cambodge : la planque des Européens

Chapitre 4

Cambodge : la planque des Européens

Le jour se lève sur Phnom Penh. Depuis la chambre de mon hôtel, je découvre un paysage idyllique. Quelques tables rondes recouvertes de nappes blanches et des chaises métalliques sont réparties sur un ponton de bois. Sous le ciel d’un bleu transparent, des touristes prennent leur petit déjeuner, réchauffés par le soleil qui enveloppe leur peau blanche et moite. Avec leurs appareils photo autour du cou et leurs chapeaux de paille sur la tête, ils ont pour la plupart acheté des billets pour suivre un itinéraire touristique qui les conduira du fleuve Mékong jusqu’au Vietnam, leur rappelant ces films tournés en Asie du Sud-Est qui leur ont donné envie de visiter la région. Pendant que ces touristes, venus ici en quête d’aventure, découvriront la lumière d’une nouvelle culture, je m’enfoncerai dans l’obscurité de l’esclavage.

Je prends une photo de la rive du Tonlé Sap, un bras du Mékong enveloppé dans la verdure des plantes tropicales. Sur l’eau, une petite pagode cambodgienne typique attire mon regard, avec ses sculptures doré, rouge et jaune. Je me dirige vers l’avenue Preah Sisovath et monte dans le tuk-tuk qui m’attend. J’indique ma destination au jeune conducteur qui m’a été recommandé et qui porte le nom américanisé de Jaz. Je dois tout d’abord me rendre à la Western Union pour recevoir un virement du Mexique et ainsi examiner les pistes du blanchiment de capitaux, dont les origines s’effacent peu à peu à mesure qu’ils traversent les frontières imaginaires entre les banques et les pays.

Plus tard, je découvrirai comment l’argent sale est manipulé à plus petite échelle.

Voyager en tuk-tuk a son charme. Si les voitures sont réservées aux étrangers, aux riches et aux mafieux, le reste de la population et la plupart des touristes se déplacent dans ces petites cabines métalliques colorées, installées sur des motos.

Three dollars , crient les conducteurs. Hello Madame, three dollars. Peu importe la distance, le prix de départ est toujours de 3 dollars américains.

En effet, les chauffeurs n’aiment pas la devise locale – le riel – comme c’est généralement le cas dans les sites touristiques des pays en développement. Ils préfèrent une monnaie dont la valeur est réelle, comme le dollar américain. Mon sac à dos

contient un magnétophone, un appareil photo numérique et une petite caméra.

Cette zone touristique de Phnom Penh est un véritable paradis sur terre, avec son ciel bleu, ses 34 °C, son air humide, ses palmiers bercés par une douce brise, ses monastères bouddhistes et son palais royal, à la fois imposants et un peu mystiques. Plus nous nous éloignons des complexes hôteliers qui bordent la rivière, plus la ville que je découvre est animée et colorée. Le flot des milliers de motos avance à une telle vitesse qu’à deux reprises, je dois fermer les yeux, appréhendant une collision imminente. Les rues sont inondées de Vespa qui transportent parfois des familles entières. J’en aperçois une, surmontée d’un homme, d’une femme et de deux petites filles. La plus jeune, de 2 ou 3 ans à peine, se tient à l’avant et fait preuve d’un équilibre digne d’une trapéziste des plus expérimentées. Ici, la règle pour conduire est qu’il n’y en a pas : tuk-tuk et motos se déplacent d’un même élan, dans un mouvement de masse semblable à celui d’un essaim d’abeilles et qui produit un bourdonnement auquel on parvient facilement à s’habituer au bout d’une semaine. La hiérarchie entre les véhicules est nette: les voitures ont toujours la priorité, les motos cèdent le passage aux tuk-tuk et les piétons aux motos. Ces derniers traversent eux aussi par grands groupes. Seuls les moines bouddhistes et les novices, qui mendient de la nourriture et des médicaments, leur bol en bois entre les mains, parviennent à se faire respecter par les conducteurs et colorent les rues de leurs tuniques or et safran.

Les voitures neuves des riches et des hommes politiques se frayent un chemin aisément. Les touristes qui voyagent en tuk-tuk ne sont pas protégés par les vitres et peuvent donc être vus facilement. Les hommes de 50 à 60 ans qui se promènent accompagnés de fillettes de 12 ou 14 ans attirent les regards furtifs des autochtones, qui reconnaissent les dadas ou papis, ces clients étrangers habitués à être traités conformément à leur condition de riches Blancs et à payer en dollars ou en euros pour s’offrir tous les luxes qu’ils désirent. En effet, le Cambodge est à la fois un pays de départ, de transit et d’arrivée du tourisme sexuel, c’est-à-dire qu’il vend, achète et exploite des femmes et des mineurs sur son territoire.

À première vue, la réalité ne correspond pas du tout à celle qui est décrite à l’aéroport par les agents des services de migration, qui distribuent des revues accompagnées d’une carte de la région et des règles de courtoisie à respecter.

Selon les lois du royaume, l’achat de services liés au tourisme sexuel infantile constitue en effet un crime passible d’emprisonnement. Pourtant, comme le montrent les brochures, la présence effective d’organisations civiles de plusieurs

pays (parmi lesquelles la célèbre AFESIP6, de Somaly Mam, survivante de la traite cambodgienne, et l’ECPAT) a permis de démontrer l’existence de l’exploitation sexuelle au Cambodge et d’en mesurer l’ampleur. Le travail de ces associations a révélé que chaque année, dans le royaume, 2 000 mineurs sont victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle et 1 000 sont soumis à la mendicité ou à l’esclavage domestique. Tout comme en Thaïlande, 70 % des consommateurs de sexe et des complices de l’exploitation sexuelle des enfants sont des hommes nés dans la région. Les réseaux de trafiquants sont dirigés et protégés par les chefs des mafias, qui collaborent avec leurs homologues étrangers.

Après mon passage à la Western Union et un double expresso dans un petit établissement qui sera désormais mon repaire pendant mon temps libre, je me mets en route pour le restaurant de l’association civile Hagar. Cette organisation chrétienne, qui œuvre dans la région depuis quinze ans, porte secours aux petites filles victimes de la traite et de la violence domestique et les aide à se réinsérer.

Elle a été fondée en 1994 par le Suisse Pierre Tami, dont l’objectif est de mettre en place des programmes d’autonomisation offrant la possibilité aux femmes et aux petites filles de mener une vie sans violence.

L’Australienne Sue Hanna, représentante de l’association, est une femme au visage rond et aux joues roses qui porte les cheveux court. Elle explique de sa voix douce et chantante la façon dont l’association libère, le plus souvent avec l’aide de la police locale, les enfants retenus par les trafiquants afin de leur porter assistance. Son regard devient alors transparent, exprimant à la fois la douleur et la tendresse. Après avoir bavardé un moment puis mangé une bonne salade, nous montons dans la vieille Jeep de Sue, direction le refuge pour petites filles. J’indique à Jaz l’endroit où m’attendre.

Les infrastructures du refuge contrastent avec la pauvreté du quartier. Le bâtiment est entouré d’un mur immense de style occidental, preuve que les financements viennent de l’étranger. Nous sommes accueillies par une femme chargée de la sécurité, qui me demande une pièce d’identité et me remet en échange une accréditation. Nous laissons nos sandales à l’entrée puis faisons le tour du centre : les chambres des enfants, simples mais impeccables, sont remplies d’objets colorés réalisés par les petites filles et leurs éducatrices. Dans chaque chambre sont hébergées trois petites et une monitrice, qui les accompagne tout au long du processus émotionnel qui leur permettra de reconstruire leur vie autour de nouvelles règles de respect et de comportement.

Pour empêcher les petites filles de se rebeller trop facilement, les trafiquants

emploient les techniques classiques des ravisseurs : ils tentent de créer un climat de discorde et de rivalité entre les victimes, qui vivent dans un espace commun, et ils utilisent un système de récompenses et de punitions injuste. Les fillettes qui se soumettent et adoptent un caractère hypersexualisé, séducteur et obéissant deviennent les favorites. Du fait de leur jeune âge, les petites filles soumises à ce conditionnement émotionnel l’intègre entièrement à leur personnalité. Entre elles, aucun jugement moral n’est porté sur leurs expériences : de leur vie entière, elles n’ont connu que la condition d’esclave. Le refuge leur offre une possibilité de renaître et de se réinventer.

En bas, dans le jardin, quatre adolescentes perchées dans une cabane en haut d’un arbre parlent à voix basse. Plusieurs d’entre elles vivent dans le centre depuis plus de deux ans déjà. Elles ne peuvent pas être renvoyées dans leurs familles, qui les livreraient sans doute de nouveau aux trafiquants. En effet, près de 43 % des jeunes filles secourues ont affirmé avoir été vendues par leur mère.

Certaines sont originaires du Vietnam, de villages du sud du Cambodge ou des Philippines, tandis que d’autres ont été libérées alors qu’elles étaient exploitées dans des maisons closes thaïlandaises.

Les adolescentes nous observent quelques minutes. Je leur fais signe de la main. Elles me sourient poliment et, n’ayant pas l’intention de nous parler, retournent à leurs jeux. Face à nous, six gamines âgées de 5 à 10 ans jouent au dauphin et au poisson dans un petit bassin et s’éclaboussent en criant. Certaines portent un maillot de bain, d’autres des vêtements légers qui leur permettent de se mouvoir dans l’eau. Sue me raconte leurs histoires. L’une d’elles a été vendue à un trafiquant de son village qui travaille pour les mafias de Phnom Penh, puis sexuellement exploitée par des touristes étrangers. Lorsque l’Australienne fait les présentations, elles me font des sourires émouvants de petites filles libres.

Le moment est mal choisi pour leur poser des questions : elles sont à cent lieues de leurs expériences de viols systématiques. Je les observe. Ces fillettes aux longs cheveux bruns sont fines, mais bien nourries. Certaines ont la peau cuivrée et de grands yeux en amande, tandis que d’autres sont plus pâles avec des yeux bridés et allongés. May, 9 ans, bouge avec une sensualité qui n’existe que chez les petites filles qui ont été victimes d’abus. Dans la piscine, elle se lève régulièrement pour rejeter sa chevelure mouillée en arrière, comme les mannequins à la télévision. Elle sait que nous la regardons et tente d’attirer notre attention comme on le lui a appris.

La psychologue explique que les fillettes se rendent bien compte qu’il vaut mieux pour elles apprendre à séduire, car une fois qu’elles ont assimilé les

codes, elles sont mieux traitées par les trafiquants et leurs clients. Elles sont conscientes d’avoir été formées à la prostitution. Elles ne comprennent pas pourquoi, mais du haut de leurs 9 ou 10 ans, avec une voix douce d’enfant, elles assurent qu’elles sont nées pour cela. Du moins, c’est ce que leur ont dit les trafiquants. Les psychologues essayent de désactiver cet apprentissage, inculqué si tôt. Cependant, elles se heurtent à un obstacle de taille : en effet, l’hypersexualisation de la personnalité et l’érotisation constante du comportement empêchent les enfants de construire des défenses et de comprendre où sont les limites dans les relations avec les autres petites filles ou les adultes. Armées de beaucoup de patience et de respect, les thérapeutes leur apprennent à restructurer leur personnalité et à supprimer la dimension érotique de leur comportement quotidien. Le plus complexe pour ces fillettes est d’apprendre à faire confiance aux adultes et à ne pas culpabiliser en permanence concernant leur sexualité.

May me sourit. Je lui demande si elle aime nager, quel âge elle a et quel est son plat préféré. Elle exulte : elle a attiré l’attention de la visiteuse inconnue.

Elle touche mes cheveux, me montre un vélo et affirme qu’elle sait déjà en faire.

Je parle anglais et elle khmer (cambodgien) ; la scène avec la traductrice l’amuse. Distraite, elle recommence à jouer. Les fillettes crient et font des vagues avec leurs petites mains. Soudain, May dit à voix haute: That’s it, baby girl…

good job. Je ne cache pas ma surprise: la petite fille a un accent américain parfait. Je demande à Sue qui lui a appris cette phrase, même si je devine la réponse. Plus tard, nous apprenons que c’est ainsi que les trafiquants lui parlaient si elle se comportait bien pendant qu’elle faisait yum-yum (sexe oral) ou qu’un client la violait. Si elle souriait, l’embrassait, alors tout se finissait plus rapidement.

Pour May, comme pour des milliers de petites filles exploitées, cette phrase à la signification si choquante est à la fois synonyme d’obéissance et de soulagement. Cela fait partie de leur éducation : pour ces fillettes, tout est bon à prendre pour être traitées un peu mieux. Elles me font penser à un petit garçon qui avait été battu depuis la naissance par son père et qui, une fois placé, avait demandé au psychologue : « Et toi, avec quoi tu tapes ? », car il ne faisait aucun doute dans son esprit qu’il serait de nouveau maltraité dans sa maison d’accueil.

Quand le médecin a répondu qu’il ne ferait jamais une chose pareille, le petit a été déconcerté, gêné: il ne savait établir de relations qu’à travers la violence. Il a donc fallu lui enseigner d’autres formes de communication, fondées sur la reconnaissance et la valorisation émotionnelles.

Je marche en silence dans la cour. De loin, j’aperçois l’institutrice qui lit un conte à un groupe de fillettes, assises en rond à même le sol. Je prends quelques photographies. Un des objectifs de mon voyage était de découvrir le point de vue et le ressenti individuel des victimes sur leurs expériences. Je ne cherche pas à aborder leurs histoires sous l’angle de l’évaluation psychologique des éducatrices, de la «panique morale » ou du double discours des autorités. La rencontre avec May m’a bouleversée : comment aurais-je pu vivre, à son âge, une telle tragédie ? Il faut toutefois resituer les événements dans leur contexte : ces fillettes vivent dans un environnement particulier et, à leur âge, elles n’ont pas encore développé de jugement moral sur la sexualité ou l’érotisme, ni sur ce qui sépare les adultes des enfants. Ces petites filles ont été vendues par leur père ou par leur mère alors qu’elles étaient très jeunes. L’idée que nous nous faisons de l’amour maternel n’a pas sa place dans leur imaginaire ou dans leur langage.

C’est pourquoi elles parviennent à rire, à profiter et à s’amuser pendant que les adultes assistent, horrifiés, à une scène qui cache selon eux une enfance volée.

Cependant, certaines petites filles sourient plus difficilement, comme celles qui sont exploitées par des hommes, qui subissent des mauvais traitements ou des menaces concrètes, ou encore celles qui sont utilisées pour la pornographie infantile. Les situations d’exploitation sont toutes différentes : il existe plusieurs types et niveaux d’abus et de cruauté, jusqu’aux cas les plus extrêmes, comme celui du réseau de pornographie pédophile que j’ai étudié en 2005 au Mexique.

Le défi est de savoir si un jour, il sera possible de mondialiser certains concepts comme la liberté, le bonheur, l’amour, le soutien familial et la dignité.

Tout en admirant le jardin, je me demande si cette normalisation socioculturelle de l’exploitation des enfants, prédominante dans tant de pays, pourra être combattue sans imposer ni dogmes religieux, ni discours philosophiques progressistes prêchant une liberté totale et affirmant que les limites et concepts actuels de la sexualité sont dépassés et qu’ils doivent être réinventés, abstraction faite de toute restriction imposée par la morale. Isaiah Berlin a écrit : « La liberté est la liberté, elle n’est ni l’égalité, ni la justice, ni la culture, ni le bonheur humain ni une conscience tranquille. » Alors que je respire l’air tiède du Cambodge, une question me brûle les lèvres : qu’est-ce que la liberté pour ces petites filles et pour ces femmes ? Se limite-t-elle à celle des hommes, qui encouragent une culture dans laquelle l’esclavage est accepté ?