Traffics de femmes
Chapitre 13 - Conclusion
Conclusion
Légaliser la prostitution?
Actuellement, de nombreuses féministes considèrent que le meilleur moyen de lutter contre la traite des enfants et des femmes à des fins d’exploitation sexuelle est la légalisation de la prostitution. Toutefois, il me semble qu’une légalisation serait favorable aux mafias et encouragerait l’esclavage. En outre, la prostitution des femmes adultes est directement liée à la violence sexuelle envers les enfants, qui touche des fillettes de plus en plus jeunes. J’espère que mon voyage à travers le monde et que les témoignages des victimes, réunis dans ce livre pour montrer toute l’atrocité de leurs expériences, pourront apporter de nouveaux éléments importants à ce débat.
La mise en place d’un solide corpus de lois pourrait enfin permettre d’en finir avec tant de siècles d’oppression, et de restituer à toutes ces femmes et petites filles le contrôle de leur corps, mais aucun pays ne fait d’efforts pour créer de véritables conditions d’égalité. Dans une culture dominée par des valeurs misogynes et patriarcales, le corps féminin est considéré comme un objet qui peut être acheté, vendu, utilisé et jeté. Si les femmes sont conditionnées pour obéir à certaines règles, les hommes, quant à eux, sont éduqués pour les reproduire sans les remettre en question.
Dans les pays islamiques, les prostituées sont condamnées à la peine de mort.
Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse et en Australie, la prostitution, la gestion et la publicité de maisons closes sont des activités légales. Aux États-Unis, si la prostitution est interdite, les propriétaires des établissements qui la pratiquent ne font en réalité l’objet d’aucune poursuite. En Espagne, certains groupes d’extrême droite subventionnent la syndicalisation des prostituées et stimulent un secteur qui les enrichit et qui les renforce, et parallèlement, sur le plan politique, ils dépouillent ces femmes de tous droits sexuels et reproductifs.
Dans ce pays, les mafias qui contrôlent la prostitution forcée dirigent environ 4
000 maisons closes, qui génèrent quelque 18 milliards d’euros par an.
Il est incroyable de constater à quel point les formes de violences sexistes les plus intolérables se sont normalisées. Généralement, les femmes qui se prostituent ne peuvent pas expliquer leur capacité à dissocier l’identité psychosexuelle de leur corps lorsqu’elles se trouvent avec un client désagréable, humiliant ou violent; elles se soumettent, tout simplement. Il en va de même pour les clients, eux aussi incapables de discerner les mécanismes culturels et psychologiques qu’ils mettent en œuvre pour séparer leurs organes génitaux de leur identité psychoaffective et psychosexuelle. C’est ce qui explique que Thommo, auteur du site Internet Whorist, puisse écrire: « J’aperçois son visage dans la maison close en Birmanie. Je règle d’avance à sa mère, qui me prévient que le sexe anal est interdit. Dès que je la vois, je veux mettre mon pénis dans sa bouche. Lorsque nous entrons dans la chambre, elle est effrayée, tremblante.
J’aime ça : je vais pouvoir lui montrer comment faire… Ainsi, la prochaine fois que je viendrai, elle saura écarter les cuisses. » L’homme se retient de forcer l’enfant à avoir des relations anales uniquement parce qu’il se rend compte qu’un «gorille grand et costaud » est posté à la porte pour le surveiller.
Les partisans de la réglementation argumentent qu’il est impossible d’assimiler toutes les prostituées adultes à des victimes incapables de prendre leurs propres décisions, ce en quoi ils ont raison. Cependant, comme le rappelle Somaly Mam, il faut garder certaines choses en tête :
Pour les féministes postmodernes et les gardiennes de la
prostitution, parler de vulnérabilité des femmes semble insultant. Il faut cependant mettre les choses au clair: la vulnérabilité n’implique pas forcément la faiblesse ou la stupidité. Nous sommes victimes de l’esclavage parce que d’autres personnes sont incapables de ressentir de l’empathie pour notre condition de femmes, imposée par la société. La prostitution n’est pas une activité raffinée ou libre.
Certains pensent que cette profession consiste à échanger du plaisir contre de l’argent, mais c’est une déformation de la réalité qui cache en fait la détresse des femmes.
J’ai interrogé de nombreuses prostituées sur la façon dont elles se voient. J’ai ainsi découvert que pour la grande majorité, elles ne se considèrent pas comme des personnes à part entière. Elles sont nombreuses à ressentir un certain pouvoir en accomplissant de petites vengeances contre leurs clients, mais le sentiment de domination qu’elles éprouvent lorsqu’elles se moquent des hommes dans leur
dos n’est qu’illusoire. Parfois, les prostituées défendent ce discours phallocentrique mieux encore que les hommes: « Je suis machiste, et alors?
C’est mon choix», m’a affirmé une des femmes que j’ai interrogées. La violence à l’encontre de ces femmes a été suffisamment étudiée pour permettre de se rendre compte des profondes inégalités qui existent entre elles et leurs clients.
Mais, même si elles ne sont pas toujours victimes de la traite (sauf lorsqu’elles sont contrôlées par un proxénète), il n’en demeure pas moins que l’esclavage auquel elles sont réduites est symbolique.
La situation des mineurs n’est pas si différente. De nombreux enfants, victimes d’abus sexuels et contraints de se prostituer, m’ont expliqué que selon eux, cette activité «fait partie de la vie et qu’ils sont nés pour ça ». Beaucoup de villes et de villages comptent parmi leurs habitants deux ou trois générations d’hommes et de femmes qui, dans leur enfance, ont été victimes d’exploitation sexuelle et qui, une fois adultes, reproduisent tout ce qu’ils ont appris. Ainsi, dans le monde entier, il existe un nombre considérable d’individus qui estiment qu’il est normal de vivre de l’exploitation sexuelle d’autrui et de l’extorsion systématique des gains ainsi générés.
Certaines personnes, qui préfèrent simplifier les faits et qui se contentent de statistiques, argumentent qu’en théorie, il est effectivement possible de séparer les adultes des mineurs dans le monde de l’exploitation sexuelle. Cependant, en réalité, cette distinction est pratiquement impossible. J’ai enquêté sur plusieurs réseaux de pornographie dans lesquels des femmes de 22 ans cohabitaient avec des enfants de 4 ans. Leurs relations étaient influencées par les proxénètes, qui leur enseignaient à prendre soin les unes des autres, à se détester, à s’admirer et à s’envier. J’ai également vu plusieurs maisons closes dans lesquelles les prostituées prenaient soin des fillettes de leurs collègues; ainsi, les petites étaient témoins de tout ce qui se passait pendant que leur mère travaillait. À Tokyo, il n’est pas rare de croiser un groupe d’adolescentes habillées en lolitas puis, au coin de la rue, plusieurs geishas adultes. On peut également citer l’exemple des «