Traffics de femmes
Des novices à La Merced
Cette fois, Gamaliel m’a offert son aide. Il disposait de certaines informations qui pouvaient m’être utiles et qu’il n’allait pas publier à Monterrey. Il m’a donc
remis des photographies d’adolescentes de 12 et 13 ans prises dans certaines boîtes de nuit qui exploitaient des mineurs. Si la plupart étaient mexicaines, d’autres étaient originaires du Brésil. Ces boîtes de nuit collaboraient avec une entreprise de Rio de Janeiro, Rua das meninas, pour produire de la pédopornographie. Nous avons convenu de continuer l’enquête chacun de notre côté et de nous tenir informés par téléphone. Comme beaucoup de journalistes au Mexique, il avait déjà reçu plusieurs menaces de mort, raison pour laquelle nous avons décidé qu’il m’appellerait deux semaines plus tard d’un téléphone public.
Le 4 mai, j’ai reçu un e-mail de Gamaliel m’indiquant qu’il m’enverrait une information très importante sur l’affaire en question. Le 10 mai, Gamaliel López Candanosa et son caméraman Gerardo Paredes Pérez, de la chaîne TV Azteca Noreste, étaient enlevés par un convoi. L’ONG française Reporters sans frontières a alors immédiatement lancé un appel urgent. À ce moment, je pensais encore que les journalistes pourraient s’en sortir vivants, mais j’avais tort.
Des novices à La Merced
Grâce à l’aide d’organisations non gouvernementales, un groupe de femmes défendant les droits de l’homme et moi-même nous sommes vêtues d’un habit noir et d’une coiffe blanche pour nous déguiser en novices et, ainsi, pouvoir parcourir le quartier de La Merced, situé dans les délégations de Venustiano Carranza et de Cuauhtémoc. L’objectif était de vérifier certaines données que l’on m’avait fournies. Rien que dans ces deux zones de la capitale mexicaine, nous avons identifié 1 528 femmes victimes de la traite et retenues dans les maisons closes protégées par les mafias. Parmi elles, 947 étaient âgées de moins de 17 ans. Un tiers environ venait du Brésil, du Salvador, du Guatemala et de République dominicaine. En outre, sept petites filles âgées de 8 à 11 ans, originaires du nord de la Chine, ont été retrouvées dans le quartier chinois de la capitale, où elles se trouvaient en situation d’exploitation sexuelle.
Parcourir ces quartiers déguisée en religieuse a été une expérience bouleversante. Certains proxénètes me saluaient en inclinant légèrement la tête, tandis que les prostituées les plus âgées me demandaient: «Priez pour moi, ma mère. » Le dirigeant d’un motel a même affirmé à l’une des personnes qui m’accompagnaient qu’il venait de faire un don important à la basilique de Guadalupe. Dans les yeux des gens, j’ai décelé un mélange de peur et de respect envers les religieuses. En fin de compte, une femme ne peut traverser ces quartiers contrôlés par la mafia sans réveiller de soupçons que de deux manières seulement : en tant que religieuse ou en tant que prostituée.
J’ai eu beaucoup de mal à assimiler ce que j’ai entendu et observé dans ces endroits. J’ai grandi dans la ville de Mexico, dans un quartier occupé par la classe moyenne inférieure. Depuis que je suis enfant, j’ai pu observer les conditions dans lesquelles vivent les personnes démunies de mon pays: je sais ce qu’est la pauvreté. Pourtant, peut-être parce qu’un mois auparavant j’avais rencontré plusieurs femmes appartenant à des collectifs qui visent à améliorer l’image de la prostitution, je ne pensais pas assister à une scène aussi dramatique. Je m’étais entretenue avec des académiciens, des politologues, des activistes et des sociologues en faveur d’une réglementation de la prostitution et je les avais écoutés attentivement. Tous m’avaient assuré que la confusion qui existe entre victimes de l’esclavage sexuel et prostituées libres n’était que le résultat de la «panique morale » et de l’obsession malsaine qu’ont les activistes et les journalistes pour ces histoires sordides et exagérées d’exploitation sexuelle. Je l’avoue, j’espérais trouver dans ces quartiers une situation différente de celle que j’avais découverte à Bangkok ou au Cambodge, mais cela n’a pas été le cas.
Je sais bien que pour enquêter sur l’esclavage sexuel, il est nécessaire de se construire une carapace pour se protéger. L’impact émotionnel généré par le contact avec les milieux des mafias et de la prostitution forcée est indéniable, surtout lorsque des enfants sont impliqués. Malgré tout, cette visite a été bouleversante. Les quartiers des maisons closes ont leurs propres codes. Il suffit d’observer la façon dont les proxénètes s’adossent aux portes des maisons, des petits immeubles ou des motels pour s’en rendre compte. Les adolescentes, qui se déplacent presque toujours par deux, attendent dans la rue, l’air fatigué. Avec leurs vêtements semblables à des déguisements, leur rouge à lèvres fuchsia et leurs yeux maquillés d’eye-liner sombre, de faux cils et d’ombre à paupières bleue, verte ou même noire, elles se contentent de regarder les voitures et d’attendre les clients.
Nous avons poursuivi notre pérégrination. Une adolescente d’environ 17 ans, vêtue de bas résilles blancs et de chaussures vernies à très hauts talons, ne me quittait pas des yeux. À mon tour, je ne pouvais détacher mon regard du sien.
Puis, me rappelant que j’étais habillée en novice, je lui ai souri et elle a baissé le regard, l’air coupable. Nous avons continué notre chemin. Une patrouille de police était garée au coin de la rue. Dans la voiture, deux agents regardaient de tous les côtés sans intérêt particulier. Sur l’autre trottoir, devant un mur peint en vert, trois femmes d’une quarantaine d’années, le visage flétri, desséché et couvert de maquillage, bavardaient sans perdre des yeux les passants. Deux jeunes gens se sont approchés d’elles et ont commencé à négocier. La femme à
la poitrine la plus pulpeuse est partie avec l’un d’eux, qui ne devait pas avoir plus de 23 ans. Ils ont dépassé une quincaillerie et sont entrés dans un motel.
Dans le salon d’un hôtel de passe, cinq petites filles d’une douzaine d’années prenaient une soupe assises dans des chaises en plastique. Tout en mangeant, l’une d’elles a suivi des yeux le couple qui venait d’entrer. Elle a commencé à balancer ses jambes sans réagir ni approuver: elle observait simplement la réalité. Dans ce même bâtiment, plusieurs de ses amies étaient déjà montées dans les chambres, accompagnées de clients. «Son tour viendra aussi », m’a alors affirmé l’une des vraies religieuses, qui me guidait dans les couloirs, consciente que les autorités n’interviendraient pas. Et quand bien même la police aurait porté secours à toutes ces petites filles et adolescentes, il n’y aurait pas eu d’endroit sûr où les placer. Les rares refuges pour les victimes de la traite sont déjà débordés. Peu à peu, ces religieuses ont gagné la confiance de la communauté et, avec un courage extraordinaire, elles organisent quelquefois des opérations de secours. Les trafiquants les respectent plus que la police. Parfois, elles arrivent à négocier pour qu’ils leur remettent quelques enfants, bien qu’elles aussi aient été menacées de mort.