Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 39 sur 70

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Traffics de femmes

Des portes se ferment, d’autres s’ouvrent

L’hôpital qui se moque de la charité

Au début de l’année 2009, le gouvernement américain, par l’intermédiaire

de l’Internal Revenue Service (IRS)20, a demandé à plusieurs banques suisses de révéler les identités d’une série de clients qui, d’après des enquêtes du FBI, avaient commis de graves délits d’évasion fiscale. Le coup porté au système bancaire suisse était rude. En effet, l’acceptation par les établissements bancaires d’une telle coopération avec l’IRS pouvait entraîner une baisse de confiance de la part de leurs clients.

Après de longues négociations diplomatiques, les banques ont accepté de révéler les noms des propriétaires de certains comptes. Si à cette époque, le gouvernement américain a dénoncé l’immoralité des banques suisses, il n’a en

revanche pas dit à la communauté internationale que ses principaux établissements bancaires spécialisés en transferts internationaux étaient eux aussi fortement responsables de l’instabilité économique mondiale. Cet élément essentiel a été souligné par James Petra, professeur de sociologie à l’université de Binghamton, à New York. L’ampleur des transactions réalisées dans de petites banques offshore à des fins de blanchiment d’argent, l’implication dans ce phénomène des principales banques situées des deux côtés de l’Atlantique et la complicité des gouvernements sont trois facteurs qui tendent à montrer que la dynamique de croissance des États les plus puissants est intimement liée à une forme de capitalisme reposant sur le pillage, la criminalité et la corruption.

Les Européens ne reprochent pas aux États-Unis ce type de pratiques, mais leur font au contraire concurrence en termes de manipulation d’argent sale. Les grandes entreprises américaines se trouvent dans une situation contradictoire : d’un côté, elles dénoncent durement la corruption mais de l’autre, elles se nourrissent de ses juteux dividendes. Le scandale de Citibank est l’exemple même de ce paradoxe. Il y a bientôt dix ans, des enquêtes menées par le Congrès américain ont montré que Citibank avait aidé au blanchiment de presque 400

millions de dollars pour au moins quatre personnalités politiques corrompues : Raúl Salinas, frère de l’ancien président mexicain Carlos Salinas, à hauteur de 80 à 100 millions de dollars ; Asif Ali Zardari, époux de l’ancienne Premier ministre du Pakistan, à hauteur de 40 millions ; Omar Bongo, dictateur du Gabon, à hauteur de 130 millions; et enfin, les fils du général Abacha, ancien dictateur du Nigeria, qui ont pu blanchir la somme scandaleuse de 110 millions de dollars grâce à cette banque.

Des portes se ferment, d’autres s’ouvrent

En février 2010, un article de Jonathan Stempel a été publié dans plusieurs grands quotidiens mexicains et américains: la Western Union acceptait de payer 94 millions de dollars afin de résoudre une enquête de plus de dix ans concernant une opération présumée de blanchiment de capitaux au Mexique, réalisée au moyen de transferts effectués par cette banque. Selon une enquête fédérale, chaque année, entre 18 et 39 milliards de dollars seraient envoyés illégalement des États-Unis au Mexique.

Terry Goddard, procureur général de l’Arizona, État ayant dirigé l’enquête, a affirmé dans un communiqué : « Notre capacité à prendre des mesures fermes à l’encontre des groupes de trafiquants de drogue et du crime transfrontalier organisé s’en trouve fortement renforcée. […] Attaquer le flux de capitaux illégaux qui circulent depuis les États-Unis et nourrissent les cartels de

trafiquants au Mexique nous permettra de les éliminer. » Cet accord traduit l’engagement de la Western Union qui a affirmé, dans un mea culpa, qu’elle souhaitait « garantir que ses services ne soient pas utilisés de façon abusive par des personnes impliquées dans des opérations criminelles et renforcer la lutte contre les activités illégales qui se déroulent sur toute la zone frontalière entre les États-Unis et le Mexique ».

Selon les termes de cet accord, la Western Union devra débourser 50 millions de dollars pour la création et le financement d’une alliance chargée de lutter contre le blanchiment d’argent à la frontière sud-ouest des États-Unis. Cette alliance aidera les États frontaliers à faire appliquer la loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux, le trafic d’armes et autres activités criminelles connexes. En outre, la Western Union devra investir 19 millions de dollars pour la mise à jour de son programme antiblanchiment, 4 millions de dollars pour le contrôle de ses propres opérations et 21 millions pour couvrir les frais engendrés par l’enquête en Arizona.

Pour la Western Union, 50 millions de dollars ne représentent qu’une goutte d’eau dans la mer. En effet, cette entreprise, filiale du groupe First Data Corporation et dont le siège social international est situé dans le New Jersey, possède un réseau de 3 500 banques réparties dans 240 pays et brasse plus de 5

milliards de dollars par an. Les services financiers proposés par la Western Union dans les pays d’Asie du Sud-Est, ainsi que leurs équivalents indiens et africains, sont des méthodes de blanchiment de capitaux idéales pour les trafiquants de femmes et de petites filles qui, chaque jour, y transfèrent leurs recettes issues du tourisme sexuel et de la prostitution forcée.

Les attentats du 11 septembre, à New York, ont été un élément déclencheur dans la lutte contre le terrorisme et ont favorisé l’adoption, à l’échelle

mondiale, de politiques contre le blanchiment de capitaux21. À la suite de cet événement tragique, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1373, par laquelle il demande aux États de «trouver les moyens d’intensifier et d’accélérer l’échange d’informations opérationnelles » et insiste en outre sur «

les liens étroits existants entre le terrorisme international et la criminalité transnationale organisée, la drogue illicite, le blanchiment d’argent» et d’autres formes d’activités criminelles. Il a également été convenu que le Groupe d’action financière (GAFI), organisation créée en 1989 lors d’un sommet du G7

à Paris, apporterait son savoir-faire en termes de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Il convient de noter que les banques

qui ont pour ainsi dire inventé les comptes secrets font partie de ces sept nations les plus industrialisées au monde.

Au sein de l’ONU, il existe indéniablement des individus intimement convaincus de la possibilité d’éradiquer le blanchiment d’argent. Toutefois, il s’agit d’une espèce rare, qui lutte à mains nues contre des monstres financiers, maîtres d’un système dominant qui a engendré un capitalisme sauvage et dogmatique.

À peine les autorités ferment-elles une porte que les mafias en ouvrent une nouvelle, aidées par les établissements financiers. Les traités internationaux contre le blanchiment d’argent ont exactement les mêmes failles que ceux visant à lutter contre le trafic de drogue et la traite des personnes : les lois nationales, qui s’appliquent en priorité, s’y opposent le plus souvent. La corruption des appareils judiciaires, politiques et financiers empêche toute transparence : en effet, certaines entreprises auraient bien du mal à survivre sans les flux de capitaux générés par le blanchiment d’argent.

Évidemment, ce phénomène ne passe pas uniquement par le système financier: il utilise également des méthodes non financières, comme les opérations en espèces, qui ont l’avantage de ne pas être détectables. À l’échelle mondiale, les autorités savent très bien qu’il est nécessaire de mettre en place un contrôle rigoureux de certains virements et des activités de quelques entreprises pouvant être utilisées à des fins de blanchiment d’argent. Au Mexique, par exemple, depuis 2006, les opérations réalisées par les sociétés immobilières et par certains services professionnels comme les cabinets d’avocats, de notaires ou de comptables, entre autres, sont intégrées au régime de prévention, de détection et de lutte contre les activités liées au blanchiment de capitaux. Ainsi, ces sociétés ont désormais

l’obligation d’informer le Servicio de Administración Tributaria (SAT)22

de tout paiement supérieur à 10 000 dollars effectué en espèces (en devise locale ou étrangère) et en pièces d’or ou d’argent. Ont également été intégrées à ce régime les opérations de toutes les entreprises mondialement réputées pour leurs activités de sociétés de façade, comme les casinos, les spécialistes en achat et vente de pierres et de métaux précieux, les commerçants d’art, les sociétés de vente aux enchères, les prêteurs sur gage et les associations caritatives.

L’avancée la plus remarquable est l’extension de ces obligations aux notaires, aux avocats et aux comptables qui, se trouvant dans une position privilégiée pour identifier les criminels, doivent vérifier l’origine des revenus et en informer les autorités. Il s’agit bien évidemment d’un sujet délicat. En effet, selon les avocats