Traffics de femmes
Questions politiques
Parmi les femmes avec lesquelles j’ai discuté, j’ai rencontré d’anciennes compagnes de mafieux haut placés : quatre avaient été liées à des trafiquants de drogue et trois à des propriétaires de bars dans plusieurs grandes villes, impliqués dans la traite des personnes à l’échelle mondiale. Ces femmes avaient été capables de voir le côté humain des mafieux, par qui elles étaient attirées et dont elles se sentaient aimées. En effet, comme nous l’avons constaté dans le chapitre consacré aux proxénètes, certains individus savent parfaitement séduire et manipuler les sentiments d’autrui.
Le fait que la plupart des gens abordent le phénomène des mafias à travers la fiction n’aide pas à comprendre le véritable fonctionnement de ces organisations.
Les campagnes de prévention, qui montrent des délinquants armés dans des endroits sombres où résonne une musique lugubre, n’arrangent rien à la situation. Le vrai mafieux, pour reprendre les mots d’une Vénézuélienne ayant
été secourue alors qu’elle était prisonnière d’un réseau de prostitution dans l’État du Nuevo León, au Mexique, est un homme d’affaires à l’allure de dandy, bien habillé, portant des montres coûteuses, des chaussures élégantes et conduisant une voiture de luxe.
Le charme des mafias vient à la fois de leur pouvoir, qui dépasse les limites établies, et de leur richesse. Nous vivons dans un monde superficiel où tout est à vendre. Dans ce contexte, les jeunes femmes ne sont pas uniquement attirées par l’argent, qu’elles peuvent obtenir rapidement et en grandes quantités (mais jamais facilement). Elles sont également séduites par l’image glamour véhiculée par les mafias. Ainsi, les propriétaires de casinos aux États-Unis, au Cambodge et au Royaume-Uni, tout comme les gérants d’élégants bars-maisons closes au Mexique, en Colombie et en Espagne, tissent leurs toiles au sein des classes aisées, font des dons en faveur des campagnes politiques et, tout simplement, vendent du bien-être. Le lieutenant de Joaquín «El Chapo» Guzmán, le plus puissant trafiquant de drogue du Mexique, a affirmé, au cours de son arrestation, que les enlèvements avaient été interdits par le chef du groupe afin de préserver l’ordre public. En effet, plusieurs narcotrafiquants mexicains contrôlent des villages entiers, dans lesquels ils goudronnent les rues, construisent des églises et des écoles, et viennent chercher de nouvelles recrues.
Les grands chefs d’entreprise et les hommes politiques interdisent l’avortement et, parallèlement, investissent dans des actions en faveur de la légalisation de la prostitution. Cependant, ils mènent ces campagnes dans les ghettos, loin « du regard des femmes de bien ». Ils dissimulent les prostituées, non pas parce qu’elles ne sont pas respectables ou qu’elles « souillent la ville », mais pour mieux pouvoir les contrôler et donc les soumettre davantage.
Pendant ce temps, l’industrie du sexe se modernise, se mondialise et adopte de nouvelles méthodes de communication politiquement correctes. Ainsi, les mafias essaieront toujours de nous faire croire que nous sommes libres d’exploiter et de consommer d’autres personnes, et que les femmes choisissent elles aussi librement de jouer les esclaves pour leurs clients. Tout le monde adhère à ce discours : d’une part, la gauche et les féministes postmodernes, et d’autre part, la droite qui, à l’abri derrière un crucifix ou sous une soutane, se délecte d’une prostitution plus raffinée.
Questions politiques
Pourquoi la mondialisation a-t-elle renforcé les inégalités dont souffrent certains États, comme la Thaïlande, le Cambodge ou certains pays d’Amérique
latine, créant ainsi des conditions qui favorisent l’implantation des mafias ? À la fin des années 1980 et pendant toute la décennie 1990, la majorité des pays en développement a subi de fortes pressions en faveur d’une intégration plus active dans les circuits financiers et commerciaux internationaux.
La mondialisation fournit un refuge parfait pour les mafias, qui parviennent ainsi à se dissimuler dans ses méandres. Elle a en outre créé une illusion au sein de la classe moyenne instruite, désormais convaincue que nous vivons dans un monde de communication où nous pouvons partager des intérêts communs. Si cette croyance erronée persiste, il sera impossible d’éliminer le racisme, l’élitisme et le sexisme enracinés à la suite de nombreuses années de politiques néolibérales. Cette situation profite nettement aux mafias, qui se servent des profondes inégalités et des vides légaux et informatifs engendrés par l’idéologie capitaliste. En effet, si beaucoup acceptent les conséquences destructrices provoquées par certaines mesures économiques, comme le « consensus de Washington », peu de gens reconnaissent celles de l’esclavage moderne.