Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 5 sur 70

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Traffics de femmes

Chapitre 2 - Israël et Palestine : ce que cache la guerre

Chapitre 2

Israël et Palestine : ce que cache la guerre

Nouvelles esclaves, vieilles idées

Je suis assise face à Rim Banna, une femme aux yeux immenses, à la fois sage et poétique, véritable symbole des territoires palestiniens occupés, cette région du Proche-Orient située sur la rive sud-est de la Méditerranée, qui englobe la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Rim vit à Nazareth, où elle est née en 1966. Cette artiste se sert de la musique pour montrer la réalité telle qu’elle est, au-delà des manipulations médiatiques et des événements politiques concrets. Elle a composé et enregistré onze albums, se surpassant à chaque fois. La Palestinienne s’occupe également de défendre les droits des femmes. Son compagnon Leonid, père de ses deux enfants, un fils et une fille, est lui aussi musicien. Ensemble, le couple œuvre pour la paix et la liberté.

Notre entretien se déroule dans une pièce équipée de deux chaises en bois.

Alors que je prépare ma caméra et mon crayon, nous commençons à parler de la vie et de la sécurité des femmes et des petites filles sur les territoires palestiniens occupés. Au bout de quelques minutes, la sonnerie du téléphone de Rim nous interrompt. Elle s’excuse et la lecture du message qu’elle vient de recevoir illumine son visage. Elle me montre sur l’écran la photo de sa fille Baylasan, souriante, qui prévient ainsi sa mère qu’elle est bien arrivée à l’école. Émue, j’écoute Rim m’expliquer qu’il ne s’agit pas d’un simple jeu entre la mère et la petite de 6 ans. Dans ce contexte où bombardements, soldats, enlèvements et arrestations illégales font partie du quotidien, c’est la solution qu’elles ont trouvée pour se rassurer mutuellement et montrer à chaque instant à leurs proches qu’elles sont toujours libres et en vie, du moins pour aujourd’hui.

Rim me demande de lui raconter les histoires des femmes et des petites filles du Mexique. Puis, l’artiste, qui possède une intelligence émotionnelle rare pour quelqu’un qui risque sa vie à longueur de journée, m’explique que la traite des

femmes et des petites filles s’apparente beaucoup à l’occupation d’un peuple: Le reste du monde ne saisira jamais la vérité tant qu’il n’aura pas compris qu’un conflit ne peut être résolu lorsqu’il existe une si grande inégalité en termes de pouvoir, d’argent, d’armes et d’idées ; lorsque l’autorité des patriarches ne s’exerce que d’un côté, celui de ceux qui commandent, pendant que de l’autre, les femmes sont forcées d’obéir, de se soumettre, de vendre leur âme et d’accepter la colonisation, parce qu’elles ne sont que les autres. Je ne crois pas en la violence. C’est pourquoi, dans ma musique, je montre le côté humain de la Palestine, en racontant l’histoire des gens, des femmes et des petites filles, comme Baylasan. Je chante pour les enfants qui ont le courage d’apprendre à jouer au ballon et à rire tout en se sachant surveillés par les soldats israéliens ; pour les petites filles et les femmes qui font vivre et qui soutiennent l’ensemble du peuple, qui travaillent et qui perdent leurs parents ; pour leurs époux, leurs frères et leurs fils qui continuent leur besogne, croient en la vie et rêvent d’un avenir, d’un jour où ils seront enfin libres… Peut-être qu’un matin, le jour se lèvera sur la liberté, la paix et la raison.

Durant certains concerts, qui ont eu lieu en divers endroits, Rim a été menacée et qualifiée de musulmane extrémiste. Peu de gens savent qu’elle est en fait chrétienne. « Il est impossible d’établir un dialogue avec ceux qui refusent d’écouter et qui rejettent toute critique. Dans ce contexte, il est très difficile d’enquêter sur les violences faites aux femmes», affirme-t-elle. Ainsi, les groupes féministes qui leur portent secours le font presque en cachette, car les ressources sont pour la guerre, pas pour la paix.

À de nombreux égards, la Palestine est un territoire miné dont les ennemis ne se trouvent pas uniquement sur les postes de contrôle israéliens. L’adversité avec le Liban est profondément enracinée, tout comme celle qui oppose Arabes, chrétiens et juifs. Le mépris, l’intolérance et le racisme qui existent entre ces peuples qui, en apparence, pourraient être frères, atteignent des proportions incompréhensibles.

Lorsque je demande à Rim si selon elle, les petites filles et les femmes risquent davantage d’être enlevées et vendues tant que les conflits se poursuivent, elle me répond : « Oui, c’est ainsi, la guerre ouvre la porte à tous

les malheurs. C’est pour cette raison que je chante l’espérance : nous ne pouvons pas la perdre. »

Rim me parle des quarante dernières années (1967-2006), au cours desquelles les territoires palestiniens de Gaza, de Jérusalem et de Cisjordanie ont été occupés par l’armée israélienne. Ces politiques d’occupation impliquent un contrôle strict des déplacements, tant à l’intérieur de chaque enclave que vers les frontières extérieures. La Palestine est désormais un territoire éclaté.

L’occupation, tout comme la violence et la répression qu’elle engendre, crée un contexte de guerre dans lequel les droits de l’homme n’ont pas leur place.

Les chemins sont parsemés de tranchées et de postes de surveillance, qui changent en fonction des besoins et des stratégies du gouvernement israélien. Le paysage est constellé de ruines : immeuble détruit par ici, restes d’une école par là. Des barrières envahissent soudainement les routes ou les rues pour contrôler les mouvements de la population. Lorsque les enfants, sur le chemin de l’école, aperçoivent l’un de ces barrages, ils font demi-tour sans rien dire et se mettent en quête d’une nouvelle route pour arriver à destination. Leur silence est éloquent: ils savent que parler pourrait leur coûter la vie. Les petits, tout comme leurs parents, ont appris à garder leurs forces et à choisir leurs batailles. Grâce à un jeu ou à un humour subtil, ils rompent la tension et la peur qui les envahissent lorsqu’ils aperçoivent un nouveau poste militaire, installé juste devant la porte de leur grand-mère. Un enfant brandit une branche et sa tante de 20 ans se précipite sur lui, hors d’elle, pour la lui arracher et la casser en morceaux: je comprends alors que de loin, cette branche aurait pu être prise pour une arme. Cela me rappelle les offensives de l’armée mexicaine à l’encontre des jeunes du Chiapas armés de bâtons, justifiées ensuite par l’armée qui affirma, photographies à l’appui, que de loin, ces bâtons ressemblaient à des armes.

L’Unicef a révélé que dans les territoires palestiniens occupés, des dizaines d’enfants continuent de mourir en raison des conflits armés. Depuis l’année 2000, le niveau de pauvreté a sensiblement augmenté. Les contrôles et les barrages qui bloquent les routes rendent de plus en plus difficile l’accès des personnes à leurs lieux de travail, aux écoles et aux centres de soins. De plus, la moitié de la population gazaouie a moins de 18 ans : dans ce contexte, la défense de l’enfance acquiert un caractère d’autant plus urgent.

En Palestine et en Israël, contrairement à d’autres pays, la prostitution est non seulement illégale, mais également considérée comme un acte particulièrement immoral par les autorités des deux nations, tant du point de vue social que religieux. Bien entendu, cela ne signifie pas que le phénomène n’existe pas. Il est

simplement d’autant plus difficile à étudier en raison de sa clandestinité, semblable à celle que l’on trouve en Irak et en Iran, où les groupes orthodoxes, prenant appui sur des principes religieux, estiment que les hommes sont les propriétaires des femmes et de leur vie.

Il est très compliqué de traverser le territoire palestinien. La discrimination dont les femmes font l’objet est profondément enracinée dans la culture et bien souvent renforcée par la religion. La photographie d’un mariage public organisé par le Hamas, montrant des hommes âgés de 25 à 35 ans en train de défiler dans les rues de Gaza avec leurs jeunes épouses de 10 ans, est suffisamment éloquente.

En Israël, la séparation entre orthodoxes et libéraux est plus nette. C’est la raison pour laquelle ce pays compte davantage de cas de prostitution forcée et d’exploitation sexuelle de femmes et de petites filles le plus souvent non juives.

Dans ce domaine, l’altérité joue un rôle fondamental: plus la dimension conservatrice et religieuse d’un pays ou d’un groupe social est importante, plus celui-ci sera laxiste envers l’exploitation sexuelle des enfants et des femmes appartenant à d’autres ethnies, à d’autres confessions et à d’autres pays.

En Palestine, même les organisations de défense des droits de l’homme nient le problème de la traite et de l’exploitation sexuelle des femmes et des petites filles, hormis une, qui travaille dans la plus grande discrétion pour éviter d’être fustigée. Le sexisme et la misogynie rendent les enquêtes très compliquées, surtout lorsqu’elles sont réalisées par des femmes qui, comme moi, doivent rencontrer les autorités policières et militaires. Celles-ci sont en effet peu disposées à parler de ces sujets « immoraux », qui plus est à une personne n’appartenant pas aux milieux protégés et acceptés par chaque clan.

Dans le marché mondial de l’esclavage et du commerce des êtres humains, en pleine croissance, la situation des enfants de ce territoire est extrêmement fragile.

Elle doit donc être considérée à part et traitée avec la même urgence que celle dont bénéficient les pays d’Afrique ou d’Amérique latine, où la population, et tout particulièrement les enfants, ne sont protégés ni par la législation, ni par les forces de l’ordre. Selon l’Unicef, dans les territoires palestiniens occupés, près de 10 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de dénutrition chronique. La situation est particulièrement grave à Gaza, où ce chiffre atteint 50 000 sur une population de 800 000 mineurs. La moitié des enfants de moins de 2 ans est anémiée et 70 % souffrent de carences en vitamine A. Près de 10 % des jeunes filles de 15 à 18 ans sont enceintes ou ont déjà eu des enfants. Les pourcentages élevés de grossesses chez les adolescentes et les très jeunes filles témoignent de

la violence sexuelle exercée à l’encontre des femmes et des petites filles. La première piste à suivre est celle des agresseurs: qui sont-ils et où vivent-ils ?

Grâce aux efforts de l’Unicef, plus de 50 000 enfants ont reçu un soutien psychosocial pour pouvoir faire face à la violence. Quand je vois ces centaines de gamins qui, alors qu’ils n’ont pas encore 10 ans, souffrent déjà de crises d’angoisse et de dépression, je comprends mieux la tâche que se sont fixée les femmes comme Rim Banna. La moitié des enfants scolarisés affirme avoir déjà assisté au siège de leur école par les forces armées israéliennes et, pour plus de 10 %, à la mort d’un de leurs professeurs. L’Unicef a réalisé un travail sur le terrain exceptionnel, formant des milliers d’adultes à aider les petits et à leur apprendre à marcher en évitant les mines antipersonnel.

Zaïde, une Palestinienne qui porte secours aux femmes victimes de violence sexiste au sein de leur foyer, a déjà dénoncé la disparition de petites filles et affirme qu’un nombre croissant d’adolescentes et de jeunes est soumis à la traite des personnes à des fins d’exploitation sexuelle et, dans une moindre mesure, de vente d’organes. Dans les situations analysées dans ce chapitre, il est beaucoup plus difficile de mesurer le danger encouru par les victimes, car celles-ci souffrent également d’un état de stress posttraumatique depuis l’enfance engendré par les conflits.

La seule et unique étude formelle sur la traite des êtres humains dans la région a été réalisée par Sawa – All the Women Together, Today and Tomorrow, une organisation de femmes qui protège les victimes de violence domestique. Grâce au Fonds de développement des Nations unies pour la femme (Unifem), Sawa a réussi à publier un document intitulé Trafficking and Forced Prostitution of Palestinian Women and Girls: Forms of Modern

Day Slavery3.

J’ai suivi les mêmes routes que celles étudiées par Sawa, qui sont pour ainsi dire les seules voies d’accès et de mouvements dont dispose la population. De la Cisjordanie à Jérusalem, de Gaza à Jérusalem et à l’intérieur même de la Cisjordanie, j’ai trouvé les routes suivies pour le trafic des femmes. Alors que j’écris ces lignes, les territoires palestiniens occupés comptent 561 barrages militaires qui contrôlent les déplacements de 2,4 millions de Palestiniens, ce qui signifie que les communautés sont éclatées. Les alentours de Jéricho ont été creusés de telle façon qu’il n’existe plus qu’une seule sortie ne conduisant pas vers ce que les habitantes appellent «le précipice ». Ainsi, les personnes désirant se déplacer entre les enclaves de Naplouse, de Ramallah et de Hébron ou se rendre à Jéricho n’ont d’autre moyen de le faire qu’en subissant le contrôle strict des soldats.

L’étude réalisée par Sawa nous révèle l’histoire d’un petit hôtel de la ville de Jérusalem qui, après avoir dû faire face à de graves problèmes financiers, a été transformé en maison close par son propriétaire. Si les clients venaient pour la plupart du voisinage, l’établissement était également fréquenté par les autorités (le document ne précise pas s’il s’agissait de policiers, d’hommes politiques ou de militaires).

Quatorze femmes et jeunes filles âgées de 14 à 28 ans ont été conduites de façon illégale depuis la bande de Gaza jusqu’à la Cisjordanie. Contraintes de travailler comme mendiantes pendant la journée, elles devaient se prostituer la nuit. La patronne touchait 200 shekels (environ 41 euros) pour l’utilisation de la chambre. Le client payait la femme ou l’adolescente en fonction de sa valeur estimée, qui variait le plus souvent entre 30 et 200 shekels, selon son «

expérience » et sa « beauté ».

Le propriétaire a été arrêté par la police israélienne, puis poursuivi et condamné pour avoir dirigé une maison close. L’enquête a été interrompue au bout de huit heures et s’est conclue par l’expulsion des victimes, qui se trouvaient à Jérusalem sans les autorisations légales du gouvernement israélien et étaient donc en situation d’infraction. Le cas ne fut pas consigné comme relevant de la traite des personnes.

Le propriétaire d’un hôtel de Jérusalem, préférant rester dans l’anonymat et se disant indigné par l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants, a raconté l’histoire telle qu’il l’avait vécue aux enquêteuses de Sawa : Il y a un certain temps, une jeune fille de Naplouse était restée dans mon hôtel pendant un mois. Elle était soi-disant infirmière et travaillait toujours de nuit. Nous avons finalement découvert qu’elle se prostituait dans une localité israélienne de Jérusalem. J’ai entendu beaucoup d’histoires de femmes palestiniennes qui viennent de Cisjordanie pour se prostituer à Jérusalem. Je peux vous assurer que la vieille ville regorge de maisons closes.

Les techniques utilisées pour retenir les filles sont les mêmes dans tous les pays. La plupart du temps, les petites filles et les adolescentes sont vendues par un proche ou par une personne connue de leur communauté à une maison close, dirigée par une femme. Les trafiquants menacent ensuite les jeunes comme les adultes de divulguer les photographies à caractère pornographique prises lors des viols initiatiques qu’elles subissent.

Ce discours, qui met en jeu l’honneur des familles et des victimes elles-mêmes, est très efficace pour soumettre la volonté de ces dernières. Elles sont en effet conscientes que si leurs activités étaient ainsi dévoilées à la communauté, notamment aux groupes les plus religieux et conservateurs, elles s’exposeraient à un châtiment brutal et risqueraient même d’être exclues. En Palestine, les trafiquants se regroupent en petits réseaux locaux, généralement protégés par des soldats ou des policiers de la ville d’arrivée. Il n’existe aucun indice montrant que les réseaux internationaux ou qu’un groupe mafieux en particulier sont impliqués dans la traite des femmes et des petites filles sur les territoires palestiniens occupés. Cependant, comme le rappelle régulièrement l’Unicef, les conflits armés créent un contexte particulièrement propice aux violences contre les mineurs. Celles-ci prennent différentes formes, du recrutement d’enfants soldats à celui d’adolescentes et de petites filles, forcées de se prostituer pour satisfaire les « besoins biologiques des militaires ».

Jusqu’alors, il a toujours été compliqué d’enquêter sur la situation des femmes adultes exerçant la prostitution et de déterminer le nombre de petites filles et d’adolescentes soumises par ces petits groupes de trafiquants. La sexualité et sa libre pratique sont des sujets tabous dans la région. Comme je l’ai déjà dit plus haut, si les petites filles palestiniennes apprennent à éviter les mines antipersonnel, à baisser les yeux et à se taire face aux patriarches de leur pays ou encore à réagir devant un barrage militaire qui les oblige à trouver un autre chemin pour aller à l’école, elles ne sont en revanche pas mises en garde contre le danger d’être enlevées et vendues. Le sexisme, les inégalités et la situation de guerre les rendent extrêmement vulnérables.

Il existe également une seconde piste à suivre : celle de la violence domestique. L’étude de Sawa montre en effet que certaines jeunes femmes ont atterri dans le milieu de la prostitution pour fuir des situations de violences domestiques insupportables. En Palestine, tout comme au Mexique, en Afghanistan, au Vietnam, aux Philippines, en Colombie et dans bien d’autres pays, la violence exercée au sein du foyer contraint les adolescentes à fuir. Leur unique possibilité de survivre dans une société où la discrimination et l’inégalité sont prédominantes est alors de se prostituer. Les trafiquants connaissent bien ce phénomène et se servent de la forte dynamique machiste qui régit le monde.