Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 15 sur 70

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Traffics de femmes

Échapper à la mort

Mes sources m’ont également expliqué que l’hôtel est utilisé pour satisfaire un type de clientèle «distinguée», qui joue d’importantes sommes d’argent et cherche à avoir des relations avec des mineures. Nous avons donc prévu de jouer un peu. Comme je ne suis vraiment pas douée pour ça, je pensais me concentrer sur les machines à sous. Toutefois, ma nouvelle amie américaine étant une experte au black-jack, nous nous installons aux tables de jeux. Lorsque nous commandons une bouteille de champagne, le personnel devient tout de suite plus attentionné et prévenant. C’est alors que nous apercevons trois femmes, probablement originaires des Philippines, vêtues de robes de marque et portant trop de maquillage et de bijoux, qui jouent avec trois hommes âgés d’une vingtaine d’années. Le reste de la clientèle est composé à 90 % d’hommes de 40

à 70 ans. Les Japonais, quant à eux, misent assez gros et représentent 30 % des clients. Ces derniers ainsi que deux groupes de Coréens qui, comme je l’ai vérifié par la suite, sont venus pour une visite spéciale, sont les plus alcoolisés et les plus bruyants. « Karaoké, karaoké », commence à crier un Coréen bedonnant en agitant une liasse de dollars. Nous nous regardons : en Thaïlande, au

Cambodge, aux Philippines, au Vietnam et au Japon, les maisons closes qui exploitent les femmes et les petites filles sont souvent cachées derrière des devantures de bars karaokés. Ces établissements disposent de toutes les installations nécessaires pour chanter, mais également de showrooms privés où ont lieu les rapports sexuels. Cette configuration s’est également répandue à New York, où ce type d’activités est devenu la spécialité des mafias coréennes et des triades chinoises.

Je me dirige vers l’ascenseur où a été conduit le premier groupe de Coréens.

Un agent de sécurité, vêtu d’un costume noir, m’arrête immédiatement. Dans l’ascenseur, une jeune femme les accompagne, leur disant quelques phrases en coréen. Elle est habillée d’une élégante robe de soie rose et porte un rouge à lèvres rouge pour tout maquillage. Je demande à l’agent de sécurité, qui ne me lâche pas, de m’indiquer les toilettes des femmes. Dans un anglais difficilement compréhensible, il insiste pour que j’ouvre mon sac. Sans même me regarder, il y plonge la main et, alors que je pensais qu’il allait prendre l’argent, en sort les cartes de visite me présentant comme organisatrice de tours VIP. Il observe les cartes, me regarde, dit quelque chose et en garde une. Je lui signale alors l’argent du regard. L’homme jette un coup d’œil aux billets et, alors que j’imaginais qu’il allait se servir, il me demande de fermer le sac et me conduit aux toilettes. À

partir de ce moment, il ne s’éloigne pas de moi de plus d’un mètre et je dois donc passer le reste de la soirée à parler des merveilles du Cambodge avec mon amie. J’ai été repérée: il me faudra trouver un autre moyen d’enquêter sur le tourisme sexuel à Naga World. J’apprendrai par la suite que j’ai eu de la chance: d’autres activistes ou journalistes ayant essayé de mettre au jour ces réseaux de traite ont été menacés de mort ou victimes d’embuscades dans des ruelles.

Au moment de partir, nous montons dans la limousine, qui démarre à la recherche d’un bar. Une voiture noire nous suit tout le long de l’avenue, puis fait demi-tour. Nous ne l’apercevons plus de la soirée. Nous commandons une bière dans un petit bar tenu par des frères anglais, qui travaillent comme bénévoles dans les bureaux de Somaly Mam. Une partie de billard m’aide à me changer les idées. Le lendemain, je ferai la connaissance d’une survivante rescapée des mafias chinoises.

Échapper à la mort J’ai peu dormi. Je me lève et fais une séance de yoga. Alors que le soleil commence à se lever, je sors me promener. Dans l’avenue principale, les familles de mendiants sont toujours endormies dans leurs hamacs et leurs chaises. À

proximité du ministère de la Culture bouddhiste, une jeune femme dort. La

veille, je l’avais aperçue en train d’enlever les poux de sa fille, qu’elle avait voulu me vendre sans en demander une somme précise. C’était à moi de lui proposer un prix, à payer en dollars. Je devais également promettre de prendre bien soin de la petite. La femme, pauvre et sans travail, n’avait pas les moyens de garantir son bien-être et son avenir. Lorsque je lui avais demandé comment je pourrais ramener l’enfant chez moi, elle m’avait annoncé, à ma grande surprise, que les papiers «légaux» seraient faits en trois jours. Si je préférais, quelqu’un pouvait aussi me l’amener dans un autre pays.

Je prends quelques photographies et à 8 heures tapantes, comme convenu avec ma source, je me trouve dans la cuisine d’une cafétéria encore fermée au public, où je retrouve le jeune Pao et sa sœur Qui, 17 ans. Le jeune homme débute en tant que journaliste dans un quotidien local. Sa sœur, quant à elle, s’est échappée d’un groupe de trafiquants chinois. Après que je leur ai expliqué mon projet de livre, Qui commence à parler. Pour l’instant, elle travaille, cachée par une organisation civile cambodgienne qui la conduira bientôt dans un autre État, où elle sera en sécurité et pourra suivre une formation sociale afin d’aider les petites Cambodgiennes secourues dans des pays étrangers.

Qui avait 12 ans quand le frère de sa mère, qui vivait dans la capitale, est venu la chercher au village. Il avait promis qu’elle bénéficierait d’un logement et qu’elle pourrait étudier, au lieu de rester dans la misère avec le reste de sa famille. Une fois à Phnom Penh, l’oncle aimable s’est rapidement transformé en homme cruel qui, dès la seconde nuit, lui a fait des attouchements, sans toutefois la violer. Il lui a dit qu’elle serait mieux avec des amis et il l’a conduite chez une Philippine nommée Yi Mam. Là, les trafiquants ont formé un groupe de petites filles, âgées de 7 à 10 ans. Qui était la plus âgée. Devant ses yeux incrédules, un homme a remis une liasse de billets à son oncle, qui l’a prévenue : «Mieux vaut pour toi que tu te comportes bien, sinon tu vas beaucoup souffrir. »

Qui n’a plus jamais revu son oncle. La langue parlée par le groupe d’hommes qui l’a emmenée lui était inconnue. Elle découvrirait plus tard qu’il s’agissait du mandarin. Quand la jeune fille raconte ses premiers jours de formation, elle parle d’une voix très basse et son frère traduit en anglais. Il prononce parfois quelques phrases avec un accent britannique, pour donner plus d’intensité à ses propos.

Nous avons été sélectionnées et réparties dans deux appartements d’un même immeuble de Phnom Penh. Les plus petites étaient toujours accompagnées d’une grande. Yi Mam a sorti des

godemichés couleur chair d’un sac en fleurs tissées. Elle nous a

appelées et nous nous sommes regroupées autour de la table. « Ça, c’est un homme: un mister, un daddy », nous a expliqué Yi Mam comme si elle nous montrait un jouet pour enfant. Les plus jeunes riaient en caressant l’objet tout doux. « Touchez-le », a ordonné Yi Mam. Les petites filles qui avaient déjà vu un garçon tout nu comprenaient qu’il s’agissait de cette partie du corps qu’on appelle «

zizi », mais pas plus. Quant à moi, je n’avais jamais vu de pénis.

Assises par terre autour de la table, nous avons touché les verges en plastique de taille moyenne. Pour nous, il s’agissait d’un jeu.

«Maintenant, faites yum-yum », a dit la femme en regardant une fillette d’une douzaine d’années, qui a immédiatement obéi. Comme une maîtresse, elle a attrapé un des godemichés, a serré la base avec sa petite main et l’a mis dans sa bouche. Yi Mam souriait, approuvant du regard. Je n’ai jamais connu une femme aussi cruelle: elle souriait toujours, même lorsqu’elle nous frappait avec une longue tige très fine. Ses trois neveux, de 14 et 15 ans, attendaient avec nous que les clients arrivent et si la police venait, ils prétendaient faire partie des victimes. Ils étaient aussi cruels qu’elle.

Pendant cette formation, on expliquait patiemment aux petites que si elles étaient sages avec les hommes, ceux-ci les traiteraient bien et leur donneraient des jouets et de la nourriture. Au cours d’une leçon d’anglais basique, on leur apprenait à dire qu’une petite fille coûte 30 dollars et que deux fillettes ensemble en valent 60. Elles savaient également dire leur âge ( Me ten years old, « J’ai 10

ans », et I am virgin, sir, « Je suis vierge, Monsieur»). Les petites de moins de 10

ans n’auraient pas de relations sexuelles jusqu’à ce qu’un homme soit prêt à payer pour elles. Les autres seraient vendues à plusieurs reprises en tant que vierges, pour un prix pouvant atteindre 300 dollars.

Si on compare aux femmes de 20 ou 30 ans, qui ne rapportent pas plus de 3

dollars la passe, on comprend pourquoi les trafiquants recherchent des enfants de plus en plus jeunes. Certes, les clients locaux paient peu, mais ils permettent de maintenir la stabilité du secteur et d’investir dans l’achat et le transport d’esclaves, la protection policière et la publicité pour attirer le tourisme sexuel «

sûr » d’Europe, d’Asie, du Canada et des États-Unis.

Après leur premier viol, les fillettes comprennent que la seule manière de survivre est d’obéir aux chefs et aux clients. Si ceux-ci sont pour la plupart coréens et japonais, les Blancs originaires d’Europe ou des États-Unis

représentent environ 30 % des consommateurs.

La jeune femme poursuit:

Une des petites filles était spéciale. Elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux verts très pâles et la peau d’un brun clair peu commun. On aurait dit une poupée ou une fée sortie tout droit d’un conte. Elle voulait s’échapper. Son père l’avait vendue à un homme au Vietnam et nous ne comprenions pas sa langue. Un jour, elle s’est enfuie: Yi Mam était partie faire des courses au marché avec le chauffeur et la fillette s’était glissée dans la voiture, on ne sait pas comment. Elle était vraiment décidée à partir. On l’enfermait souvent pour la punir car elle était toujours énervée et crachait à la figure des clients. Le médecin était venu la voir deux fois pour examiner ses parties [ses organes génitaux], qui saignaient beaucoup. Elle a dû rester presque un mois sans voir de clients. Elle était contente. On aurait dit qu’elle avait fait exprès de mal se comporter. Nous savions toutes que résister à un client pouvait le rendre très violent. Mieux valait obéir.

Nous avons su que la poupée s’était enfuie car Yi Mam nous a toutes battues et enfermées dans différentes pièces. Ce jour-là, nous n’avons eu ni nourriture, ni clients. Le lendemain, elle nous a donné un peu de lait le matin puis, le midi, elle nous a toutes appelées dans le réfectoire. Yi Mam a fait venir deux hommes. L’un d’eux m’était totalement inconnu. On m’a dit qu’il était chinois, mais je ne suis pas sûre. Il a parlé dans une langue que nous n’avons pas comprise et Yi Mam a dit que la poupée s’était très mal comportée.

Qui s’interrompt. Elle boit un peu d’eau. J’observe ses mains, qui tremblent légèrement. Je pose mon carnet et mon stylo sur la table et sors une bouteille d’eau de mon sac. Nous sourions. Son frère se lève et dix minutes plus tard, réapparaît avec une théière et trois verres. En silence, nous buvons quelques gorgées de thé vert. Je remercie de nouveau la jeune femme pour son témoignage et lui assure que je respecte sa douleur. Elle soupire, lasse, puis se reprend et continue son horrible témoignage, motivée par une réelle conviction et un grand sens des responsabilités.

Elle nous a ordonné de manger. Nous avions toutes très faim et nous avons dévoré ce curry de poulet, servi avec du riz. Ils nous regardaient sans rien faire. Quand nous avons terminé le repas, Yi Mam a traduit les paroles de l’homme et nous a dit que nous venions de manger le corps de la poupée et que si l’une d’entre nous voulait s’échapper, elle finirait coupée en morceaux et mangée par les autres. Cette nuit-là, nous avons toutes été malades, de peur, je pense. Nous avons beaucoup vomi. Je ne me suis pas échappée seule. Plusieurs mois plus tard, un client belge est venu me voir trois nuits de suite et m’a dit qu’il était tombé amoureux de moi. Il était très gentil, attentionné et ne me faisait pas si mal. La troisième fois qu’ils m’ont conduite à son hôtel, le client ne m’a rien dit. Il avait préparé sa valise. Une voiture est simplement arrivée pour nous chercher et me déposer dans les locaux d’une organisation qui porte secours aux jeunes prostituées. Quant à lui, il a été conduit à l’aéroport. Je ne sais pas s’il m’a rachetée, mais la première année, je ne me suis même pas approchée de la fenêtre. J’ai encore peur qu’ils me tuent et qu’ils me découpent en morceaux. Depuis, je n’ai plus jamais mangé de viande.