Traffics de femmes
Israël ou l’optimisme des chiffres
Le 16 janvier 2007, dans la ville de Tulkarem, un Palestinien a vendu ses deux filles de 13 et 14 ans à deux frères de 17 ans venant du camp de réfugiés de Kaddoura pour 1 150 dinars jordaniens, soit un peu moins de 1 300 euros. Un an
plus tard, la plus jeune était conduite à l’hôpital pour une hémorragie vaginale importante. L’adolescente avait subi des mauvais traitements et l’examen médical montrait qu’elle était enceinte. La police, intervenant sur la demande d’un des médecins, a arrêté les jeunes gens qui exploitaient sexuellement les adolescentes. Le juge a alors estimé qu’étant donné que le père avait vendu ses filles et que celles-ci n’étaient plus honorables, puisqu’elles avaient perdu leur virginité, les victimes devaient se marier avec les deux adolescents. La décision a été prise en présence des deux hommes. Les jeunes filles, quant à elles, n’avaient pas eu le droit d’entrer dans le tribunal et encore moins de donner leur avis. L’affaire a été classée et les adolescentes se sont mariées avec leurs acheteurs. Ainsi, le système institutionnel revendique la condition d’esclaves des femmes et le droit des hommes à se les approprier et à les exploiter en toute légalité. Le nombre de jeunes filles de 13 ou 14 ans qui se rebellent après avoir été vendues et mariées de force à des hommes plus âgés est en augmentation dans plusieurs pays. Ces courageuses fillettes d’Iran, d’Afghanistan ou de Palestine révèlent ainsi la façon dont sont traitées ces enfants-épouses, à la fois esclaves domestiques et objets sexuels.
En raison des conditions d’occupation et de l’éclatement des territoires palestiniens, la traite des femmes et des petites filles dans cette région est considérée comme une infraction internationale. En effet, les postes militaires contrôlés par les Israéliens ou par l’Autorité nationale palestinienne sont assimilés à des frontières. À ce problème déjà complexe s’ajoute celui des camps de réfugiés : toutes les sources avec lesquelles j’ai pu parler, qu’elles soient palestiniennes, jordaniennes, libanaises ou israéliennes, m’ont affirmé que l’exploitation sexuelle et les mauvais traitements infligés aux femmes et aux petites filles atteignent des proportions inégalées dans ces camps, où il n’existe aucun contrôle du phénomène. Il a été particulièrement compliqué d’enquêter sur le sujet et tout simplement impossible de prouver quoi que ce soit, du moins cette fois-ci. Malgré tout, le cas des deux adolescentes de Tulkarem illustre parfaitement la situation.
Israël ou l’optimisme des chiffres
En 2000, la Knesset, le Parlement israélien, a approuvé une loi contre la traite des femmes et des petites filles. À l’instar de nombreux autres pays, l’État juif a assimilé la prostitution et la traite à des fins d’exploitation sexuelle. Il doit donc faire face aux mêmes problèmes que les autorités qui, d’un côté, condamnent la prostitution à grands renforts d’arguments moralistes et dogmatiques et, de l’autre, délivrent des permis pour ouvrir des bars et des maisons closes
pratiquant la prostitution des adultes et occultant l’exploitation sexuelle d’adolescentes.
Le 11 novembre 2009, le ministre de la Sécurité intérieure israélienne Yitzhak Aharonovich a déclaré devant la Knesset que le gouvernement de son pays était en train de réviser une loi visant à durcir les sanctions imposées aux proxénètes et aux clients (dits respectivement les pimps et les johns), portant les peines encourues à seize années d’emprisonnement. Face au comité parlementaire contre la traite des femmes, le ministre a affirmé que les maisons closes gérées avec un permis de l’État seraient contrôlées et que lesdits permis seraient si possible révoqués. De son côté, la ministre Orit Zuaretz, présidente du sous-comité, a évoqué ce durcissement des peines imposées aux trafiquants arrêtés en Israël :
La position du ministre [Yitzhak Aharonovich] coïncide avec mon point de vue, développé au cours de ces audiences thématiques.
Nous devons durcir les peines imposées aux personnes arrêtées pour vente et trafic du corps des femmes. J’appelle la police et les autres forces de l’ordre à agir conformément à la loi en vigueur, qui interdit la traite des femmes et l’exploitation sexuelle. Les peines imposées doivent être de seize ans d’emprisonnement.
Pendant cette session, les représentants des forces de police de l’État ont affirmé qu’au cours des deux années passées, une baisse significative de la prostitution organisée et du nombre de victimes de la traite en Israël avait été constatée.
Ces cinq dernières années, je n’ai entendu que deux déclarations revendiquant le déclin du phénomène: la première au Cambodge, où la corruption policière notoire permet de soutenir et de cacher l’exploitation sexuelle des femmes et des petites filles, et la deuxième en Israël, où aucun membre du Parlement n’a exigé de chiffres concrets aux policiers interrogés. En outre, d’importantes institutions comme Interpol, Europol ou encore la police spécialisée de Grande-Bretagne, l’une des plus réputées au monde, affirment au contraire qu’à l’échelle mondiale, la traite à des fins d’exploitation sexuelle est en augmentation.
Si le gouvernement israélien affirme contrôler la prostitution forcée au point de prétendre à sa disparition prochaine, les chiffres fournis par les chefs de la police avec lesquels j’ai pu m’entretenir et par les organisations locales de
victimes de la traite sont pour le moins surprenants. De 1990 à 2004, entre 3 000
et 3 500 femmes auraient été introduites en Israël à des fins de prostitution forcée, la plupart du temps via l’Égypte. Le gouvernement n’a reconnu le problème qu’après avoir subi des pressions de la part de plusieurs organisations civiles locales, des États-Unis et de l’ONU. Le pays a aussi ses propres contradictions. Ainsi, si la prostitution n’est pas criminalisée, diriger une maison close ou exercer les fonctions de proxénète est en revanche considéré comme une infraction. Pourtant, il suffit de faire un tour dans le quartier de Neve Shaanan, à Tel-Aviv, pour se rendre compte que, comme dans le reste du monde, certains spas, instituts de massage et bains publics, voire certains cybercafés, proposent en réalité des services de prostitution.
Alors que la police affirme, au cours d’entretiens ou face au comité de la Knesset, avoir identifié moins de 2 000 prostituées, les ONG israéliennes de défense des droits des femmes, comme l’Organisation de protection d’urgence aux migrants, indiquent que le pays en compte plus de 20 000. Celles-ci sont le plus souvent conduites en Israël sous la contrainte et enchaînées par des dettes à leurs trafiquants, qui les retiennent en leur confisquant tous leurs documents officiels. Raanan Caspi, chef de la police antitraite, a affirmé à la BBC de Londres que les femmes soumises à la prostitution forcée bénéficiaient de «