Traffics de femmes
Quand l’armée dissimule les miettes sous le tapis
Quand l’armée dissimule les miettes sous le tapis Les institutions militaires et policières du monde entier, cherchant à occulter leurs méfaits aux yeux des autres, ont choisi de nier ce qui se cache réellement derrière les cas bien documentés de traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle pour les troupes d’occupation. Cependant, ce n’est pas en démentant les faits qu’ils disparaissent. La violence sexuelle a toujours été utilisée comme arme de guerre, mais au XXIe siècle, elle a atteint des niveaux inédits de cruauté extrême et de machisme. Ainsi, de nombreux experts en droits de l’homme s’interrogent sur la façon dont les soldats peuvent lutter correctement contre la traite sexuelle quand ils en sont eux-mêmes les acteurs et les consommateurs.
Certains cas concernant des membres des forces de maintien de la paix de l’ONU impliqués dans des viols ont même été signalés.
Pendant les conflits armés qui ont accompagné la séparation entre l’Inde et le Pakistan, les femmes étaient violées et vendues comme esclaves sexuelles. Deux ans après la fin de la guerre, 75 % des victimes étaient toujours maintenues captives par les réseaux de vente d’esclaves sexuelles. Nombres d’entre elles ont été marquées de la même manière que les
esclaves africains, au fer rouge ou encore avec des tatouages15. Tout comme aujourd’hui, ces femmes ne pouvaient pas retourner dans leurs familles et dans leurs communautés, qui les méprisaient pour avoir été salies par la virilité des ennemis. Devenues prostituées, elles ont pour la plupart passé le reste de leur vie dans la marginalité, ne se sentant acceptées que parmi leurs égales, à savoir les autres femmes violées, les esclaves sexuelles et les intouchables. Après avoir atteint un certain âge, beaucoup ont fait carrière dans cette activité et sont passées du statut de victimes à celui de tortionnaires.
Les hommes de la religion sikhe ne pouvaient tolérer que leurs femmes et leurs filles soient violées par l’ennemi, tombent enceintes à la suite de ces viols et engendrent une « race » génétiquement et religieusement impure. Si les Japonais ont négocié la création de maisons closes pour répondre à une préoccupation semblable, les Sikhs de certaines zones rurales, en revanche, ont préféré assassiner leurs épouses plutôt que de permettre qu’elles soient «
souillées » par leurs adversaires.
Si la violence sexuelle sert à montrer qui commande, elle est aussi et surtout utilisée comme une forme de vengeance contre l’autre clan. Les femmes sont en effet considérées comme des objets qui appartiennent à l’ennemi. Dans cette culture mondiale, qui estime depuis des siècles que les femmes sont la propriété
des hommes, les soldats démontrent leur pouvoir sur les possessions ennemies en brûlant leurs maisons, en tuant leur gibier mais également en violant leurs épouses et leurs filles. Dans ce contexte, la prostitution n’est pas un acte érotique ou charnel, comme certains voudraient le croire. C’est une manifestation sexuelle de la violence et une violation des droits des femmes et des petites filles. Certes, depuis 1994, la violence sexuelle utilisée comme instrument de guerre et de colonisation est considérée comme un crime de guerre par la Cour pénale internationale. Pourtant, il en existe encore de nombreux cas dans le monde entier, tous plus dramatiques les uns que les autres : En Bosnie, les viols stratégiques perpétrés pendant les conflits ont été étudiés par une commission spéciale des Nations unies et par plusieurs organisations œuvrant pour les droits de l’homme, qui ont montré qu’entre 1991 et 1995, les groupes paramilitaires serbes ont encouragé les viols des femmes bosniaques musulmanes afin de provoquer le départ des musulmans de leurs foyers et de leurs villages.
Au Rwanda, les Hutus ont violé des milliers de femmes tutsies au cours du génocide de 1994, dont ils ont été les auteurs.
Dans la région mexicaine du Chiapas, au cours du soulèvement zapatiste de 1994, les soldats mexicains ont violé plusieurs femmes indigènes dans les zones montagneuses où s’était retirée la résistance, à la fois pour se défouler et pour les soumettre. Bien que 700 cas aient été rapportés, le gouvernement mexicain a refusé de les qualifier de crimes de guerre.
En 1997, des dizaines d’Algériennes ont accusé les rebelles qui luttaient désespérément au nom de la révolution islamique de les avoir séquestrées et converties en esclaves sexuelles.
En République démocratique du Congo, depuis le début du conflit armé qui dure depuis quatorze ans, plus de 500 000 femmes ont été violées et des centaines d’hommes ont eux aussi été victimes de violences sexuelles.
D’après la journaliste Caddy Adzuba, la violence contre les femmes est devenue une arme de destruction massive.
En 2006, cinq soldats américains ont violé Abeer Qasim Hamza al-Janabi, adolescente irakienne de 14 ans à peine, avant de l’assassiner devant les membres de sa famille, parmi lesquels se trouvait une autre enfant âgée de 5
ans. D’après les rapports officiels, tous les militaires impliqués dans ce crime survenu à Mahmudiya, près de Bagdad, l’ont commis sous l’effet d’une «orgie incontrôlable de sang et d’alcool ». Cet événement met en évidence de manière subtile la relation qui existe entre l’alcool, élément désinhibiteur, et la violence cachée derrière cet «acte érotique », révélée par
le choix du mot « orgie » pour décrire les faits. Cet élément est en effet utilisé dans le monde entier comme circonstance atténuante pour justifier les crimes commis par les militaires.
Le 27 septembre 2009, a été rendue publique l’arrestation d’une dizaine de soldats appartenant à la quatrième brigade de combat de la quatrième division d’infanterie, située à Fort Carson, au Colorado, pour les chefs d’homicide volontaire et involontaire et de tentative d’homicide. Tous souffraient de graves troubles psychologiques et d’une «forte tendance à la violence » depuis leur retour d’Irak. À la suite de la diffusion de cet événement par les médias, l’armée a été contrainte de le reconnaître publiquement. Un des soldats, Kenneth Eastridge, qui purge actuellement une peine de prison de dix ans pour complicité d’homicide, a déclaré à un quotidien américain: « L’armée nous conditionne et cela devient un instinct : les tuer, les tuer tous. Et on obéit. Ils pensent qu’ensuite, il suffit de retourner chez soi pour tout oublier et s’arrêter. » Il en va de même avec la violence sexuelle : en contexte de guerre, on considère normal le fait qu’un soldat ressente le besoin d’avoir des rapports sexuels, aille chercher une jeune femme à son goût et se l’approprie, l’achète ou la viole. Les déclarations de Kenneth Eastridge ont mis en évidence le double discours des armées. Les institutions militaires de plusieurs pays affirment en effet que les soldats reçoivent des brochures visant à les sensibiliser aux questions liées aux droits de l’homme, alors que la guerre est, par définition, l’imposition d’un pouvoir grâce à différentes formes de violence, c’est-à-dire l’antithèse des droits de l’homme. La mort et le viol font partie intégrante des pratiques militaires acceptées et encouragées, car elles mettent en valeur la virilité des soldats et sont utilisées par pratiquement toutes les cultures pour glorifier les vainqueurs et humilier les vaincus.