Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 45 sur 70

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Traffics de femmes

De vieilles violences remises au goût du jour

D’autres fois, après une dispute, elle veut faire la maligne et, en rentrant de son travail, elle te montre les billets et te dit: « Voilà l’argent. Maintenant, on va voir ce que tu me fais à manger. » Tu dois garder ton calme et la contredire: « Tu crois vraiment que tu vas faire la loi parce que tu as du blé ? Si tu ne te plais plus avec moi, garde ton argent car je n’en ai pas besoin. Tu travailles parce que tu l’as décidé; je préfère retourner chez moi que d’entendre tes reproches à longueur de journée. » Quand elle voit que tu parles sérieusement et que tu risques de partir, elle te dit : « Oh, mon cœur, excuse-moi. J’ai eu une journée très fatigante. » Mais tu dois marquer le coup et lui faire croire que tu es encore énervé jusqu’à ce qu’elle se rabaisse. Une chose est sûre: il faut lui faire comprendre qu’elle est loin d’être indispensable dans ta vie.

Óscar Montiel Torres cite également l’ouvrage de Kevin Bales, New Slavery

in the Global Economy (1999). Celui-ci souligne, en faisant référence à la Thaïlande, que «l’esclavage moderne s’approprie la valeur économique des êtres humains et les contrôle par le biais de menaces, mais ne revendique pas leur propriété et ne se charge pas d’assurer leur survie. L’esclave est un objet de consommation qui, si besoin, est intégré au processus de production, mais qui n’engendre plus un coût élevé». Dans le cas de l’exploitation sexuelle, on retrouve les caractéristiques de cet esclavage moderne: ainsi, les proxénètes obtiennent des revenus considérables en exerçant des mécanismes de pouvoir sur le corps féminin et en s’assurant de cette manière de l’obéissance et de la soumission de leurs victimes. Les femmes sont simplement considérées comme des objets négociables, échangeables et jetables.

M. Montiel Torres fait également référence au livre d’Antonio Salas, intitulé El año en que trafiqué con mujeres (2004). Pendant un an, ce journaliste espagnol s’est fait passer pour un trafiquant de femmes et, armé d’une caméra cachée, a tenté de comprendre tous les détails du commerce sexuel en Espagne.

Il a enquêté partout, depuis les lieux les plus marginaux où travaillent les prostituées jusque dans le monde de la prostitution de luxe par catalogue, dont les actrices ont désormais une certaine renommée, en passant par les bars, les hôtels et les instituts de massage. Le journaliste décrit les différentes stratégies employées par les proxénètes pour garder les femmes dans leurs filets, comme le mariage, les faux emplois, mais aussi les dettes et même la sorcellerie. Les proxénètes et les trafiquants sont des éléments essentiels à la compréhension de la prostitution forcée. Selon l’Espagnol, «l’industrie du sexe payant n’est qu’un gigantesque iceberg. Les prostituées ne représentent qu’une infime partie de ce qui est visible et qui dépasse à la surface ».

De vieilles violences remises au goût du jour

Au cours de mes nombreuses années d’enquête, je me suis souvent demandé quelle était la raison de l’augmentation du nombre de jeunes femmes et de petites filles dans le commerce sexuel à l’échelle mondiale. J’ai déjà analysé les premiers éléments de réponse dans le chapitre consacré aux clients et aux lois du marché. Le travail de Victor Malarek, The Johns: Sex for Sale and the Men Who Buy It, cité plus haut, et celui d’Óscar Montiel Torres, qui donnent la parole aux fournisseurs et aux consommateurs de l’exploitation sexuelle, soulignent tous deux un élément important qu’il ne faut pas sous-estimer : nous vivons un contrecoup de la libération féminine qui a provoqué la colère de millions d’hommes, dont les principes traditionnels de virilité n’avaient jamais été remis en cause. La quasi-totalité des cultures se caractérise par des valeurs sexistes qui

n’ont jamais évolué, reproduisant des relations patriarcales selon lesquelles les femmes doivent être contrôlées et soumises grâce à la violence.

M. Montiel Torres nous commente la façon dont se sont transformés les us et coutumes pour favoriser la traite à des fins d’exploitation sexuelle adulte et infantile. Il est tout à fait possible d’extrapoler cette explication pour tenter de comprendre certains comportements, comme celui des jeunes Cambodgiens qui transportent les clients de la prostitution sur leurs tuk-tuk pour les conduire auprès de leurs cousines ou de leurs sœurs, ou encore comme celui de certains préadolescents, filmés en caméra cachée par plusieurs journalistes reconnus de la NBC, de la BBC ou d’ABC (et dont les vidéos sont disponibles sur YouTube), en train de négocier le prix de petites filles de 4 ou 5 ans avec l’enquêteur, qui se fait passer pour un client.

Dans les communautés rurales et indigènes, les mâles ont

traditionnellement dominé les femmes, de façon collective ou individuelle. Dans ce contexte, certaines traditions culturelles permettent le monopole sexuel de l’homme sur la femme, comme la polygamie ou encore les pratiques consistant à « enlever » ou à «

acheter » la future épouse. Il est ainsi possible d’expliquer l’augmentation et le maintien du proxénétisme dans ces

communautés par une évolution des pratiques culturelles «

traditionnelles » de domination du corps des femmes, qui ont été adaptées pour le travail sexuel, considéré comme un métier et comme un mode de vie.

Être proxénète fait partie d’un processus d’apprentissage et d’élaboration d’une forme particulière de virilité, qui peut être comprise comme un privilège accordé par un système patriarcal. Le contrôle exercé par le mâle sur le corps féminin laisse entendre que la relation proxénète-prostituée est fondée sur un déséquilibre de pouvoir, reposant lui-même sur les différences qui existent entre les deux genres.

Après avoir étudié des centaines de trafiquants et de clients de la prostitution, Victor Malarek en est arrivé à la conclusion suivante :

Si nous voulons réellement faire quelque chose contre la

prostitution, il faut reconnaître le rôle des clients ( johns) et ceux-ci doivent assumer la responsabilité de leurs actes. La prostitution est affaire de choix et de décisions. Ainsi, ce sont toujours les clients qui choisissent de payer pour avoir des relations sexuelles avec une femme : ils choisissent de faire appel à une « travailleuse » plutôt que de s’investir dans une relation [personnelle]. Ils choisissent de se rendre dans des pays pauvres pratiquant le tourisme sexuel, parce qu’ils sont déçus ou qu’ils ont peur des femmes occidentales. Ils choisissent de fermer les yeux sur la dure réalité de ces femmes et de ces petites filles qui doivent louer leur corps et enfin, ils choisissent d’imposer leur volonté à ces personnes extrêmement vulnérables.

En réalité, ce sont les clients qui peuvent choisir et qui seront gagnants en cas de légalisation de la prostitution. […] La société doit faire face à une détérioration de la virilité et au caractère destructeur qu’a adopté le comportement masculin. Les possibilités d’établir des relations équitables de respect et d’honnêteté entre hommes et femmes, dans tous les aspects de la vie, sont fortement limitées par la prostitution, qui enseigne aux hommes et aux petits garçons que les femmes et les petites filles ne sont pas leurs égales, mais de simples objets sexuels qu’ils peuvent utiliser.

Dans ce sens, et sans oublier qu’il existe quelques femmes, peu nombreuses mais bien présentes, qui n’entrent pas dans le milieu de la prostitution contraintes et forcées, la Coalition Against Trafficking in Women - Latin America and the Caribbean (CATW-LAC) déclare, à propos de la violence et du pouvoir des proxénètes et des clients de la prostitution : La prostitution institutionnalise les préjugés de domination masculine. Le processus de socialisation des hommes est fondé sur la certitude que leur sexe leur donne le droit de disposer de leur entourage, de l’espace et du temps des autres, en particulier des femmes, mais aussi de leurs corps et de leur sexualité. Comme il s’agit d’un droit, ils considèrent qu’il est normal de l’exercer et de le préserver, même par la violence.

En outre, ce droit est légitimé par la prostitution: en effet, grâce à elle, le client obtient de la personne qui se prostitue un service

qu’autrement, il ne pourrait conquérir que par la violence. Cette structure organisée, gérée par les proxénètes, et l’argent sont deux éléments qui permettent au client (et avec lui, à la société entière) d’occulter cette violence.

Le recrutement des femmes victimes de prostitution forcée et le contrôle auquel est soumise leur vie quotidienne comportent des mécanismes similaires à ceux de la violence domestique, également appelée «violence intrafamiliale »

dans certaines législations. Selon l’Unifem27, six femmes sur dix dans le monde souffrent de violences physiques, sexuelles ou psychologiques ainsi que de dépendance économique ou patrimoniale, exercées au sein de leur foyer par leurs époux, fiancés ou concubins. Lorsqu’elles ne bénéficient pas d’une réelle alternative, ces femmes nient souvent la violence dont elles font l’objet, que celle-ci prenne la forme de prostitution sous la contrainte de leurs compagnons, ou de mauvais traitements sans prostitution.

Les expériences d’exploitation et de discrimination à l’encontre des femmes de la part des clients, des trafiquants, des policiers et de la société en général laissent parfois de telles marques qu’après avoir échappé à leurs tortionnaires, certaines victimes deviennent des abolitionnistes influentes et reconnues. C’est notamment le cas de Norma Hotaling, qui a fondé l’organisation Standing Against Global Exploitation (SAGE), à San Francisco. Cette activiste, que j’ai rencontrée quelques années avant qu’elle ne meure d’un cancer du pancréas, est parvenue à faire condamner, en tant qu’agresseurs sexuels, les proxénètes qui contrôlaient des adolescentes et des petites filles. Elle a en outre créé le premier programme de sensibilisation à destination des clients de la prostitution incarcérés. Cependant, les groupes de femmes adultes vivant du commerce sexuel ont un important reproche à formuler, non sans raison, contre les groupes abolitionnistes : en effet, ceux-ci interfèrent de façon démesurée dans la vie des prostituées, au point d’organiser des rafles policières au cours desquelles elles sont maltraitées, accusées, expulsées et, bien souvent, violées puis enfermées par les policiers.

Dans les pays qui appliquent des lois contre la violence domestique ou familiale, les autorités arrêtent généralement l’agresseur et non pas la victime.

Dans ce cas, pour quelle raison arrêtent-elles les prostituées et comment expliquer que les proxénètes et les clients puissent s’en sortir libres dans 90 %

des cas ? Plusieurs raisons évidentes peuvent expliquer cette situation : la discrimination dont font l’objet les femmes, le laxisme dont bénéficient les questions liées à la sexualité masculine, la façon dont sont élaborées et rédigées les lois relatives à la traite à des fins d’exploitation sexuelle et enfin, les préjugés et le double discours implicitement véhiculés par ces lois et par les politiques publiques qui accompagnent leur application.