Traffics de femmes
Des Cambodgiennes à Londres et des Chinoises au Nicaragua
La femme policier intervient de nouveau : « Le problème le plus grave ne concerne pas les policiers corrompus, mais les grands dirigeants politiques et militaires qui participent aux forums internationaux pour parler des lois et des campagnes contre la traite et le tourisme sexuel, qui contrôlent l’industrie du sexe de l’intérieur et qui en sont consommateurs. C’est vraiment pervers…
Souvenez-vous de ce qui s’est passé au Chai Hour II. »
Cet événement a eu lieu en 2005. Somaly Mam et son époux Pierre Legros avaient fourni des éléments à la police pour porter secours aux quelque 250
mineures retenues par un réseau de prostitution dans l’hôtel Chai Hour II.
Celles-ci étaient exposées dans de petites vitrines comme des chiots dans une animalerie, marquées d’un numéro et vendues à des touristes asiatiques ou européens et à quelques personnalités locales, qui les violaient. La police est entrée dans l’hôtel, puis a conduit 83 jeunes filles au refuge de l’AFESIP, dirigé par Somaly. Toutefois, dès le lendemain, des camions de police, des soldats et des civils forçaient le refuge pour récupérer les adolescentes et les ramener à l’hôtel. Dans une provocation visant à montrer leur pouvoir, les mafias ont amené quelques-unes d’entre elles pour défiler devant l’ambassade américaine et
dénoncer « l’interventionnisme yankee dans les affaires du Cambodge ». Suivant une stratégie légale dont l’objectif était d’affaiblir l’organisation, le chef de la mafia a en outre exigé, en utilisant les noms de quelques jeunes filles soi-disant masseuses ou danseuses, que Somaly Mam lui verse 1,7 million de dollars, soit un quart du budget annuel du refuge pour femmes et petites filles. Depuis, les membres de l’association sont menacés de mort et ont été à plusieurs reprises la cible de tueurs. Voilà la véritable raison pour laquelle les organisations qui travaillent en Asie pour porter secours aux victimes de la traite, quel que soit leur âge, se concentrent sur la prévention et l’attention aux victimes : elles sont complètement dépassées par la corruption de l’État et par les liens politico-criminels cités plus haut.
Des Cambodgiennes à Londres et des Chinoises au
Nicaragua
Grâce à leurs relations avec les trafiquants et les autorités du Royaume-Uni, les triades ont pu émigrer de la colonie britannique de Hong Kong. Elles se sont dans un premier temps installées à Londres, puis ont conquis la Malaisie, Singapour, le Cambodge et le Kirghizstan (territoire qu’elles disputent à la mafia russe). Elles ont fondé des colonies chinoises, reposant sur le trafic de produits de contrefaçon et d’ouvriers chinois, sur la traite des femmes et sur le tourisme sexuel pédophile. Toutes ces activités sont réalisées par les différentes triades au Royaume-Uni, en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande, en Australie, au Canada, aux États-Unis, au Guatemala, au Nicaragua et au Mexique. En effet, j’ai progressivement découvert que toutes les villes où il existe des usines manufacturières chinoises sont le théâtre du trafic d’hommes, de femmes et de petites filles.
Selon les rapports du bureau du procureur général de la République (PGR) du Mexique, par le biais de ses délégations d’État et en coordination avec l’Institut national des migrations, certains éléments découverts au Yucatán, au Campeche et au Quintana Roo indiquent qu’un réseau de migrants illégaux d’origine chinoise utilise les aéroports et les ports maritimes du Nicaragua et du Mexique afin de transporter des clandestins aux États-Unis. L’enquête a été ouverte en juillet 2006 à la suite d’une plainte déposée à Managua, Nicaragua, concernant un réseau de trafiquants d’esclaves chinois.
D’après les autorités, cette mafia chinoise est spécialisée dans le commerce de jeunes filles asiatiques. Celles-ci sont ensuite placées soit dans des usines manufacturières où elles travaillent dans des conditions inhumaines, soit dans des maisons closes ou dans des instituts de massage occultant la prostitution, sur
la route qui part de Cancún, monte vers Los Cabos et se termine à Los Angeles, en Californie.
Au Mexique, des recherches pour suivre la piste d’une triade dans la péninsule du Yucatán avaient été engagées à la suite de l’identification d’une jeune Chinoise à Cancún et de deux Philippines, exploitées dans une entreprise manufacturière de Guanajuato. Ces dernières étaient entrées sur le territoire en passant par les Caraïbes, grâce à des agents des services de migration corrompus.
L’enquête ouverte pour résoudre le cas de Li Ye, jeune femme de 34 ans originaire de Fuzhou, capitale de la province chinoise de Fujian, avait démontré que plus de trois cents entreprises manufacturières mexicaines étaient impliquées dans le réseau en question, dirigé par la mafia chinoise. La jeune femme avait été retrouvée après avoir échappé à ses trafiquants, qui la séquestraient dans une résidence de Cancún. Aucune des entreprises concernées n’a fermé : en effet, celles-ci utilisent les mécanismes légaux mis en place par le gouvernement mexicain pour obtenir des autorisations d’hébergement temporaire des travailleurs.
La jeune Li Ye a déclaré à un interprète avoir voyagé depuis la Chine jusqu’à un aéroport d’Amérique centrale. Là, les trafiquants l’ont enfermée dans la soute d’un de leurs bateaux avant d’abuser d’elle. Ces bateaux, partis du Nicaragua, ont ensuite arrimé à Puerto Progreso, dans le Yucatán, puis à Seybaplaya, au Campeche. De là, les jeunes femmes ont été conduites en voiture à Cancún et à Playa del Carmen, au Quintana Roo. Les triades sont devenues de véritables experts dans la mise en place de circuits internationaux pour le marché du tourisme sexuel infantile. Elles ont parfaitement su identifier les préférences des différents types de clientèle à travers le monde, depuis les joueurs, clients de la prostitution, jusqu’aux hommes d’affaires. Ces derniers ont besoin d’une main-d’œuvre féminine bon marché, incapable de défendre ses droits, qu’il s’agisse des droits de l’homme ou du travail, et de parler la langue du pays destinataire où elles travaillent sous la contrainte, en particulier dans les usines manufacturières ou les maisons closes. Rien qu’entre 2000 et 2008, le nombre d’ouvertures légales d’instituts de massage asiatique a augmenté de 300 % au Mexique, pays où ce type de commerce était jusqu’alors pour ainsi dire inexistant.
Au cours d’un entretien avec José Luis Santiago Vasconcelos, je lui ai demandé pourquoi aucune action n’était entreprise malgré les indices évidents de l’activité des mafias, qui agissent depuis la province du Fujian, en Chine, jusqu’aux Caraïbes et au Mexique. Il a clairement répondu : « Nous aurions
besoin que le gouvernement chinois collabore et que les victimes des trafiquants apportent suffisamment de preuves. » « Mais, n’est-ce pas à vous d’enquêter ? »
ai-je insisté. « Oui, effectivement. Mais dans le cas de la traite, nous sommes particulièrement dépendants des victimes, car nous ne disposons pas des ressources nécessaires pour mener à bien des enquêtes internationales d’une telle ampleur. »
Et c’est bien là le talon d’Achille de la mondialisation: les inégalités culturelles, économiques, opérationnelles et légales, mais aussi les inégalités en termes de capacités d’intervention entre les pays et les régions, font qu’il est pratiquement impossible de donner suite aux affaires comme celles qui sont présentées dans ce livre, même lorsque les preuves sont suffisantes. La volonté politique, ou l’absence d’une telle volonté, est essentielle pour comprendre pourquoi le discours relatif au problème de l’esclavage est resté dix années durant cantonné au domaine du fait divers et de l’horreur, comme si ce phénomène criminel n’était qu’un ensemble complexe et désordonné d’histoires individuelles, exacerbées par des organisations civiles hystériques. Au-delà des prises de position et des hypothèses sociologiques, il y a les faits : les témoignages de ces femmes et de ces petites filles sont remplis de détails étonnamment précis, comme des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des itinéraires, des faux passeports, des photographies et même des enregistrements téléphoniques. Ces précieux éléments qui nous indiquent les pistes à suivre et les obstacles à contourner sont sous-estimés, comme l’étaient les premières centaines de témoignages de victimes qui avaient fui la violence domestique et découvert qu’il existait d’autres façons de vivre et de cohabiter avec des hommes sans se soumettre, sans se laisser humilier et sans en mourir.