Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 27 sur 70

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Traffics de femmes

Techniques commerciales des mafias

L’offre de cet homme représente l’essence même des mafias, à savoir l’usage de la violence à des fins de protection. Nous venons d’assister en tant que témoins privilégiés à la mise en pratique de cette « éthique criminelle ». J’avoue que par simple curiosité, j’aurais aimé lui demander si sa proposition aurait toujours été valable dans l’hypothèse où le réseau en question eût été impliqué dans la traite des jeunes femmes, comme celles assises à sa table, et non pas des enfants. Je sais en effet parfaitement que les réseaux de trafiquants de Cancún, de Playa del Carmen et du Yucatán survivent grâce à la protection de Los Zetas et de membres secondaires d’autres cartels de la drogue, spécialisés dans les enlèvements et les services de protection aux entreprises.

C’est grâce au journaliste Misha Glenny que j’ai connu Diego Gambetta, professeur de sociologie à l’université d’Oxford et auteur d’un livre que devrait étudier toute personne voulant comprendre le fonctionnement du crime organisé : The Sicilian Mafia: the Business of Private Protection. Il y explique que les mafias utilisent la violence comme un moyen et non pas comme une fin, ainsi que nous l’ont fait croire les autorités policières pendant des années.

En effet, on dit souvent que ces groupes travaillent dans le secteur de la violence. M. Gambetta réfute cette idée et assure qu’en réalité, le produit vendu par les mafias, à différents niveaux, est la protection. La violence, utilisée à plus ou moins grande échelle, n’est que l’instrument qui leur permet d’exercer

effectivement cette protection, que ce soit pour un trafiquant local qui veut que ses esclaves soient accompagnées de l’aéroport jusqu’à son bar, pour un trafiquant de drogue colombien ou équatorien qui refuse de prendre part aux luttes pour le pouvoir qui opposent un cartel à un autre lors de sa livraison pour le Mexique ou les Caraïbes, pour un producteur de pédopornographie russe ne supportant plus l’efficacité de la cyberpolice anglaise, ou encore pour l’exploitant des nouveaux hôtels-maisons closes situés dans les îles des Caraïbes, comme Dr. Nights, Charli’s Angels ou d’autres complexes hôteliers de République dominicaine, devenus de véritables refuges légaux pour les touristes européens et américains lassés des lois réprimant le commerce sexuel avec des mineurs.

Les mafias ne gèrent pas forcément directement l’industrie du sexe, exception faite des yakuzas, mais font en sorte que cette activité se renforce et se diversifie avant d’être rattrapée par la législation. Je dois cependant dire que pendant toutes ces années au cours desquelles j’ai voyagé, j’ai trouvé un modèle particulier de ce qu’on pourrait considérer, après de plus amples études sur le sujet, comme une nouvelle catégorie de mafias hyperspécialisées dans l’esclavage humain.

Le handicap majeur des organisations civiles qui portent secours aux victimes de la traite est que dans ce système, ce sont les mafias qui gagnent le plus. En effet, lorsque des femmes sont secourues, leurs bourreaux se mettent immédiatement en contact avec leurs réseaux afin de réapprovisionner le marché en «chair fraîche », pour reprendre les mots d’un trafiquant nicaraguayen. En général, elles sont renouvelées au bout de soixante-douze heures. Le gérant de la maison close a également besoin des services de la mafia pour être protégé au cas où ses victimes témoigneraient et dans l’hypothèse peu vraisemblable où une enquête serait ouverte avant que les réseaux de corruption policière se mettent en marche. Bien entendu, si elles doivent intervenir dans un procès, les mafias touchent une commission supplémentaire. Certaines, comme les yakuzas, disposent même de cabinets d’avocats spécialisés dans le paiement de cautions en faveur de sociétés opaques comme les maisons closes et les casinos. Pour comprendre le fonctionnement de l’esclavage humain, il faut accepter le fait que les mafias sont des entreprises, que la prostitution est une activité économique et que les femmes et les enfants en sont les marchandises.

Techniques commerciales des mafias

De retour au Japon, je monte dans le métro à la station Ginza, située à deux pâtés de maisons de mon hôtel. Je dois prendre une correspondance avant d’arriver à Kabukicho, quartier rouge de Shinjuku où on peut trouver des vidéos de pédopornographie. C’est là que j’ai rendez-vous avec mes sources pour entrer en contact avec les jeunes femmes que je vais interroger.

Mon regard est attiré par une affiche interdisant l’utilisation des téléphones portables dans le métro : « Merci de ne pas déranger les autres passagers », indique-t-elle en japonais. À côté de la publicité, un homme d’une cinquantaine d’années est plongé dans son livre. Il se tient droit comme un i et tourne les pages avec un mouvement qui attire mon attention. Je remarque quelque chose sur sa main et l’observe prudemment pendant qu’il lit : il lui manque la dernière phalange du petit doigt, dont il ne reste plus qu’un moignon. Je pense : Yakuzas, yubitsume ! L’homme me regarde et cache sa main avec une moue de désapprobation face à mon intrusion. Je regarde autour de moi : je suis la seule à être surprise. Au Japon, ces mafieux sont considérés avec un mélange d’admiration, de respect et de crainte.

Les yakuzas sont la mafia traditionnelle japonaise, fondée au XVIIe siècle et connue dans le monde entier car, dans son processus de modernisation, elle a su conserver ses coutumes ancestrales. Le yubitsume est un rituel d’automutilation réalisé par les membres qui ont commis une faute ou une trahison. Il consiste à se couper la dernière phalange du petit doigt d’un seul coup d’épée ou de couteau et à la remettre au supérieur hiérarchique, ou oyabun. Ce rite date de l’époque où le sabre était l’arme la plus utilisée par les yakuzas. En effet, l’auriculaire étant indispensable pour pouvoir le manipuler correctement, celui qui se l’amputait renonçait donc au maniement expert de cette arme et devait accepter l’idée que sa survie dépendait alors du travail d’équipe et de ses collègues. L’individualisme n’est pas bien vu dans la culture japonaise en général, et dans la mafia yakuza en particulier.

Trois femmes victimes de la traite au Japon m’ont aidée à saisir la rapidité avec laquelle les réseaux de trafiquants se modernisent et font évoluer leurs techniques d’esclavage. Rhoda, la chanteuse, ainsi que Carmen et Marcella, contraintes de se prostituer à Tokyo, ont un point commun : toutes trois ont réussi à survivre et à fournir suffisamment de preuves (noms, dates, adresses et stratégies criminelles) pour pouvoir accuser les yakuzas et leurs branches dans leurs pays d’origine respectifs: les États-Unis, le Mexique et la Colombie.