Traffics de femmes
Astuces pour débuter dans le métier
2. Par tradition familiale
L’apprentissage au sein d’un groupe familial constitue une autre forme d’initiation au proxénétisme. Les connaissances sont alors transmises par les mâles de la famille ou de la belle-famille. Au cours de mon enquête, j’ai pu vérifier les modèles décrits par M. Montiel Torres. Au Cambodge, en Thaïlande, en Chine, au Vietnam, en Afrique du Sud, au Brésil et au Guatemala, pour ne citer que quelques pays, il existe en effet certaines familles qui, depuis trois ou quatre générations, se consacrent entièrement à l’exploitation sexuelle des femmes et des petites filles. Ainsi, tout le monde prend part à ce processus : les fils, qui dominent leur mère, les fiancés, les époux, les grands-pères, les oncles et
les cousins.
En Espagne, plusieurs témoignages des membres du Colectivo Hetaira25,
collectif de défense des droits des prostituées, ont montré que celles-ci font l’objet d’une telle discrimination que la police en vient parfois à arrêter leurs compagnons, les prenant pour des trafiquants. C’est également ce que déplorent de nombreuses femmes exerçant la prostitution de rue au Mexique, au Guatemala, au Venezuela et en Colombie, qui seraient entrées dans le milieu par
«tradition familiale ».
Ce problème est particulièrement complexe, comme le soulignent les spécialistes et les policiers que j’ai interrogés, qui se demandent fréquemment comment faire la différence entre un proxénète et un proche de la prostituée, qui ne l’exploite pas mais qui vit de son travail. Cette interrogation est tout à fait légitime et ne vient pas du fait que les femmes n’aient pas le droit de s’exprimer ou soient considérées comme des menteuses. En effet, de très nombreuses victimes ont avoué avoir été menacées de mort par leur proxénète, qui leur avait ordonné d’affirmer à la police qu’il était leur époux, leur compagnon ou encore leur oncle.
Astuces pour débuter dans le métier Être à la pointe de la modernité
Les trafiquants sont à la pointe des nouvelles technologies et ont toujours une longueur d’avance sur les autorités. En effet, les « trop nombreuses » campagnes de prévention contre l’exploitation sexuelle commerciale ne leur permettent pas de menacer les femmes si facilement, les obligeant à trouver de nouvelles stratégies. Ainsi, certains proxénètes infiltrent les réseaux sociaux pour entrer en contact avec les clients, puis demandent aux jeunes femmes de les accompagner pendant deux ou trois jours dans différentes villes.
M. Montiel Torres donne la parole à un trafiquant surnommé « El Santísima Verga », qui affirme: «Pour être le meilleur à ce jeu, comme partout, il faut bien assimiler les règles et être au fait des progrès technologiques pour pouvoir être concurrentiel et toujours avoir une longueur d’avance. » Il poursuit en expliquant ainsi la façon dont il est devenu proxénète : « C’est comme n’importe quel enseignement entre un maître et un élève. Pour apprendre le métier, il faut choisir un bon tuteur qui soit pédagogue et qui sache t’orienter. » Une des principales règles que tous les trafiquants doivent appliquer consiste à «tuer les
sentiments » : d’après « El Santísima Verga », «les hommes au cœur tendre ne sont pas faits pour ce métier ».
Les Mexicains ont une façon de penser très similaire à celle des trafiquants du Cambodge, du Nicaragua, du Nigeria, des Philippines et de la Thaïlande. En effet, dans ces pays également, les prostituées sont très souvent exploitées par leurs frères, leurs cousins, leurs fiancés ou leurs époux.
Somatisation de la domination
Dans ses recherches, M. Montiel Torres explique que «les corps et les mentalités sont le siège d’un ensemble de visions et de conceptions du monde ».
À partir de pratiques culturelles traditionnelles, qu’ils ont adaptées en leur faveur et transformées en instruments de recrutement de travailleuses sexuelles, les proxénètes ont mis au point de nouvelles stratégies pour séduire et attirer les femmes dans leurs filets. Ils atteignent cet objectif grâce à un conditionnement qui entraîne une soumission du corps et une somatisation de la domination. Pour développer ce point, M. Montiel Torres cite Pierre Bourdieu : Le travail de transformation des corps, à la fois sexuellement différenciés et sexuellement différenciant, qui s’accomplit pour partie à travers les effets de la suggestion mimétique, pour partie à travers des injonctions explicites, pour partie enfin à travers toute la construction symbolique de la vision du corps biologique (et en particulier de l’acte sexuel, conçu comme acte de domination, de possession), produit des habitus systématiquement différenciés et différenciants.
La masculinisation du corps masculin et la féminisation du corps féminin, tâches immenses et en un sens interminables qui, sans doute plus que jamais aujourd’hui, exigent presque toujours une dépense considérable de temps et d’efforts, déterminent une somatisation de la relation de domination, ainsi naturalisée. C’est à travers le dressage des corps que s’imposent les dispositions les plus fondamentales, celles qui rendent à la fois enclins et aptes à entrer dans les jeux sociaux les plus favorables au déploiement de la
virilité: la politique, les affaires, la science, etc26.
Selon M. Montiel Torres, le « dressage » du corps féminin, c’est-à-dire la répression de toutes passions et conduites désordonnées pour le transformer en un corps qui appartient et qui est voué aux autres, est le résultat d’un travail considérable à travers lequel les relations sociales et de genre privilégiant la domination masculine sont « naturalisées ». Lorsque les proxénètes recherchent des « marchandises » pour le travail sexuel, cette somatisation de la domination a déjà eu lieu: il s’agit en effet d’un processus historique auquel participent ou ont participé des hommes et des femmes, vivants et morts, en élaborant les notions «d’être homme » et «d’être femme». Les proxénètes se servent de cet habitus intériorisé, qui fait partie intégrante des croyances des individus et de leur vie quotidienne.
« Avoir la tchatche »
Un bon proxénète se doit d’être charismatique, d’avoir une présence imposante et surtout, d’utiliser un langage qui « captive les femmes ». Les padrotes mexicains expliquent qu’il est nécessaire d’« avoir la tchatche » et de savoir parler aux femmes, dites chavas, pour pouvoir les séduire. En outre, ils se font voir au volant de voitures dernier cri à proximité des écoles, des parcs, des usines ou des autres endroits que leurs proies ont l’habitude de fréquenter.
Quand ces dernières commencent à répondre aux avances du proxénète, celui-ci doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour les convaincre de s’engager dans une relation sentimentale. S’il y parvient, il doit alors se montrer particulièrement habile. En effet, « un bon padrote […] ne doit jamais mettre plus de deux semaines à convaincre la fille de se prostituer ». Ce travail de persuasion doit être le plus rapide possible : les femmes ne doivent pas avoir le temps d’apprendre le vrai métier et les véritables intentions de leur nouveau compagnon. Voici ce que recommande un proxénète appelé « El Compa » : Tu sais, mon vieux, la recherche de marchandises est pénible, mais quand tu arrives à trouver quelque chose, il faut être futé. Plus futé que les femmes, car elles sont intelligentes, parfois davantage que les hommes. C’est pourquoi il ne faut pas leur laisser le temps de penser, ni même de respirer. Car si tu tardes trop, elles commencent à poser des questions et à avoir des soupçons. C’est là que tu dois montrer que tu as la tchatche : il faut savoir trouver les mots pour la convaincre de faire ce que tu veux. Par exemple, il m’est arrivé de tomber sur une fille très mignonne, qui est tombée
bien vite amoureuse. Alors, je lui disais qu’elle était ce qui m’était arrivé de mieux dans la vie, que je voulais la couvrir de cadeaux, lui offrir une belle maison et lui acheter une voiture de luxe : il faut faire en sorte qu’elle partage tes idées et qu’elle s’habitue à la belle vie. C’est la première étape.
Mais ce n’est pas tout: le proxénète doit continuer à faire le beau parleur pour convaincre la jeune femme de se prostituer:
Une fois qu’elle a bien voulu emménager avec toi, tu dois commencer à la travailler. Il faut la convaincre que son avenir est ailleurs. Par exemple, dis-lui que tu es vendeur et qu’une belle opportunité t’attend à Guadalajara, pour vendre des vêtements ou n’importe quelle autre marchandise. Il faut la sortir des lieux qu’elle connaît. Comme elles n’ont que 15 ou 16 ans, elles ne sont pas très dégourdies et lorsqu’elles arrivent dans un nouvel endroit, elles ne savent rien faire toutes seules. C’est alors qu’il faut te débrouiller pour qu’elles se retrouvent entièrement dépendantes de toi.
« El Compa » développe les différentes étapes pour influencer une adolescente :
Tu la laisses toute seule dans l’appartement où tu l’as amenée et pendant ce temps-là, tu sors en lui disant que tu vas travailler. En réalité, tu vas voir tes potes, tu t’amuses avec eux, ou tu peux même continuer à chercher des marchandises. À ton retour, tu commences à lui raconter que c’était affreux, que tu ne pensais pas que ça allait être si dur. Encore une fois, il faut avoir la tchatche pour la faire céder et pour qu’elle accepte de se prostituer. Au bout d’une semaine, tu arrêtes de ramener de l’argent à la maison. Il n’y a plus de quoi manger, mais tu dois continuer de jouer le jeu : « Oh ! Mon amour, je crois que ça a foiré, mais je ne veux pas rentrer chez moi comme un raté. » Tant qu’elle croit tes bobards, tout va bien.
Parfois, elle est même prête à travailler pour t’aider, mais dans un premier temps, tu refuses et tu lui dis que c’est toi l’homme et que c’est à toi de subvenir à ses besoins. Une semaine plus tard, tu lui
racontes que tu as rencontré un ami à qui tu as expliqué tes problèmes : « Tu ne devineras jamais, mon cœur. Je suis tombé sur Rolas. Pour lui, tout va bien; il se fait plein de blé. Tu sais que sa femme travaille comme prostituée ? » Tu ne lui demandes rien. Tu lui dis juste que ton ami s’en sort super bien. Et tu ressors la tchatche : « Ah, mon amour! Tout ce qu’il ne faut pas faire pour gagner de l’argent ! » Et tu continues de lui dire à quel point tu galères. Au bout de quinze jours, quand la situation économique devient intenable, tu lui avoues que tu n’en peux plus et que tu ne sais plus quoi faire. Alors, parfois, elle te propose d’elle-même : «
Dis-moi, mon chéri, ton ami ne pourrait pas nous aider pour que je travaille avec sa femme ? » Et là, le tour est joué.
Quand «le tour est joué », c’est que le discours du padrote a donné ses fruits et que la fille est «prête à tout, par amour ». C’est l’une des principales caractéristiques de ces proxénètes: ils parviennent à persuader les femmes de se prostituer sans faire usage de la violence physique. Certaines sont plus difficiles à convaincre que d’autres; il faut alors être particulièrement habile, ainsi que l’explique « El Compa » :
Je me souviens qu’un de mes potes avait réussi à attirer une femme, mais il ne parvenait pas à la faire céder: elle ne voulait pas travailler. Il nous a alors demandé conseil […] et nous avons décidé de lui tendre un piège. Il a dit à la fille : « Mon amour, tu vois, nous sommes vraiment dans le pétrin. Maintenant, je suis obligé de vendre ma bagnole pour rembourser le blé qu’on m’a prêté. » Un autre gars était chargé d’acheter la voiture et moi, de réclamer l’argent. Un matin, notre ami est allé avec la fille chez un concessionnaire à Puebla pour vendre sa voiture. Le troisième gars lui en a donné 100 000 pesos, alors qu’elle en valait 150 000. Sa nana lui a dit : « Non, mon cœur ! Tu ne peux pas la vendre à ce prix-là ! » Et il lui a répondu: « Je sais, mon amour, mais qu’est-ce qu’on peut y faire? Si je ne paye pas mes dettes, je vais atterrir en prison. » […] Ils sont ensuite retournés chez lui, où il a réuni tout l’argent. Puis, ils sont venus chez moi, soi-disant pour payer la fameuse dette. Tout était arrangé. Plus tard, il nous a raconté que la fille lui avait dit: « C’est bon, mon cœur, je ne veux pas te voir triste.
Ne t’inquiète pas, je vais me mettre à travailler comme tu me l’as demandé, mais dès que tu as récupéré la voiture que tu viens de vendre, j’arrête. » En réalité, quand les femmes se rendent compte qu’elles amassent beaucoup d’argent, elles n’arrivent plus à s’arrêter. Notre ami nous a raconté qu’une fois qu’ils avaient gagné assez pour s’acheter une voiture, il a dit à la fille: « Bon, on a récupéré la bagnole, tu peux arrêter de travailler. » Elle lui a répondu: « Non, non, mon amour. Encore un peu pour notre maison, et c’est fini. » En fin de compte, elle fait toujours le trottoir.
Certains hommes prétendent même être les oncles des proxénètes et vont «
demander la main de la jeune fille » dans son village ou « demander pardon»
lorsqu’une d’elles «a été enlevée ». Mais quand ces jeunes femmes se rendent compte qu’elles ont été trompées, que peuvent-elles faire? Voici ce qu’en dit « El Compa » :
Quand une femme a commencé à travailler, elle ne peut plus s’arrêter. Tu imagines ! C’est la première fois de sa vie qu’elle gagne autant d’argent. Parfois elle te reproche: «Tu es malhonnête, tu m’as trompée. » C’est à toi d’avoir de la répartie et de lui dire que tu ne l’as jamais obligée à se prostituer, que c’est elle qui a voulu t’aider.