Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 63 sur 70

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Traffics de femmes

La responsabilité des États

D’autre part, les hommes qui luttent contre la violence faite aux femmes et contre la traite sont très peu nombreux, tout comme ceux qui revendiquent la nécessité de transformer la virilité pour la rendre moins déshumanisée et moins déshumanisante. En revanche, le nombre de clients qui fréquentent les maisons closes dans lesquelles des adolescentes sont réduites en esclavage ou qui achètent des vidéos de pédopornographie est en augmentation. Ces acheteurs recherchent des adolescentes de plus en plus jeunes, car celles-ci ne savent pas se défendre et peuvent facilement être amenées à se prostituer. Pourtant, comme le remarque Victor Malarek, « dans la plupart des enquêtes et des rapports sur ce phénomène tragique, eux, les grands consommateurs de la prostitution, sont laissés de côté et deviennent le chaînon manquant de l’exploitation ».

La dynamique de la mondialisation capitaliste, les traités de libre-échange, la porosité des frontières et, surtout, la demande croissante d’êtres humains, engendrée par la détérioration des relations interpersonnelles, sont autant de facteurs qui expliquent l’augmentation de la traite des personnes. Dans ce sens, il est essentiel de se poser un certain nombre de questions. Par exemple, pourquoi ne critique-t-on jamais la «prostitution des affaires », phénomène abordé dans le

livre Business Miscellany, publié par la célèbre revue The Economist, qui recommande aux responsables exécutifs en voyages d’affaires de se conformer aux pratiques du secteur et d’emmener leurs clients dans des maisons closes et dans des bars de strip-tease pour conclure des contrats ? Ainsi, la généralisation de consignes de ce type entraîne une augmentation de la demande de prostituées.

Certaines mesures concrètes peuvent être prises pour lutter contre ce phénomène généralisé :

Tous les chefs d’entreprise prêts à collaborer, quel que soit leur domaine d’activité, peuvent élaborer des codes de déontologie interdisant à leurs employés de conclure des contrats de cette manière et de faire passer dans leurs notes de frais les consommations prises dans des boîtes de nuit pratiquant la prostitution.

Les entreprises, en particulier celles du secteur touristique, peuvent dispenser à leurs employés une formation annuelle afin d’analyser les implications de la traite sexuelle sur leur communauté.

Les entreprises peuvent donner un pourcentage de leurs taxes déductibles aux organisations mettant en place des projets éducatifs à destination des petits garçons, pour leur apprendre à grandir en adoptant une masculinité non violente.

Chaque personne, si elle est libre de choisir, doit être consciente que la consommation de pornographie dans la presse écrite, à la télévision ou sur Internet entraîne très probablement une augmentation des ressources des trafiquants de femmes et d’enfants.

Les propriétaires des journaux qui, bien souvent, dénoncent en première page l’esclavage sexuel, devraient refuser de publier parallèlement des annonces faisant la publicité de la vente de femmes et de la prostitution.

La responsabilité des États

Dans un monde où les technologies semblent faciliter les communications, des millions d’esclaves demeurent invisibles et ne peuvent s’exprimer au sein de la société mondiale en général, et face à leur gouvernement en particulier, qui ne leur accorde aucune valeur. La plupart des victimes se déplacent ou sont déplacées, passant de villages pauvres à des villes un peu moins pauvres, de pays caractérisés par leur fort taux de chômage à des pays leur offrant plus d’opportunités. Généralement, elles ignorent leurs droits et ne disposent d’aucune documentation légale.

D’après l’Unicef, 18 % des enfants de moins de 5 ans en Amérique latine et dans les Caraïbes n’ont fait l’objet d’aucune déclaration légale. Vingt-cinq millions de Brésiliens et 25 000 enfants mexicains des zones indigènes de l’État du Chiapas ne possèdent pas d’extrait de naissance. Ces dernières années, en Colombie, 3 millions de nouveau-nés n’ont pas été correctement déclarés dans les registres officiels. Le nombre de personnes n’ayant aucune existence reconnue est encore plus important dans les pays d’Afrique subsaharienne que dans les pays d’Amérique latine.

Les personnes sans identité officielle ne peuvent pas avoir accès aux services de base ni s’exprimer face aux autorités, sans parler de bénéficier d’un travail légal, de demander un crédit ou encore de recevoir un héritage. Lorsqu’elles sont enlevées et conduites dans une autre ville, elles ne peuvent pas décliner leur identité; leurs familles peuvent donc difficilement les retrouver. Ces personnes qui, faute de papier, « n’existent pas », savent que leur vie et que leur liberté est entre les mains de leurs ravisseurs et que si elles se rebellent, elles finiront à la rue, en prison, ou retourneront dans les mêmes conditions de pauvreté qu’elles ont voulu fuir et qui les ont conduites jusque-là.

Les migrations provoquées par les conflits provoquent également la perte d’identité de millions de personnes. Ce fut notamment le cas en Serbie, en Géorgie, au Cambodge, en Birmanie, au Congo, au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua. Un nombre incalculable de délinquants propose à ces immigrants des faux papiers (ou des papiers authentiques mais illégaux) pour essayer ensuite de les entraîner sur la voie de l’esclavage. Les femmes exilées par la guerre, en état de stress posttraumatique, finissent dans les filets de réseaux mafieux européens, spécialisés dans le commerce d’esclaves en provenance de pays où la violence a endommagé ou détruit les réseaux sociaux. Les guerres entraînent également l’esclavage d’enfants, transformés en chair à canon. Rien qu’en 2009, les forces armées gouvernementales de douze pays, à l’instar de leurs ennemis rebelles, ont recruté des milliers d’enfants soldats. Le nombre de petites filles soldats a également considérablement augmenté. Elles sont, pour la plupart, également utilisées comme esclaves sexuelles, comme c’est actuellement le cas en République démocratique du Congo.

Tant que les dirigeants internationaux qui dictent les lois refuseront de discuter ouvertement du fonctionnement réel de l’industrie du sexe sous toutes ses formes, le marché de l’esclavage poursuivra sa croissance. Ce qui est un crime pour certains, une grande tragédie humanitaire pour d’autres, est en réalité une activité très lucrative pour un groupe spécifique d’hommes, qui spéculent aux

Bourses de New York et de Tokyo, font construire et dirigent des hôtels cinq étoiles, achètent des avions et procurent des divertissements à des hommes politiques, des policiers, des militaires, des chefs d’entreprise et des leaders religieux. Comme l’explique le gérant d’un bar mexicain, dont l’établissement a dû fermer à trois reprises pour prostitution d’enfants de 12 et 13 ans, mais dont les influences politiques en ont permis la réouverture: « Il s’agit d’un commerce, d’un commerce, d’un commerce… Alors faites pas chier. »

Le trafic illégal de personnes sans identité doit faire l’objet d’un débat international plus transparent. Il est nécessaire de réviser les législations ambiguës et le fonctionnement des visas de travail temporaires, qui dépouillent les travailleurs de leurs droits les plus élémentaires, et de revoir les systèmes visant à lutter contre la corruption des agents des services de migration. De même, il faut arrêter de poursuivre les personnes en situation de prostitution et sanctionner les consommateurs et les propriétaires d’entreprises qui créent et favorisent un environnement propice à la traite.

Ces quinze dernières années, le secours aux victimes de la traite, et particulièrement aux victimes des réseaux d’exploitation sexuelle commerciale et infantile, a suscité un véritable élan médiatique. Pourtant, dans de nombreux pays, ce sujet est toujours prétexte à un déballage policier morbide et moralisateur dont le seul résultat est d’horrifier la société, qui se sent de moins en moins concernée par un sujet qui lui semble lointain et isolé.

À plusieurs reprises, les autorités policières ont manipulé les médias et la société en général, faisant passer les rafles qui ont lieu dans les maisons closes et au cours desquelles les femmes sont maltraitées pour des opérations de secours.

Ces interventions, prétendument réalisées en faveur de la protection des droits de l’homme, ne sont en réalité que des arrestations déguisées.