Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 57 sur 70

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Traffics de femmes

Méthodes et angles d’analyse

De façon générale, tout le monde s’accorde sur le fait que l’exploitation sexuelle commerciale, phénomène sur lequel est bâtie l’industrie internationale du sexe, est la forme de traite des personnes la plus répandue et la plus consignée au monde, avec 79 % des personnes trafiquées. Vient ensuite le travail forcé sous toutes ses formes, qui représente 18 % de la traite. L’esclavage domestique, qui est l’une des infractions les moins déclarées, le mariage forcé, considéré comme une coutume religieuse dans certains pays, le trafic d’organes, réalisé par les réseaux des mafias médicales et qui attire peu l’intérêt des autorités des pays les plus puissants et enfin l’exploitation d’enfants à des fins de mendicité et le trafic d’enfants soldats, phénomènes qui n’ont pas fait l’objet de suffisamment d’études, constituent les 3 % restant de la traite.

On peut ainsi distinguer plusieurs groupes de victimes souffrant de niveaux différents d’exploitation. Le résultat obtenu dépend beaucoup de la méthodologie employée pour recueillir les informations. Dans ce livre, j’ai essayé de mettre en avant mes conclusions avec toute l’impartialité que peut avoir une personne qui a écouté des centaines d’histoires de viols, de

séquestrations, de meurtres, de tromperies, d’humiliations, de crimes et de peurs.

Si mes méthodes sont objectives, ma sensibilité a évolué à mesure que j’écoutais les témoignages de toutes les personnes impliquées, qu’elles soient victimes ou tortionnaires, que je regardais ces personnes dans les yeux et que j’observais leurs gestes et leurs réactions. J’ai voulu montrer la diversité de toutes ces expériences et de ces points de vue. Par exemple, un sociologue français m’a affirmé que les adolescentes des villages vietnamiens que j’ai visités, qui vont et viennent seules jusqu’à la maison close où elles sont exploitées, sont des prostituées libres. Mais après avoir passé plusieurs jours dans leur village, après avoir mangé et dormi avec leur communauté, je me suis rendu compte des degrés de violence domestique et sexuelle dont elles faisaient l’objet et j’ai pu mesurer l’influence de leurs parents, qui leur demandaient de ramener à la maison l’argent du « Hollandais ». D’après moi, ces jeunes filles ne souffrent pas seulement d’exploitation sexuelle : elles sont également esclaves des valeurs culturelles qui prônent la violence envers les femmes. Ces adolescentes sont des victimes concrètes de la violence structurelle.

Ce débat a beau être particulièrement vif (voire, parfois, violent et dégradant), je pense malgré tout qu’il a contribué à l’élaboration d’une réflexion plus profonde. Il a également incité tous ses participants à se poser davantage de questions et leur a permis de se rendre compte que rien n’est tout noir ou tout blanc. Je me réjouis particulièrement d’avoir eu l’opportunité, pendant toutes ces années, d’écouter des spécialistes des « deux camps », mais aussi d’avoir été entendue. En effet, ce dialogue a représenté un véritable défi, mais m’a également beaucoup appris.

Venons-en maintenant aux chiffres, aux interrogations et aux arguments qui entrent dans ce débat mondial sur le commerce sexuel, mais pas sans faire quelques remarques préalables sur ce sujet. Il est en effet essentiel de dévoiler la totalité des non-dits qui entourent cette polémique afin que tous les individus puissent, en connaissance de cause, adopter une position claire sur la prostitution au lieu de rester en marge de ce débat si vital pour les citoyens du monde entier.

La confusion qui règne sur ce sujet profite aux trafiquants. Comme dit le dicton :

« le diable est dans les détails. »

Méthodes et angles d’analyse

Il est vrai que la profusion mondiale de chiffres a fortement contribué à la déformation de certaines réalités locales. En outre, les statistiques criminelles ont un gros point faible, qui réside dans la diversité des méthodes de mesure des infractions et dans la variété des techniques utilisées pour extrapoler ces résultats

et calculer les « chiffres noirs ». On estime en effet que pour x plaintes concernant un certain type de délit, il existe y cas qui ne sont jamais dénoncés.

Ces cas sont bien réels, même si leur nombre est difficile à vérifier. Par exemple, les crimes liés à « l’honneur », comme le viol ou l’inceste, continuent d’être dissimulés dans le monde entier, de la Suède au Nicaragua. Cette situation est en grande partie due au ressenti des victimes, qui ont honte de rendre publics ces événements et qui se sentent humiliées à l’idée de devoir fournir un témoignage systématique et mécanique devant des tiers. Les victimes ne vivent pas le viol comme une expérience simplement physique, ainsi que le conçoit la police, mais comme un ensemble complexe et douloureux de violences, exercées sous différentes formes, qui peuvent difficilement être exprimées face à des inconnus, en particulier dans un monde qui estime que la sexualité, la violence et les tabous font partie intégrante de la vie intime des individus. Dans la quasi-totalité des pays, ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que la violence sexuelle a commencé à être considérée comme une spécialité à part entière, pour laquelle de nouveaux modèles d’assistance professionnelle juridique, clinique, thérapeutique et sociale sont en train d’être mis en place.

Dans ce livre, j’ai longuement abordé les paradoxes auxquels nous devons faire face avec la mondialisation, le libre-échange et leurs politiques contradictoires de libre circulation des personnes. J’ai étudié les failles, les faiblesses et les contradictions de certaines lois internationales, qui ne peuvent pas être appliquées à tous les pays. J’ai également mis en évidence les problèmes liés aux différents flux migratoires provoqués par la pauvreté et par la recherche de nouvelles libertés et opportunités chez des populations et des groupes sociaux spécifiques. Tous ces facteurs ne facilitent aucunement les études comparatives, surtout pour un sujet aussi complexe que la traite des personnes. Il est nécessaire de créer de nouvelles catégories d’analyse pour examiner et éliminer les déformations qui peuvent survenir lorsqu’on étudie ce phénomène. Par exemple, les comptes-rendus policiers fournis par la grande majorité des pays disposant de lois contre la traite des personnes, parmi les 155 étudiés par l’ONUDC, font état d’une proportion élevée de femmes incarcérées pour trafic et traite de femmes et de petites filles. Il est vrai que de nombreuses femmes dirigent des maisons closes et que beaucoup de victimes passent du côté des tortionnaires.

Néanmoins, le risque existe de présenter une vision biaisée. En effet, si dans les pays en développement, la prostitution est illégale, elle est toutefois permise dans certaines «zones spéciales»; la plupart du temps, les femmes qui y sont arrêtées constituent le maillon le plus faible de la chaîne de l’exploitation. Ainsi, d’une part, les hommes les plus puissants du secteur de l’esclavage sexuel

parviennent à demeurer en dehors des statistiques officielles, tandis que d’autre part, le nombre de clients arrêtés dans le monde entier reste dérisoire.

Le fait que les autorités ne se soient toujours pas décidées à étudier correctement le crime organisé est également assez préoccupant. D’après les discussions que j’ai eues avec les autorités policières de plusieurs pays, on pourrait croire que les cartels de la drogue ne sont absolument pas liés à la traite des femmes et des enfants. Pourtant, les noms, les techniques et, de manière générale, les données montrant l’implication des narcotrafiquants dans la protection des responsables de la traite et des chefs d’entreprise ainsi que dans la vente d’esclaves sont irréfutables, comme l’a montré le reste de mon enquête, depuis la frontière afghane jusqu’aux États-Unis, en passant par la Colombie, Cuba et le Mexique.

Ce problème ne sera pas évident à résoudre. Pour qu’un important homme d’affaires de Monterrey, au Mexique, ou qu’un propriétaire d’hôtels à Punta Cana, en République dominicaine, puisse être assimilé à un trafiquant, les autorités doivent d’abord reconnaître que son entreprise encourage la prostitution, le commerce de femmes et qu’elle «importe et exporte » des personnes, en achetant des billets d’avion et en utilisant la plupart du temps des permis de séjour et des visas légaux. Ainsi, pour ne citer qu’un seul exemple, le gouvernement américain devrait appliquer les mêmes critères pour cataloguer les bars nudistes et lap dance des États-Unis et ceux de la Thaïlande, des Philippines, du Surinam ou du Mozambique. Selon le protocole additionnel à la Convention des Nations unies, visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, 80 % des femmes travaillant dans ce type d’établissements à travers le monde répondent à la définition de victime de la traite. En partant de ce principe, les clients, les gérants et les propriétaires devraient donc être considérés comme des trafiquants.