Traffics de femmes

Lydia Cacho · Chapitre 51 sur 70

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Traffics de femmes

Ce que les autorités n’avouent pas

Lors de l’arrestation de Jean Succar Kuri, qui trafiquait des petites filles au Mexique, au Salvador et aux États-Unis depuis Cancún, le commissaire de l’Arizona a retrouvé des téléphones par satellite à usage militaire, qui avaient été fournis au criminel par un Hongrois, représentant de la mafia russe au Mexique et au Guatemala. Tout cela montre bien que les mafias sont vraiment à la pointe des nouvelles technologies.

Certains journalistes, aidés par la police internationale, se sont infiltrés pendant plusieurs années en Thaïlande, école mondiale des trafiquants, pour y mener des enquêtes. C’est pourquoi, aujourd’hui, seuls les « associés » peuvent pénétrer dans les maisons closes dissimulées sous les apparences de bars karaokés. Ils doivent tout d’abord s’inscrire sur Internet, ce qui permet aux mafias de contrôler les informations relatives à leurs cartes de crédit et à leurs adresses de courrier électronique.

D’après les cyberpolices britannique et espagnole, les mafias font un usage des nouvelles technologies qui fait concurrence, voire qui surpasse celui qu’en font les autorités. J’ai eu l’occasion de vérifier cette information il y a plus d’un an, lorsque j’ai ouvert un compte pour m’inscrire sur un forum utilisé par les clients du commerce sexuel. Dans un premier temps, j’ai créé ce compte à partir de mon ordinateur, en utilisant de bons filtres antivirus. Lors de mon inscription, j’ai indiqué que j’étais un homme. Une semaine plus tard, j’ai reçu un aimable message m’informant que ce forum n’était pas fait pour moi, accompagné d’un avertissement, sous la forme de deux pièces jointes: la première était une image pornographique contenant un virus; la seconde contenait mon adresse IP et mon nom complet. L’adresse IP est l’empreinte numérique de chaque ordinateur et de chaque serveur. Remonter jusqu’à cette adresse demande un certain nombre de connaissances informatiques. Cette manipulation est en outre illégale. La police elle-même n’est autorisée à l’effectuer que sur mandat. En effet, dans le cas contraire, l’élément ne peut être utilisé comme preuve dans un procès. Par la suite, j’ai donc enquêté sur les fameux sites Whorist, Sexmaniacs et Realmen à partir de l’ordinateur portable d’un ami, sans jamais utiliser mon nom.

Ce que les autorités n’avouent pas Les réseaux de trafiquants ont plus de pouvoir que jamais : en effet, le nombre de criminels arrêtés et condamnés pour ce chef d’accusation est le plus bas parmi toutes les infractions existantes.

À la frontière entre la Malaisie et Singapour, beaucoup de petites filles sont achetées pour être revendues et torturées. Les témoignages des membres de l’AFESIP sont affreux et laissent supposer que des films mêlant pornographie et tortures, comparables à des snuff movies légèrement édulcorés, seraient réalisés.

Si je n’ai pu obtenir aucune vidéo, je me suis en revanche entretenue avec une jeune femme, hébergée dans un refuge, dont le corps était entièrement recouvert de cicatrices impressionnantes. Elle avait été conduite chez un «Américain d’une trentaine d’années », qui avait payé 7 000 dollars pour l’avoir. L’homme avait enfilé un masque noir, mais n’avait pas couvert le visage de sa victime, qu’il

avait filmé et prise en photo avec deux appareils montés sur trépied. Le client avait ensuite payé le trafiquant pour s’assurer que la jeune femme serait emmenée dans une clinique privée, où personne ne poserait de questions sur les coups de fouet, les plaies et les blessures subies. Le trafiquant a finalement donné 200 dollars à la victime et l’a laissée en pleine rue, en Malaisie, lorsqu’elle est sortie de la clinique. La femme était malgré tout reconnaissante qu’on ne l’ait pas laissée mourir d’une infection. Plusieurs photographies d’elle sont diffusées sur un site Internet, la faisant passer pour une « prostituée sadomasochiste ».

En Thaïlande, certaines jeunes femmes qui s’enfuient ou qui sont secourues après avoir été prises dans les filets de ce type de réseaux, qui produisent ce qu’on appelle parfois du «porno privé », ne peuvent rester dans les refuges des organisations civiles que si elles sont autochtones. Les organisations font un travail difficile pour que les victimes puissent guérir et se sentir en sécurité malgré le contexte légal, qui ne leur facilite pas la tâche: «Comment dénoncer les actes mêlant pornographie et torture si on ne peut pas prouver que les femmes “n’y prennent pas goût” » ? s’interroge Anne, psychologue faisant partie d’une association d’aide aux victimes, les yeux pleins de larmes à cause de l’épuisement, de la colère et de la fatigue émotionnelle. « On part du principe que la pornographie est un phénomène normal et que les femmes ont le droit d’être sadomasochistes. Alors comment expliquer ce qui se passe réellement ? »