Traffics de femmes
Les pièges de la mondialisation
L’Allemagne et la Hollande, où la prostitution est légale, sont les pays qui comptent le plus de pédophiles expatriés. Ainsi, selon les chiffres officiels, près de 15 000 Néerlandais vivent en Thaïlande, principalement à Pattaya. En réalité, selon certaines sources au sein du gouvernement hollandais, la Thaïlande compterait près de 50 000 ressortissants des Pays-Bas, pour la plupart des hommes à la retraite, âgés de plus de 60 ans et ayant parfois des antécédents judiciaires. La majorité des pédophiles faisant appel aux réseaux de trafiquants pour acheter les services d’enfants âgés de moins de 10 ans vient des États-Unis, de France, de Norvège et du Canada.
Les mafias interviennent depuis des agences de voyages situées en Norvège et
en Thaïlande. Pour contourner les tentatives des gouvernements américain et canadien, qui alertent les autorités migratoires lorsqu’un citoyen voyage seul et fréquemment en Thaïlande ou au Cambodge, les agences de voyages organisent des vols charters avec des escales techniques dans des pays voisins, comme le Qatar ou le Kazakhstan, évitant ainsi l’enregistrement du voyage.
Les pièges de la mondialisation
Dans les différents continents que j’ai visités, depuis l’Amérique latine jusqu’à l’Asie, en passant par l’Europe et même par l’Afrique, j’ai constaté que la migration mondiale était un phénomène paradoxal : des milliers de personnes, motivées par l’espoir d’un avenir meilleur, partent à la recherche d’opportunités dans d’autres pays qui proposent certes de nombreuses offres d’emploi, mais qui se caractérisent également par des niveaux élevés de discrimination, de racisme et d’exclusion.
En effet, il est bien connu que la nature capitaliste des traités de libre-échange favorise stratégiquement et ouvertement l’exploitation des travailleurs. J’ai rencontré, en plusieurs endroits, des hommes d’affaires affirmant que leur volonté d’embaucher des immigrants temporaires ou illégaux était directement liée à la possibilité de payer de faibles salaires sans avoir à garantir les droits des travailleurs ainsi recrutés. Tous partent du même principe : ces immigrants viennent de pays pauvres et ces emplois constituent leur unique moyen de survie. Le dirigeant d’une usine manufacturière située dans la Silicon Valley, en Californie, a ainsi déclaré : « Je fais attention à trois choses lorsque je recrute de nouveaux travailleurs : il faut que ce soit des femmes, petites et étrangères. Avec ces caractéristiques, je suis pratiquement sûr d’avoir trouvé la main-d’œuvre idéale. Ces petites étrangères sont très reconnaissantes d’avoir été engagées,
et ne demandent rien29. »
Pour comprendre les mécanismes occultes des appareils d’État, j’ai interrogé plusieurs fonctionnaires des services de migration, responsables de l’approbation des contrats temporaires pour les travailleurs étrangers. Au Canada et dans le sud des États-Unis, j’ai constaté qu’un nombre considérable de personnes disposait de permis de travail pour des emplois saisonniers. Cependant, c’est au Mexique que j’ai rencontré le cas le plus remarquable du fonctionnement des réseaux interinstitutionnels d’exploitation et de corruption.
Un haut fonctionnaire du Secrétariat du gouvernement m’a expliqué la façon dont certains permis de travail sont accordés en grand nombre aux usines manufacturières mexicaines. Ce responsable des services de migration m’a
demandé de ne pas publier son nom. En effet, la personne citée s’est déjà montrée capable de faire usage de la violence pour se venger de ceux qui enquêtent sur elle :
J’étais dans mon bureau. Dans la matinée, j’ai reçu un appel du président de la République, Vicente Fox, qui voulait me prévenir qu’un important dirigeant d’usines manufacturières d’origine libanaise, nommé Kamel Nacif, viendrait me voir dans la journée afin de demander des permis d’hébergement temporaire pour près de 200 personnes d’origine chinoise. Celles-ci devaient travailler dans ses usines, situées à différents endroits du pays. Le président considère cet homme comme un chef d’entreprise exemplaire, qui a ouvert des usines de confection de vêtements dans le sud-est, le centre et le nord du Mexique, créant ainsi de nombreux emplois dans les régions concernées. Sa recommandation impliquait donc de lui offrir un accueil privilégié. Le nom de l’entrepreneur m’était familier: M. Nacif est surnommé « le roi du jean» en raison des nombreuses usines textiles qu’il possède au Mexique.
Quelques heures plus tard, M. Nacif est arrivé, accompagné de trois hommes portant des attachés-cases. Avec une attitude arrogante, ils sont entrés dans mon bureau pour demander les permis d’entrée pour les travailleurs chinois. M. Nacif a déposé une longue liste de noms sur mon bureau. Après y avoir jeté un coup d’œil, je lui ai aimablement expliqué que pour obtenir les permis, il était nécessaire de remplir des questionnaires pour chaque personne. Je lui en ai tendu un. L’homme d’affaires, visiblement en colère, m’a affirmé être un ami du président Vicente Fox. « M. Fox n’est-il pas entré en contact avec vous ?» m’a-t-il lancé, méprisant. Je lui ai répondu qu’en effet, j’avais bien reçu un appel du dirigeant, mais que je ne pouvais pas supprimer toutes les démarches légales pour autant. Par rapport à la recommandation présidentielle, je pouvais simplement l’autoriser à remplir les documents dans mon bureau, sans passer par les services habituellement concernés. Malgré mon explication, M. Nacif n’a pas décoléré et a menacé d’appeler le président si je ne lui facilitais pas les démarches. Après un échange verbal assez violent, je lui ai proposé que les personnes qui l’accompagnaient, apparemment deux avocats et un comptable,
remplissent les documents dans mon bureau.
M. Nacif leur en a donc donné l’ordre et, voyant que ses menaces ne faisaient aucun effet, il a fini par changer de ton. Il m’a alors assuré: «Voyons Monsieur, si vous avez peur que ces Chinois s’échappent, ce n’est plus la peine de vous inquiéter. Je les enfermerai pendant les six mois qu’ils travailleront pour moi. Ils n’auront aucun moyen de sortir et nous conserverons tous leurs papiers. Je vous assure qu’aucun d’eux ne pourra s’échapper et que nous les renverrons entiers en Chine. »
Le fait que cet homme d’affaires, associé et ami de gouverneurs et de sénateurs mexicains, se sente suffisamment à l’aise pour parler des méthodes de traite des personnes utilisées par son entreprise, qui exploite des travailleurs chinois au Mexique, montre bien le degré d’impunité dont il jouit et la subtilité du fonctionnement des réseaux de protection. En 2006, l’enregistrement d’une conversation entre M. Nacif et un de ses associés aux États-Unis, un homme d’origine française, a été dévoilé. Dans cette discussion, le Français recommandait à l’homme d’affaires de nourrir ses travailleurs dans une cantine, ce à quoi M. Nacif répondait : « Ils peuvent bien mourir de faim. » Les ouvriers originaires de pays étrangers, «importés temporairement», deviennent les esclaves d’un système qui les déshumanise et qui ne respecte pas les droits de l’homme et du travail.
Les victoires remportées par les syndicats, dans la quasi-totalité des pays considérés en développement, sont réduites à néant par les traités de libre-
échange et par les politiques migratoires mondiales. Au Vietnam, au Nicaragua, au Mexique ou encore dans les pays d’Asie centrale, les groupes d’ouvriers exploités par des usines manufacturières, qui se réunissent en organisations syndicales afin de revendiquer leurs droits, se heurtent le plus souvent à des entreprises qui préfèrent fermer plutôt que d’appliquer les lois locales.
C’est dans ce contexte que d’anciens ouvriers des usines mexicaines Matamoros Garment et Tarrant se sont rendus à Toronto, au Canada, le 28 mai 2004, afin de témoigner lors d’une consultation publique tenue par le Bureau administratif national (BAN) canadien, chargé de recevoir et de répondre aux plaintes pour les pays signataires de l’Accord nord-américain de coopération dans le domaine du travail (ANACT). Cependant, les plaintes ont simplement fait l’objet d’un rapport sur le non-respect des droits de l’homme, dont les recommandations n’ont pas pu être appliquées directement aux propriétaires des
sociétés concernées. Il semble que les gouvernements n’osent pas obliger ces chefs d’entreprise à améliorer leurs politiques internes, ce qui pourrait avoir pour conséquence une délocalisation des usines. Ils préfèrent encourager les investissements et stimuler ainsi les statistiques concernant l’offre d’emploi, sans prendre en compte les conditions de travail imposées.
L’ex-chancelier mexicain, Jorge Castañeda, explique les complexités de cette politique schizophrène dans son analyse de l’exclusion des immigrants du processus de mondialisation :
Les flux migratoires sont les grands exclus du processus de mondialisation. En effet, alors que tout le reste est légalisé et encouragé, les courants migratoires et les millions de personnes qui les constituent et qui, chaque année, risquent de perdre leur vie dans l’espoir d’en trouver une meilleure, ne font pas l’objet de la même glorification. Même ceux qui admettent aujourd’hui, avec des années de retard, que […] les mouvements mondiaux de capitaux ne connaissant ni limite, ni régulation ont été excessifs, ont du mal à reconnaître que la discrimination idéologique et humaine dont fait l’objet la libre circulation de la main-d’œuvre est, dans le meilleur des cas, contradictoire et, dans le pire des cas, carrément répugnante.