Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 17 sur 70

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Traffics de femmes

La femme du mafieux

415 éventail de papier de riz », « 432 sandale de paille ») et infligent un châtiment douloureux aux traîtres et aux indicateurs. Leurs armes fétiches, aujourd’hui encore, sont les couteaux de boucher et les machettes courtes traditionnellement utilisées pour la récolte du riz. Le maniement de ces armes est plus respecté parmi les nouvelles générations que celui d’une arme à feu de gros

calibre. Pour assurer la protection de leurs opérations commerciales, comme la vente de personnes ou de drogue et les extorsions liées aux affaires de paris, ils utilisent néanmoins des armes à feu militaires, en particulier des fusils AK-47, plus faciles à se procurer. Les triades n’ont pas conservé la structure monolithique qu’elles utilisaient toujours au début du XXe siècle et se caractérisent désormais par une organisation très proche de celle des puissants cartels mexicains. L’industrie du sexe, grâce à sa nature ambiguë à la frontière entre le légal et l’illégal, est plus puissante que toutes les autres. Si elle ne génère pas encore autant d’argent que le trafic de drogue ou d’armes, elle a parfaitement su intégrer les réseaux internationaux. Le secret de cette réussite réside peut-être dans le nombre important de mafieux venus de la province qui ont réussi à s’immiscer dans les gouvernements centraux et à renforcer ce que Misha Glenny, auteur de McMafia, appelle des liens politico-criminels, ou poli-tical criminal nexus (PCN). Il s’agit de relations, profondément marquées par la corruption, entre des dirigeants de partis politiques et des membres importants des mafias comme Chen Kai, dans la province de Fujian, en Chine, Kamel Nacif, au Quintana Roo, au Mexique, ou encore Michael Galardi, dans le Nevada, aux États-Unis. Ces personnages, qui se sont enrichis grâce à des activités opaques, pour employer un euphémisme, utilisent les campagnes politiques pour blanchir leur argent, achètent les candidats de la même façon qu’ils achètent des femmes ou des objets voués au plaisir, font passer des lois qui les protègent et acquièrent ainsi une impunité totale. L’impact social des mafias sur les communautés est plus flagrant dans les pays en développement : ce sont en effet les cartels qui construisent écoles, hôpitaux et églises, ou encore qui pavent les rues. Il est rare de rencontrer un mafieux de haut niveau qui n’ait pas intégré le marché mondial en diversifiant son offre et ses relations, avec les criminels comme avec les personnalités politiques. Leurs lieux préférés? Les maisons closes et les casinos.

Ce qu’ils y trouvent? Plaisir, pouvoir et argent.

La femme du mafieux

La femme policier arrive à l’heure à notre rendez-vous. Elle est accompagnée d’une femme vêtue à l’occidentale avec un jean, une chemise lilas et un t-shirt blanc. Ses lunettes de soleil Dolce & Gabbana lui cachent la moitié du visage.

Les mains jointes, elle ferme les yeux et incline légèrement la tête : « Madame Cacho », dit-elle doucement. Je réponds en imitant le salut bouddhiste : «Merci d’être venue. » Nous marchons tranquillement dans le parc Wat Phnom, ou «

Pagode de la montagne », parmi les petits singes qui mangent des cornichons.

Puis, nous montons par les sentiers en parlant du temps et de la beauté du paysage. Arrivées au sommet, nous faisons le tour du temple et je m’assois sur

une marche de l’escalier latéral, imitée par les deux femmes. Je prends quelques photos d’un dompteur et de son éléphant, qui fait des acrobaties pour attirer les touristes. La femme policier m’explique l’ampleur de l’influence des mafias chinoises dans la culture cambodgienne. Celle qui l’accompagne est l’ex-épouse d’un trafiquant de drogue. Elle est venue pour m’aider dans mon projet de livre.

Dans deux jours, elle partira pour un refuge dans un pays européen, où elle espère que son ancien compagnon ne pourra pas la retrouver.

Ils ont beaucoup d’argent et de pouvoir. L’économie

cambodgienne est instable et s’ils arrêtaient de brasser tous ces capitaux, le pays s’écroulerait. Ils travaillent ensemble. King, mon ex-mari, appartient à la mafia sino-malaise. Ils ont commencé avec des petites filles et des jeunes femmes, toutes mineures, puis ils se sont rendu compte qu’ils pouvaient les échanger avec leurs collègues de la région. Tous les deux ans, les petites filles qui travaillent dans ce circuit sont renouvelées. Après une première exploitation sexuelle par les touristes, elles sont envoyées dans des entreprises manufacturières, qui sont associées aux mafieux. Les vierges sont leur spécialité. Ainsi, ils vendent les mêmes adolescentes à différents groupes. Les jeunes garçons sont placés dans la police: ils entrent à l’école, sont entraînés pour devenir les meilleurs puis, de l’intérieur, servent la fraternité. D’après King, mieux vaut penser à long terme que de se contenter d’acheter un policier un peu bête. Ils investissent dans les mines, les usines manufacturières, le bâtiment et le tourisme. Ils ont trois usines de production de méthamphétamines, dont une ici, dans la capitale [Phnom Penh]. Ils importent les précurseurs chimiques, la kétamine et l’amphétamine depuis Pékin.

[La Chine compte au moins 110 000 usines de produits chimiques, la plupart ne faisant l’objet d’aucune réglementation.]

Leurs associés font passer des objets de contrebande, comme des DVD ou de la musique, dans les chargements de matériaux pour les usines manufacturières. Personne ne vérifie les containers des bateaux qui arrivent par le golfe de Thaïlande ou les charters qui atterrissent ou décollent de Phnom Penh. Du moins pas ceux qui bénéficient de la protection de King. Les gens croient qu’ils viennent juste d’arriver, mais en réalité, ils ont toujours été présents. Malgré les changements politiques et le génocide des Khmers rouges [qui

ont tué un tiers de la population], les réseaux commerciaux ont été conservés et repris par les mafias, qui disposent désormais d’une force accrue et d’une meilleure stratégie marketing.

En ce qui concerne les relations internationales de son mari, Mme King poursuit :

J’avais 20 ans quand il m’a emmenée à Londres. Nous sommes allés dans un grand casino, où il a rencontré ses associés. Nous nous sommes rendus quatre fois au Mexique depuis l’année 2000 : deux fois dans la capitale et deux fois à Sinaloa, où il a conclu des accords pour y envoyer des travailleurs. Il a voyagé à plusieurs reprises à Cuba, mais je ne l’y ai pas accompagné. Il revenait avec des boîtes de cigares offertes par le général. Les accords portaient sur l’envoi d’ouvriers chinois à Cuba, et de là, à Miami et au Mexique. D’autres négociations étaient en cours pour construire une usine de production de médicaments pour les pauvres, qui cacherait en réalité un laboratoire pour fabriquer des drogues de synthèse [Elle ne sait pas si l’usine en question a ouvert ou si les démarches sont encore en cours]. À Mexico, nous avons séjourné chez un chef d’entreprise libanais, dans une demeure très élégante. À Sinaloa, nous sommes restés chez un homme qui, d’après ce que j’ai vu dans les journaux, a été tué il y a environ deux ans dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue.

Je lui demande des noms. Elle hésite et me dit ne pas se souvenir. Elle baisse les yeux, affirme qu’elle est épuisée et qu’elle doit partir. À l’époque où Mme King a été secourue par une organisation de femmes, alors qu’elle fuyait les mauvais traitements infligés par son mari, les responsables ont cherché à parler au chef de la police cambodgienne, qui leur a répondu que la police ne se mouillerait pas. Plus tard, elles ont fait appel au personnel de l’ambassade des États-Unis, à qui elles ont expliqué les faits. À ce jour, elles ignorent encore si une enquête a été ouverte.

Cette femme de 30 ans, comme des milliers d’épouses de criminels, connaît dans les moindres détails la mafia avec laquelle elle a vécu tant d’années. Elle explique que depuis leur arrivée au Cambodge, au XIXe siècle, les commerçants

cantonais sinokhmers ont dominé le marché du tourisme et du pétrole. Selon l’historien William Willmott, en 1900, les colons français ont permis aux Chinois de contrôler 92 % du commerce au Cambodge. Certains étaient «

médecins aux pieds nus » et exerçaient la médecine traditionnelle chinoise, mais il y avait également de grands agriculteurs qui ont créé le marché mondial du piment de Kâmpôt. D’autres, plus puissants, étaient prêteurs sur gages ou usuriers et soutenaient l’ensemble de l’activité commerciale, créant pour la plupart leurs propres codes de conduite.

Les chefs d’entreprise chinois contrôlent le tourisme, qui génère 1,8 milliard de dollars, soit plus du double des impôts versés à l’État. Le gouvernement cambodgien encourage l’investissement des groupes chinois, malgré les preuves des relations de certains d’entre eux avec la criminalité organisée. « Ils préfèrent les Chinois car, contrairement aux Européens, ceux-ci ne s’embarrassent pas des droits de l’homme. Ils ne voient en outre aucun inconvénient à ce que des enfants puissent travailler douze heures dans leurs usines, surtout quand il s’agit de fabriquer des produits de contrebande », explique la policière. « Quant à la transparence, n’en parlons même pas, l’interrompt Mme King. Ce sujet est tabou. Mon mari et ses associés font du trafic de petites filles, de produits contrefaits et de précurseurs de drogues de synthèse. En revanche, il ne boit pas et ne fume pas : pour lui, c’est du poison. »