Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 60 sur 70

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Traffics de femmes

Témoignages et points de vue

l’abolition demandent que l’exploitation sexuelle commerciale sous toutes ses formes soit considérée comme une violation des droits de l’homme. Tous ces éléments sont essentiels pour comprendre le fonctionnement du commerce sexuel et de la prostitution.

Le philosophe qui, depuis son université élitiste au Royaume-Uni, prône la liberté de se prostituer, n’est pour ainsi dire jamais capable de comprendre les implications de son discours sur des personnes concrètes, prisonnières de réseaux de prostitution au sein desquels elles subissent de graves violences, non seulement sexuelles, mais également raciales et de genre. Cette violence structurelle a des racines profondément misogynes, dont les conséquences touchent aussi bien les individus que les groupes.

L’autre extrême existe également. Prenons par exemple le cas de certaines religieuses chrétiennes, qui portent secours à des jeunes femmes prostituées tout en ayant beaucoup de difficultés à considérer la sexualité comme une activité saine. Leur point de vue, violemment abolitionniste, a été élaboré à partir de préjugés, de peurs et de valeurs radicales qui ne permettent aucun dialogue, pas même avec les victimes. Ainsi, elles imposent presque toujours à ces dernières des discours dogmatiques sur la foi, qui finissent par occulter les complexités de l’hypersexualisation des jeunes femmes, souffrant en outre d’un état de stress posttraumatique grave.

Témoignages et points de vue

Carolina Hernández, une Espagnole membre du Colectivo Hetaira, qui regroupe des travailleuses sexuelles, a écrit :

Être reconnue comme travailleuse sexuelle est très important. Le travail sexuel, ou la prostitution comme on dit aujourd’hui, fait tout de suite penser aux proxénètes, aux prostituées, aux mafias, aux marginales, etc., sans prendre en compte qu’il s’agit d’un choix fait librement. La plupart de mes collègues n’ont pas été contraintes de travailler dans la rue ni abusées par qui que ce soit. La grande majorité des femmes qui se prostituent sont libres de prendre leurs propres décisions. […] C’est le cas avec des filles d’Europe de l’Est.

Elles m’ont raconté – et en vivant avec elles, je l’ai constaté –

qu’elles avaient besoin d’un compagnon, qui s’occupe d’elles et qui les protège de certains profiteurs. Ils ne leur demandent rien en échange et refusent même les cadeaux qu’elles leur font par

solidarité. Ces hommes, qui les aident, sont confondus avec des proxénètes ou des maquereaux, mais c’est une erreur. Nombre d’entre elles se sont mariées avec leurs compagnons et ont ensuite dû arrêter de travailler dans la rue. Notre profession est stigmatisée par la police et par les habitants du voisinage, qui nous accusent d’avoir des complices et d’attirer la drogue et la délinquance… Mais ce n’est pas le cas. Tout cela est faux et absurde. […] Nous devons apprendre à cohabiter comme des gens éduqués et civilisés pour que les travailleuses sexuelles fassent enfin partie intégrante du quotidien.

Laura « N », une femme de 27 ans secourue en Navarre alors qu’elle se trouvait aux mains d’un réseau de trafiquants, explique : Au Paraguay, on m’avait dit que je serais danseuse exotique dans un établissement haut de gamme à Madrid et que s’il y avait des clients, je pourrais les choisir moi-même. Mais ils m’ont amenée en Navarre, où j’ai dû supporter d’avoir des relations sexuelles avec une trentaine d’hommes par jour. C’était affreux: ma vulve était toute enflammée. Un type m’a mordu les tétons et m’a fait vraiment mal. Un autre voulait m’étouffer en mettant son pénis dans ma bouche et prendre des photos avec son téléphone portable. Un autre encore m’a forcée à avoir des relations anales et a ensuite affirmé que je pleurais parce que j’y avais pris goût… L’ordure. Je pensais que ce serait mieux d’être une prostituée en Espagne. On m’avait dit qu’ici, les clients nous respectaient. Mais c’est faux. C’est la même chose qu’au Paraguay et qu’au Panama, où ils m’avaient d’abord emmenée: les clients payent pour nous humilier.

Dans les pays les plus pauvres, des millions de femmes et de petites filles savent que leur avenir, tout comme celui de leurs mères, sera uniquement fait de pauvreté et de faim. Des femmes et des petites filles vietnamiennes avec lesquelles j’ai discuté m’ont raconté que tous les trois mois, une Philippine nommée Estrella et deux Japonais, qui affirment être ses cousins, parcourent les villages de Dong Tham, de An Giang et de Kien Giang pour recruter des jeunes femmes qui iront travailler en Thaïlande, à Hong Kong, à Macao et au

Cambodge, comme serveuses ou comme prostituées. Quand je leur ai demandé si elles savaient ce qu’impliquait la prostitution au Cambodge, les adolescentes se sont regardées en silence. Une seule, âgée de 17 ans, a accepté de parler.

Bi’nh, dont le nom signifie «paix», m’a dit : « Estrella nous a expliqué que la première année, nous pouvions gagner beaucoup d’argent, puis rentrer chez nous pour monter une petite entreprise familiale. » « Pourquoi un an seulement ? » lui ai-je demandé. «Parce que les clients préfèrent les vierges. » Tout en écrivant dans mon carnet, j’ai parcouru les pages où j’avais pris des notes lors de mes entretiens avec la police cambodgienne, qui m’avait indiqué que 50 000

mineures vietnamiennes avaient été introduites au Cambodge pour y être sexuellement exploitées. Là, elles connaissent l’esclavage, l’extorsion, la faim et l’exploitation. Une petite fille de moins de 10 ans gagne 1 euro pour faire yum-yum à un Européen. Le trafiquant, quant à lui, en touche 40. D’après les témoignages des enfants secourues, elles s’occupent ainsi de quinze à vingt clients par jour, ce qui représente des gains quotidiens pouvant atteindre 600

euros par petite fille. Chaque enfant, s’il n’est exploité que cinq jours par semaine et ne reçoit que quinze clients par jour, peut ainsi produire 3 000 euros hebdomadaires. L’exploitation de 50 000 petites filles vietnamiennes au Cambodge rapporte donc aux trafiquants 150 millions d’euros par an. Cet argent est réparti entre les propriétaires et les tenanciers des bars et des hôtels, les taxis, les garçons d’étage, les mafieux qui vendent leur protection et les policiers qui informent les trafiquants des enquêtes réalisées par les organisations de lutte pour les droits de l’enfant. Tous ces bénéfices profitent également aux banques et stimulent l’économie locale.

L’anthropologue mexicaine Martha Lamas donne la parole à de célèbres féministes en faveur d’une légalisation de la prostitution et explique son point de vue pour la réglementation :

Je suis convaincue qu’il existe bien un marché pour le travail sexuel dans lequel les femmes entrent pour des raisons

économiques, sans plus de contraintes que celles imposées par le système capitaliste à tous ceux qui vendent leur force de travail. Ce cas est fondamentalement différent de la traite.

L’exploitation se différencie de l’esclavage par la marge de manœuvre qu’elle permet. Dans le capitalisme, tout est exploitation.

Selon moi, nous devons avant tout lutter contre toute forme

d’exploitation. Pour cela, la stratégie qui me paraît la plus adaptée n’est pas l’abolition mais la réglementation. Je me rends bien compte qu’au sein du commerce sexuel, il existe plusieurs conditions de travail, et ceux qui travaillent doivent avoir des droits et des devoirs : sécurité sociale, accès au crédit immobilier, syndicalisation, impôts, etc.

Je pense qu’il est nécessaire de distinguer la traite du travail. Il est indispensable d’arrêter de parler de prostitution et, lorsqu’elle n’est pas forcée, de parler de profession. Les activités clandestines, comme le trafic de drogue, doivent sortir de l’ombre et être réglementées.

Il n’existe pas de solutions simples pouvant être appliquées de manière homogène aux différents groupes de travailleuses sexuelles, mais je suis convaincue que les femmes qui assument leur situation et qui luttent pour la reconnaissance de leurs droits, parmi lesquels celui d’exercer cette profession, doivent être soutenues et respectées.

Elles-mêmes affirment qu’il n’y a pas que des victimes et qu’elles choisissent le moindre mal.

Une question importante se pose dans ce débat sur la défense du travail sexuel : les trafiquants, les mafias et les clients, qui se caractérisent par leur sexisme et leur misogynie, seront-ils prêts à respecter les règles des femmes, à payer ce que chacune estime être le juste prix, à ne pas les exploiter, à respecter leurs décisions et à ne pas être violents envers elles ? Les statistiques sur la violence contre les femmes et sur les féminicides montrent que la réponse est négative, ce qui ne veut pas dire pour autant que les femmes n’ont pas le droit de lancer un débat public sur la possibilité de vivre librement du commerce sexuel.

Martha Lamas affirme :

La victimisation a priori de celles qui vivent du travail sexuel (et qui prennent cette décision pour des raisons économiques et non pas parce qu’elles sont victimes de la traite) ne me paraît pas politiquement correcte. Je pense que nous devons être plus respectueux envers les autres et tolérer leurs différences. Nous autres féministes devrions notamment essayer de ne pas mélanger nos désirs et nos besoins (y compris psychologiques) avec ceux des

autres femmes. Sinon, on tombe facilement dans une espèce de «

maternalisme » qui a pour objectif de les « sauver » d’une situation dont elles ne veulent pas être sauvées. C’est une question de responsabilité de nos actes et, finalement, de liberté, comme le revendiquent les femmes elles-mêmes.

Ce à quoi Catharine MacKinnon répond :

Par le passé, les mouvements féministes savaient que les femmes ne choisissaient pas réellement d’être maltraitées par un homme en échange d’une situation économique stable, malgré les apparences du contrat de mariage, qui laissait entendre que l’épouse entrait librement dans ce type de relations [violentes]. Et aujourd’hui, au nom du féminisme, nous devrions accepter l’idée qu’on choisit librement d’être violée par des centaines d’hommes pour des raisons économiques. Du moment que la femme signe un contrat pour être «

mannequin », il n’y a bien entendu aucune contrainte35.

Concernant le nombre de femmes qui pratiquent la prostitution libre ou forcée, l’activiste espagnole Beatriz Gimeno Reinoso affirme :

Dans ce type de débat, je n’aime pas m’accrocher à des chiffres.

En effet, ils peuvent toujours être manipulés, sont difficiles à vérifier, dépendent de nombreux facteurs et diffèrent d’un clan à un autre. En outre, les statistiques ne parviennent à convaincre que ceux qui sont déjà convaincus. Par exemple, ces derniers mois, les partisans de la légalisation ont affirmé que 5 % des femmes seulement étaient contraintes de se prostituer. Les partisans de l’abolition ont quant à eux déclaré que seules 5 % étaient des prostituées libres. Nous ne sommes pas face à un problème de chiffres mais face à un problème social, idéologique et politique: la souffrance est vécue différemment par chaque être humain.

Il est évident que le commerce sexuel ne permet pas l’ouverture d’un marché libre permettant aux femmes adultes, qui choisissent de vendre leurs charmes par

heure ou par minute, de le faire sainement et en payant des impôts, comme le propose Mme Lamas. En effet, cette activité est structurellement liée aux mécanismes de contrôle et d’exploitation. D’un côté, elle permet aux hommes du monde entier d’obtenir ce que des femmes et des adolescentes refusent de leur donner librement, à savoir des relations sexuelles sans règles, avec obéissance et soumission. De l’autre, elle permet à une poignée d’hommes de s’enrichir aux dépens de nombreuses femmes. Il serait vraiment naïf de croire que la légalisation de la prostitution pourrait mettre un terme aux activités des mafias internationales qui vivent de l’exploitation sexuelle des enfants, des adolescents et des adultes.

Dans le monde entier, le tourisme sexuel a créé un marché ainsi qu’une culture qui se caractérise par ses valeurs et ses principes propres. Les adolescentes et les enfants sont les marchandises les plus demandées et, en raison de la pauvreté, sont faciles à obtenir. Le sexisme et la chosification des femmes ont entraîné leur déshumanisation. En outre, les groupes ultraconservateurs profitent de la

«panique morale » provoquée par la traite pour, de nouveau, exproprier le corps des femmes et le confier aux mains de l’État et aux groupes religieux. Dans tous les cas, les femmes et les enfants sont les grands perdants. Chapitre 13