Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 14 sur 70

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Traffics de femmes

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Qu’en penses-tu ? » Elle remue simplement la tête et regarde vers la fenêtre, considérant l’entretien terminé.

Le soir, je retourne dans ma chambre. Je mets le verrou, laisse tomber mon sac sur la chaise et m’effondre sur le lit, découragée. Je fixe le plafond et sens l’humidité tiède des larmes qui coulent dans mes cheveux. Je repense à la question que m’ont posée les jeunes femmes avant de nous dire au revoir: «Que ressent-on quand on peut faire ce qu’on veut, voyager et écrire ? » D’un côté, avec ma liberté, je parcours le monde pour raconter leurs histoires et peut-être trouver une explication, une solution. De l’autre, avec leur patience de victimes, d’esclaves, elles cherchent dans mes yeux le secret de cette liberté. Elles observent l’encre couvrir les pages de mon carnet, où je note leurs mots, les atrocités qu’elles ont subies, les chiffres et les noms de ceux qui les ont vendues ou achetées. En revanche, il y a bien longtemps qu’elles ont arrêté de chercher le nom de toutes les personnes qui les ignorent, qui se désintéressent de leur esclavage et qui sous-estiment leur propre liberté.

Le visage curieux et souriant d’une adolescente que j’ai rencontrée il y a peu de temps me revient soudainement: « Quelqu’un va lire notre histoire? m’avait demandé avec inquiétude cette jeune femme qui n’avait jamais ouvert de livre.

Mais pourquoi ? » Ni elle ni moi ne sommes à même d’expliquer la perversité de cette forme d’esclavage, qui permet à la victime de témoigner, puis la contraint à rejoindre son enfer et ses bourreaux, quelques heures plus tard. Cette situation complètement absurde serait inimaginable sans la complicité de l’État et de la société. Je me lève pour aller prendre un bain. Il faut poursuivre les recherches et révéler la vérité sans épargner aucun complice, car comme toutes les tragédies humaines, celle-ci est le résultat d’une idée et d’une stratégie.

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J’ai rendez-vous avec une touriste américaine à Naga World, l’unique casino légal de Phnom Penh, un établissement de 80 000 mètres carrés qui comprend en outre un bateau stationnaire et un hôtel haut de gamme, comme ceux que l’on trouve à Shanghai.

Je demande au concierge de réserver un taxi de luxe. Les limousines, m’explique-t-il, sont plus sûres pour sortir la nuit. Grâce à un bon pourboire, je fais en sorte que le chauffeur soit un cousin du concierge et parle un anglais compréhensible. En fin de compte, le conducteur maîtrise davantage le français que l’anglais et nous pouvons donc nous comprendre sans difficulté. Louer une voiture pour me rendre au casino, situé à l’intersection avec l’avenue Tonlé Bassac, à 200 mètres de l’hôtel, peut paraître ridicule, mais cela fait partie de ma stratégie de sécurité.

Après avoir pris un bain, j’enfile une robe noire, des talons et mets un peu de maquillage. Je vérifie que mon portefeuille contient bien 400 dollars en billets de 20 ainsi que 300 euros. J’ai également des cartes de visite avec un faux nom et un rouge à lèvres : à l’entrée, les sacs sont minutieusement contrôlés. Les femmes non accompagnées éveillent souvent les soupçons dans les casinos qui dissimulent des services de prostitution.

Naga World appartient au multimillionnaire malais Tan Sri Dr. Chen Lip Keong. D’après la revue Forbes, cet homme âgé de 61 ans possède 195 millions de dollars, issus de l’industrie du jeu. Il y a peu de temps, l’autorité monétaire de Singapour (Monetary Authority of Singapore, MAS) a décidé de bloquer le premier appel à l’épargne public de Naga Corp. Ltd. En effet, le siège social du groupe étant situé dans les îles Caïmans, la MAS considère que ses activités entrent dans la catégorie out of bounds, c’est-à-dire qu’elles se trouvent en dehors de la compétence territoriale de Singapour et ne sont donc pas soumises aux règles juridiques relatives à la réglementation des casinos et à la prévention du blanchiment de capitaux. Malgré les soupçons pesant sur sa société, le magnat Chen Lip a réussi l’impossible : obtenir une autorisation du gouvernement du Cambodge pour que son casino géant dispose de l’exclusivité du marché pendant soixante-dix ans.

Son secret : il est conseiller économique du Premier ministre Hun Sen.

Il me semble important de souligner que la misère et l’instabilité générées par les années du régime khmer rouge, dirigé par le dictateur génocidaire Pol Pot, ont fait augmenter la pauvreté et entraîné la diffusion des établissements de jeux et de paris illégaux à travers le territoire, mettant le gouvernement cambodgien dans une position difficile. Dans le cas présent, cela semble avoir peu d’importance : en effet, Chen Lip est également propriétaire de la loterie nationale, mise en cause par la presse et par certains membres du gouvernement car les premiers prix, dont les montants s’élèvent à plusieurs millions, n’ont jamais été remportés. Des membres du Congrès ont donc exigé que le propriétaire de Naga Corp. Ltd. rende des comptes sur ses activités légales et illégales. Cependant, ses relations politiques ont empêché tout progrès en termes de transparence. Les enquêtes relatives aux casinos soupçonnés d’être impliqués dans la traite des femmes sont extrêmement complexes à réaliser. En effet, de Las Vegas au Cambodge, les propriétaires de ces entreprises sont protégés par leurs liens avec d’importantes personnalités politiques. Au Nevada, à Hong Kong, à Macao, à Londres, dans les Caraïbes ou encore à New York, dans les établissements de jeux illégaux Pai Wo de Chinatown, les stratégies visant à

acheter des policiers, voire à blanchir de l’argent sale à travers les campagnes de députés, de sénateurs, de maires, de gouverneurs, de juges ou encore de chefs de la police ont été largement décrites par les autorités et les médias. Selon Interpol, 100 millions de personnes se rendent chaque année dans des casinos. La croissance de ce secteur va de pair avec l’augmentation du nombre de pays qui procèdent à la légalisation des jeux. Il génère désormais plus d’argent que ceux des spectacles sportifs, du cinéma, de la musique, des parcs d’attractions et des croisières réunis.

Mes sources locales ont affirmé que certains Américains ou Européens un peu trop audacieux, motivés par les documentaires et les reportages sur la traite en Asie, pensent pouvoir pénétrer dans des boîtes de nuit au Cambodge ou en Thaïlande, observer des petites filles ouvertement soumises à la prostitution et les prendre en photo. Ces inconscients se trompent complètement: les mafias qui contrôlent la traite des femmes et des enfants connaissent bien leur travail, surveillent les organisations humanitaires et expulsent ou menacent de mort les journalistes qui tentent de s’immiscer dans le milieu. Les casinos et les bars karaokés sont surveillés par des agents de sécurité, chargés d’éviter que les activistes ou les journalistes puissent obtenir des renseignements sur l’exploitation des mineurs au sein de leurs infrastructures. Contrairement aux autres casinos du monde entier, la clientèle de Naga World est largement dominée par les hommes. Lorsque nous arrivons, nous sommes les uniques femmes, hormis les hôtesses. Il va falloir être prudentes.