Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 13 sur 70

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Traffics de femmes

L’armée de Somaly Mam

Je m’apprête à quitter le refuge après m’être informée des processus de réadaptation et d’éducation de ces petites filles et de ces adolescentes.

Lorsqu’elles auront atteint l’âge de 16 ans, elles devront partir vivre en communauté avec d’autres jeunes femmes. Pour la plupart, retourner dans leur

village ou dans leur foyer n’est même pas envisageable. Le mépris dont font preuve les familles à l’égard de ces adolescentes est tel qu’il les pousse à rejoindre leurs trafiquants. Convaincues qu’elles font partie d’une caste indésirable, elles croient que leur unique forme de survie économique et affective est la prostitution, et c’est là la grande victoire des trafiquants : faire en sorte que leurs victimes se sentent exclues, rejetées par tous, sauf par leurs bourreaux.

Parmi les plus jeunes, certaines sont adoptées légalement par des familles étrangères qui souhaitent leur offrir une seconde chance, mais la tâche est loin d’être facile. Pour ces jeunes esclaves sexuelles, surmonter l’état de stress posttraumatique peut prendre une dizaine d’années, en fonction du type d’exploitation auquel elles ont été soumises. Les familles adoptives doivent être conscientes que transformer l’opinion que ces fillettes ont d’elles-mêmes, des femmes, de la sexualité et des relations avec les hommes est un processus qui durera toute leur vie. Sans cette compréhension, les jeunes filles ne parviennent pas à s’intégrer, fuient leur foyer et finissent une nouvelle fois dans le monde de la prostitution, dont elles connaissent déjà les codes et dont les seules règles sont le mensonge et l’égoïsme.

« L’amour et la patience ne suffisent pas », m’a affirmé il y a quelques mois la psychologue et sexologue mexicaine Claudia Fronjosá. L’objectif, dans tous les pays d’Amérique, d’Europe ou d’Asie, doit être de former des milliers de thérapeutes spécialisés, capables de prendre en charge de façon efficace, éthique et respectueuse ces enfants et ces adolescents soumis à l’esclavage sexuel, qui ne peut être abordé de la même manière que le travail forcé d’un petit enfant qui coud des ballons en Indonésie. Cette volonté d’hyperspécialisation des différents types de traite commence tout juste à prendre forme.

Je sors du refuge en me demandant quelles mafias ont exploité ces petites filles. Je le découvre vingt-quatre heures plus tard et mon admiration pour ces fillettes, capables de se remettre après avoir vu le visage de leurs bourreaux, s’en trouve plus que jamais renforcée.

L’armée de Somaly Mam

Somaly Mam possède la dignité d’une reine, la force d’une guerrière et la sagesse des anciens. Cette femme à la peau cuivrée et au regard pénétrant traverse la vie comme si elle connaissait le secret du salut de l’humanité et craignait que celle-ci ne réagisse pas à temps face à une hécatombe morale.

L’activiste travaille jour et nuit dans un unique but : éradiquer l’esclavage sexuel

des femmes. Elle estime que la prostitution doit être éliminée, mais progressivement, afin que les femmes déjà prisonnières de certains réseaux n’en subissent pas les conséquences. Selon elle, appeler la prostitution « travail sexuel

» est dangereux, tout comme le montre son histoire.

Cette belle Cambodgienne est un symbole mondial, un véritable modèle de la ténacité et de l’astuce qui peuvent être mises en œuvre pour secourir les femmes et les petites filles victimes de l’exploitation sexuelle. Somaly possède une présence charismatique et parle d’une voix à la fois douce, posée et passionnée.

Son physique et sa discrétion, quand elle marche ou qu’elle se déplace, sont typiquement cambodgiens. Notre première rencontre a eu lieu à New York, alors que notre amie commune Marianne Pearl nous avait toutes deux convoquées pour la présentation d’un livre sur les femmes qui défendent les droits de l’homme dans le monde. Comme des milliers d’autres personnes, j’avais lu l’histoire de Somaly. Vendue par son grand-père au Cambodge à diverses reprises, la jeune femme a été exploitée pendant plusieurs années dans une maison close. Elle s’est échappée après avoir assisté à l’assassinat de sa meilleure amie, une autre petite fille prostituée, par un des trafiquants. Depuis, elle est parvenue à surmonter l’horreur et consacre sa vie aux petites filles asiatiques victimes de l’exploitation sexuelle. Elle œuvre également à l’éradication de la traite dans le monde entier. Somaly fait partie des têtes de file des abolitionnistes.

Cette fois, alors que je me trouve dans son pays, Somaly est en déplacement : elle doit recevoir une récompense pour son travail. J’arrive en tuk-tuk dans les locaux de l’AFESIP, situés entre des ateliers de menuisiers ou de réparation de vélos, des maisons closes et des petites maisons en bois et en paille. Il faut parcourir 2 kilomètres de chemins de terre pour y parvenir : les routes pavées ne sont pas arrivées jusque-là. Le bâtiment qui héberge l’AFESIP dispose de services privilégiés. Ici, tous n’ont pas accès à l’eau et à l’électricité. Je laisse mes sandales à l’extérieur et je suis accueillie par le gérant de l’organisation et par une bénévole anglaise.

Somaly a survécu à l’esclavage sexuel. Lorsqu’elle a organisé la première grande opération pour secourir un groupe de quatre-vingt-trois petites filles, la police cambodgienne l’a trahie. Cet événement a été décisif pour le fonctionnement futur de l’organisation. Depuis, son équipe a mis en place des stratégies de sécurité adaptées à la réalité de leur pays : ils travaillent avec la police, mais ne lui font pas confiance.

Les locaux de l’organisation sont petits. Parmi les bureaux entassés, des

centaines de photographies montrent Somaly, représentante des esclaves sexuelles, aux côtés de la reine de Suède, du couple royal espagnol en habits de gala et d’une vingtaine d’autres personnalités internationales, dont plusieurs Prix Nobel.

De toute évidence, ces grands personnages sont honorés par la présence de Somaly. Rien de plus normal, quand on connaît le pouvoir des mafias au Cambodge et qu’on sait qu’elle travaille en collaboration avec d’autres organisations civiles pour y éradiquer la traite des femmes et le tourisme sexuel, affrontant régulièrement les pouvoirs effectifs qui protègent cette activité criminelle dans la région. La fondatrice de l’AFESIP est la preuve vivante qu’il est non seulement possible de survivre à l’exploitation sexuelle et d’en guérir, sans garder la moindre trace de haine ou de rancœur pour son passé, mais aussi d’œuvrer pour porter secours aux autres. Cette magie que possède Somaly ne se retrouve pas toujours chez les survivantes de la traite devenues activistes, y compris dans les pays plus développés que j’ai visités dans le cadre de cette enquête. Même quand l’intention de départ est bonne, la haine est toujours mauvaise conseillère.

Sari, une avocate de 30 ans, m’indique que les jeunes filles avec lesquelles je vais m’entretenir sont prêtes. Nous nous dirigeons vers le centre de santé communautaire, situé à un kilomètre de l’AFESIP. Nous montons sur sa Vespa, qu’elle conduit à toute vitesse. Mon chauffeur de tuk-tuk me suit en souriant.

Selon lui, ces femmes conduisent très vite, mais très bien. Trois adolescentes m’attendent. Deux d’entre elles travaillent toujours comme prostituées en régime de « semi-liberté », c’est-à-dire qu’elles paient un pourcentage de leurs recettes à la patronne de l’établissement – un lieu réellement sordide – et qu’elles reçoivent parallèlement une formation pour pouvoir exercer un autre métier. La troisième, aujourd’hui hébergée dans l’un des refuges de Somaly, a réussi à échapper aux mains d’un trafiquant faisant partie d’un réseau criminel qui gère des bars et des instituts de massage.

Pour pouvoir discuter avec moi dans ce lieu sûr, les deux premières ont dû arrêter de s’occuper de leurs clients. Grâce à l’avocate, qui fait office d’interprète, nous parvenons donc à un accord: « Tu peux les payer au même tarif horaire que leurs clients. » Je regarde dans mon portefeuille et en tire 120

dollars en liquide. Naïvement, je leur demande combien je leur dois et si un paiement dans cette devise leur convient. Trois dollars de l’heure : voilà tout ce que les consommateurs leur donnent.

Da, originaire de la province de Prey Veng, est la femme la plus triste que j’ai

rencontrée. Le jour de notre rendez-vous, elle n’est pas maquillée et porte un chemisier rouge avec une jupe noire. Quand elle a eu 13 ans, sa mère, qui ne pouvait pas la nourrir, lui a demandé de se débrouiller seule et l’a envoyée à Phnom Penh, chez sa sœur. Cette dernière travaillait dans une boîte de nuit pour touristes et avait une petite fille, dont Da s’occupait. Lorsque sa mère est tombée malade, Da a commencé à travailler dans un institut de massage thaï afin de trouver l’argent qu’on lui réclamait pour les soins. Semblables aux instituts de massage japonais, ces établissements sont déclarés et font leur publicité en tant que salons de massage. En réalité, les adolescentes et les petites filles qui y travaillent doivent masser, puis masturber les clients, tout en étant à demi nues.

Les autorités savent bien que ces instituts proposent des services de prostitution, mais elles leur permettent de poursuivre leurs activités sans être dérangés, contre le paiement de frais de protection. Le propriétaire de l’établissement a avancé la somme de 400 dollars américains à Da pour payer le médecin de sa mère. Selon lui, la jeune femme ne pourrait jamais s’acquitter de la dette ainsi contractée à moins d’accepter d’avoir des relations sexuelles avec les clients. Pendant deux ans, elle a donc travaillé pour rembourser la somme due, sans avoir le droit de sortir seule. On lui avait dit que si elle tentait de s’échapper, les chauffeurs de tuk-tuk la retrouveraient facilement. En effet, ceux-ci ne font pas seulement partie du réseau qui transporte les clients depuis et jusqu’aux hôtels ; ils sont également chargés de rechercher les filles qui s’enfuient et de les ramener à l’institut pour qu’elles puissent y être punies. Da était menacée de mort. Le dirigeant connaissait les coordonnées de sa mère et de sa sœur. Le client le plus cruel dont elle a dû s’occuper était un Chinois d’une cinquantaine d’années, propriétaire d’une usine manufacturière au Cambodge. Toutes les femmes avaient peur d’être choisies par cet homme, qui ne parvenait à avoir une érection qu’en employant la violence. Moyennant un gros pourboire pour le propriétaire du salon de massage, il pouvait les insulter, leur cracher à la figure, uriner sur les jeunes femmes et pratiquer des pénétrations anales. Au cours d’une prestation, ce client a projeté Da contre un mur de la chambre, lui fracturant une côte. Pour s’excuser, il lui a donné 5 dollars. Son client le plus gentil était français : il lui a sauvé la vie.

Quand Da commence à parler de Pierre, un boxeur de 40 ans, elle garde la main droite sur le cœur. Son regard se voile davantage, mais elle sourit, pensant au secret de sa liberté. Pierre était l’un de ses clients. Il est venu pour le massage et les relations sexuelles. Un jour, il a donné 1 500 dollars au propriétaire de l’institut pour disposer de Da dans sa chambre d’hôtel pendant un mois entier.

Une nuit, après avoir expliqué à Da qu’il avait acheté sa liberté, le Français est

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parti aux Pays-Bas. Pendant un an, il lui a envoyé 150 dollars par mois, puis Da a perdu son livret d’épargne et n’est jamais retournée à la banque. Elle n’a plus entendu parler de Pierre. Pendant six mois, la jeune femme a mendié et cherché du travail. Une amie, qui lui avait promis un emploi de serveuse, l’a vendue au bar Viva Night pour 200 dollars. Le propriétaire était un chef d’entreprise vietnamien et la clientèle était entièrement constituée d’ouvriers thaïlandais.

Tous les bars, karaokés, instituts de massage ou restaurants qui proposent des

« divertissements » bénéficient d’une autorisation gouvernementale. Tous disposent d’un vaste réseau de tuk-tuk et de taxis-motos qui assurent le transport et la surveillance des jeunes filles. Certains de ces gardiens, appelés « gorilles », portent sur eux un canif qu’ils sont prêts à utiliser au cas où leurs protégées tenteraient de s’échapper. Après tout, elles sont la propriété de ceux qui les ont achetées, expliquent les avocates de l’AFESIP. Quand on a passé deux jours dans le monde de ces femmes, il est impossible de dire qu’elles manquent de volonté.

Malgré le véritable enfer qu’elles vivent, elles parviennent à résister, bien que faiblement. En effet, leur énergie vitale diminue à mesure qu’elles découvrent, depuis l’enfance, que le simple fait d’être nées femmes est un véritable cauchemar. Leur unique possibilité étant de supporter cette condition, elles vivent soumises à la volonté de leurs propriétaires qui dirigent leur vie, leur situation économique et leur avenir.

Lorsque la jeune fille a eu 18 ans, le patron du Viva Night l’a vendue à la maison close 55, parce qu’elle était trop vieille et que les clients voulaient de la

«chair fraîche ». « J’ai eu de la chance, dit-elle l’air désabusée. Certaines gamines commencent à 6 ans. Moi, au moins, j’en avais 13. »

Da est ensuite tombée enceinte d’un de ses clients, un homme marié. Elle a eu une petite fille aux grands yeux noirs et au regard triste, comme le sien. La jeune femme affirme qu’elle ne laissera jamais sa fille se prostituer. Actuellement, elle apprend à coudre pour pouvoir travailler dans une entreprise manufacturière, économiser et s’acheter une parcelle de terre pour y planter du riz et éloigner sa fille de ceux qui font le commerce d’esclaves. Je lui demande ce qu’en pense le père de la petite. Elle observe ses ongles, courts et un peu sales. Le père de l’enfant est policier et client de la prostitution. Il a affirmé que quand la petite grandira, il vérifiera lui-même si elle est née pour être pute. Je demande à Da : «