Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 26 sur 70

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Traffics de femmes

Chapitre 7 - Clients et lois du marché

Que se passerait-il si je m’approchais d’une de ces gamines pour lui demander si elle aimerait changer de vie ? Je me mettrais sans doute à pleurer si elle me répondait qu’elle est ici avec sa mère et que cette vie lui convient, ou que son père, assis une dizaine de mètres plus loin, lui a dit qu’il l’aime davantage lorsqu’elle ramène de l’argent à la maison et que comme tout le monde, elle veut que son père l’aime. C’est ce que m’ont répondu plusieurs enfants vêtues de rose qui portaient autour du cou une médaille en or représentant l’image protectrice de la Vierge Marie.

Chapitre 7

Clients et lois du marché

Entre deux voyages, je suis de retour à la maison, à Cancún, au Mexique.

Assise à une table du restaurant Puerto Madero, je profite de la vue sur le lac Nichupté en buvant une bière. Mes deux amis arrivent en même temps et nous commandons des tequilas pour fêter mon retour. À la fin du repas, un serveur s’approche de nous avec une bouteille de champagne entre les mains. Il s’incline légèrement tandis qu’un second jeune homme apporte trois coupes pour nous servir. « Madame Cacho, c’est de la part du monsieur assis à la table du fond », m’annonce le serveur en indiquant un homme du regard. J’ai en effet remarqué que l’individu en question nous observe depuis un certain temps déjà. Grand et robuste, il mange un plat de viande accompagné de vin avec deux jeunes femmes. Celles-ci, âgées tout au plus de 25 ans, ont des cheveux blond platine et portent des tenues sexy et des chaussures à semelles compensées en plastique transparent. L’homme fixe notre table de façon insistante. Habituée à recevoir des menaces de mort, je ne baisse jamais la garde, surtout dans les endroits très fréquentés.

Je réponds donc au serveur : « Remerciez-le de ma part, mais dites-lui que je n’accepte jamais les boissons offertes par des inconnus. » Très nerveux, le jeune homme insiste à voix basse: «Madame, ce monsieur ne permet pas qu’on refuse ses propositions. » Tandis que je regarde le serveur dans les yeux, mes amis me poussent discrètement à accepter la bouteille et à me taire une bonne fois pour toutes. La tension monte d’un cran : « Dites-lui que je le remercie, mais que je n’en veux pas. Merci beaucoup. » La bouteille à la main, le serveur retourne vers l’homme, qui appartient sans doute à la mafia. Depuis sa table, il me fait alors une espèce de salut militaire en plaçant sa main tendue sur son front, puis en exécutant un demi-cercle vers le bas. Je me contente d’incliner légèrement la tête. Pour moi, l’affaire est close.

Le Mexique a connu une propagation importante des cartels de la drogue, qui a elle-même entraîné une augmentation du nombre d’hommes impliqués dans les réseaux opératoires comme celui de Los Zetas, groupe composé d’anciens

militaires de l’armée nationale. Ces individus sont partout. Ces dernières années, ils ont intégré la haute société en vendant des services de protection contre la violence dérivée de la « guerre contre le trafic de drogue », mise en place en 2006 par le président Felipe Calderón. Cette situation prouve bien qu’en fin de compte, la violence générée par les guerres et les dictatures finit toujours par favoriser les mafias, qui recherchent constamment de nouvelles activités légales afin de se diversifier et de prospérer en temps de crise.

Quelques minutes après cet incident, je me lève pour aller aux toilettes. En sortant, l’homme à la bouteille de champagne m’attend, adossé à un poteau. Mes amis peuvent nous voir de loin. « Madame Cacho, vous êtes la femme la plus courageuse de ce pays et je veux que vous sachiez que nous nous ressemblons plus que ce que vous pensez : nous luttons tous les deux contre les mêmes pervers. En effet, si certaines choses sont autorisées, d’autres vont à l’encontre des lois divines et humaines. » Je plante mes yeux dans les siens : cet homme grand, à la stature militaire, porte des lunettes Armani, une montre de luxe, un pantalon en soie et laine, des chaussures italiennes et, autour du cou, une médaille en or représentant la Vierge de Guadalupe. L’homme est confiant et, malgré ses efforts pour utiliser un langage correct, parle sur le même ton que s’il évoquait la pluie et le beau temps: «Si vous me le permettez, je me chargerai d’éliminer ce cher gouverneur et Nacif. Il faut nettoyer notre pays de toutes ces ordures qui touchent à nos enfants. »

Je sens soudain mon sang se glacer et mon estomac se contracter sous l’effet de la tension. Je parviens seulement à articuler que je le remercie pour son offre, mais que je ne crois pas en la violence. « Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire. C’est comme ça et c’est tout », me dit-il, convaincu. Il me regarde dans les yeux et affirme comprendre ma méfiance, mais m’assure qu’il est un homme d’honneur. Un serveur passe près de nous et s’arrête dans le dos de l’homme.

Inquiet, il me regarde sans savoir quoi faire. Le mafieux insiste: «Voici ce que nous allons faire, Madame: vous allez retourner à votre table et si vous faites tomber votre serviette avant mon départ, cela signifiera que vous souhaitez que nous nous associions pour prendre soin de nos enfants et éliminer ces salauds.

Sachez que je n’ai qu’une parole. » « Je n’en doute pas. Bonne soirée », lui dis-je aimablement en essayant de me donner une contenance avant de retourner à ma table.

Visiblement angoissés, mes amis et quelques connaissances assises à deux autres tables ne m’ont pas quittée des yeux pendant toute la scène. Je m’assois et avant toute chose, je leur demande d’éviter par tous les moyens qu’une de nos

trois serviettes ne tombe par terre. Nous les réunissons donc au centre de la table pour montrer notre peur face à cette violence mortelle. Les mains gelées et la bouche sèche, je prends un peu de tequila avant de leur raconter ce qui s’est passé. Nous en arrivons à la conclusion que l’homme, tueur appartenant à un groupe de trafiquants de drogue, vient de m’offrir ses services pour assassiner le gouverneur Mario Marín et son associé Kamel Nacif, qui m’ont séquestrée et torturée en 2005 afin que je revienne sur le contenu de mon livre, dans lequel j’avais décrit mon enquête sur le réseau international de pédopornographie dirigé par leur complice Jean Succar Kuri. Cet événement m’avait rendue célèbre non seulement parce que j’avais survécu, mais également parce que des enregistrements bouleversants avaient permis de prouver leur culpabilité. Ainsi, le pays entier avait vu de quelle façon ces hommes vendaient et achetaient des petites filles, certaines âgées de 4 ans seulement, pour le tourisme sexuel et la pornographie. Après les avoir dénoncés, j’avais porté l’affaire devant le Tribunal suprême d’où ils étaient ressortis libres, protégés par notre système corrompu, provoquant l’indignation de tout le Mexique.